Chez Parée (Montréal)
Ouvert le 14 novembre 1950 au 1258, rue Stanley, Chez Parée compte parmi les grands cabarets montréalais de l'après-guerre. Héritier direct du Lido et du Tic Toc, il accueille pendant son âge d'or des vedettes internationales de la chanson, du jazz et du divertissement avant de fermer en 1971. Le nom Chez Parée revient à cette adresse en 1982 sous la forme d'un club de danseuses.
1. Présentation
Pendant une grande partie du XXe siècle, la rue Stanley constitue l'un des axes importants de la vie nocturne du centre-ville de Montréal. C'est dans cet environnement que Chez Parée ouvre ses portes en novembre 1950, succédant directement au cabaret Tic Toc au 1258, rue Stanley.
À son ouverture, Chez Parée n'est pas le club de danseuses auquel son nom sera associé plusieurs décennies plus tard. Il s'agit d'un cabaret de luxe combinant restauration, danse, musique, revues et spectacles de variétés. Sa scène accueille au fil des années plusieurs vedettes canadiennes et américaines ainsi que des figures majeures du jazz et du divertissement.
L'histoire du lieu est toutefois plus ancienne que Chez Parée lui-même. Elle s'inscrit dans une succession d'établissements qui permet de suivre l'évolution de la vie nocturne montréalaise depuis les années 1930 : Lido, Tic Toc, Chez Parée, puis différentes discothèques et bars avant le retour du nom Chez Parée en 1982.
2. L'immeuble de la rue Stanley
L'histoire de Chez Parée doit être distinguée de celle du Stanley Grill, autre établissement célèbre associé au même immeuble. Le Stanley Grill occupait le troisième étage au 1254, rue Stanley, tandis que le Lido, puis le Tic Toc, occupaient le rez-de-chaussée au 1258, rue Stanley.
Le Stanley Grill était notamment connu pour ouvrir une partie de son toit vers cinq heures du matin afin d'évacuer l'épaisse fumée de cigarette accumulée pendant la soirée. Selon les souvenirs rapportés dans la presse, cette opération produisait parfois au-dessus de l'édifice d'impressionnants nuages de fumée.
Le 25 mars 1934, un important incendie, dont le foyer se trouvait dans la cave, ravage l'immeuble. Les dommages dépassent 140 000 $, somme considérable pour l'époque. Deux pompiers chutent lorsque le toit s'effondre, tandis que plusieurs autres échappent de peu au désastre.
Harry Feldman, président de Stanley Grill Inc., entreprend rapidement la reconstruction. Le Stanley Grill rouvre le 30 novembre 1934. Au rez-de-chaussée, une nouvelle incarnation de la vie nocturne montréalaise prend également forme : le Lido.
Stanley Grill et Chez Parée : deux histoires liées, mais distinctes
Le Stanley Grill ne doit pas être présenté simplement comme l'ancien nom de Chez Parée. Il occupait un autre étage de l'immeuble. La filiation la plus directe du cabaret Chez Parée est plutôt : Lido → Tic Toc → Chez Parée.
3. Le Lido (1934–1937)
Installé au rez-de-chaussée du 1258, rue Stanley, le Lido prend la place du Cabaret des Beaux-Arts après la reconstruction de l'immeuble en 1934. Le club appartient au promoteur de boxe Louis Dettner. Sa gestion est confiée à Phil Maurice, également associé au cabaret Chez Maurice, tandis que Roy Cooper, présenté dans la presse comme le « doyen des imprésarios canadiens », organise les spectacles.
Le nom évoque le célèbre Lido parisien et témoigne des ambitions de l'établissement. Malgré la Dépression, le cabaret cherche à offrir une expérience luxueuse. Des automobiles prestigieuses s'alignent devant l'établissement les soirs de spectacle, tandis que la programmation réunit des artistes de la scène, du cinéma et de la radio.
En 1937, le Lido se dote également d'un système de climatisation, une installation encore exceptionnelle dans les établissements de divertissement de l'époque.
4. Le Tic Toc (1937–1950)
Après d'importantes rénovations, Louis Dettner transforme le Lido et inaugure le Tic Toc le 28 octobre 1937. Le nouvel établissement annonce dans les journaux un « nouveau spectacle et un dîner pour 1 $ ».
Le Tic Toc conserve le principe du cabaret à spectacles, mais cherche à rejoindre une clientèle plus large. Des artistes de la scène, du cinéma et de la radio s'y produisent régulièrement.
En février 1944, un jeune crooner américain nommé Dean Martin y fait ses débuts montréalais, plusieurs années avant de devenir l'une des grandes vedettes du divertissement américain.
L'homme d'affaires Harry Ship, surnommé dans la presse montréalaise le « roi des gamblers », détient également des intérêts dans le Tic Toc. Son parcours s'inscrit dans l'histoire complexe des liens entre certains établissements nocturnes montréalais et les réseaux de jeu clandestin de l'époque.
5. Jerry Taylor & la transformation du Tic Toc
En 1947, Jerry Taylor, figure connue de la vie nocturne montréalaise, prend la direction du cabaret. L'établissement est alors annoncé sous le nom de Jerry Taylor's Tic Toc.
Taylor se rend notamment à New York afin de recruter de nouveaux talents. Le 31 mai 1947, le Tic Toc ajoute le Glass Grill, une cuisine vitrée permettant aux clients de voir leurs repas être préparés. Cette innovation participe au caractère spectaculaire de l'expérience offerte par le cabaret.
Le 1er juin 1950, le Tic Toc ferme pour une transformation beaucoup plus ambitieuse. L'objectif est désormais de créer un cabaret capable de rivaliser avec les établissements les plus luxueux du continent.
6. Naissance de Chez Parée (1950)
Après plusieurs mois de travaux, le Tic Toc renaît sous un nouveau nom. Le 14 novembre 1950, le cabaret Chez Parée ouvre officiellement ses portes au 1258, rue Stanley.
Plus de 100 000 $ sont investis dans la transformation du lieu. Les descriptions de l'époque insistent sur le caractère luxueux de la salle, ses murales pittoresques et le soin accordé au décor. Jerry Taylor entend faire de son nouvel établissement l'un des cabarets les plus élégants d'Amérique du Nord.
Pour le spectacle inaugural, Taylor se rend à New York et sélectionne douze danseuses parmi quelque 600 candidates. La coordination du spectacle est confiée à Boots McKenna, personnalité du monde des théâtres et cabarets new-yorkais.
Le programme mélange danse, chant, comédie et acrobatie, avec notamment un numéro de pickpocket et un comique parisien. L'ensemble est accompagné d'un orchestre de neuf musiciens sous la direction de Nick Martin et Peter Barry.
Un nouveau cabaret pour la rue Stanley
Chez Parée n'est donc pas un établissement créé à partir de rien : il constitue la transformation directe du Tic Toc, lui-même issu du Lido. L'ouverture de 1950 marque cependant une rupture volontaire, tant par le nom que par le décor, la programmation et les ambitions du nouveau cabaret.
7. L'âge d'or du cabaret
Durant les années 1950, Chez Parée s'inscrit pleinement dans l'âge d'or des cabarets montréalais. Le public vient y souper, boire, danser et assister à des spectacles dans une même soirée.
La cuisine occupe une place importante dans l'expérience. Le menu propose notamment poisson grillé au charbon de bois, steaks, poulet, côtelettes, charcuteries et sandwichs.
Mais c'est surtout la scène qui contribue à la réputation du club. Parmi les artistes associés à Chez Parée figurent Frank Sinatra, Sammy Davis Jr., Vic Damone, Peggy Lee, Lena Horne, Woody Herman, Billy Eckstine, Lionel Hampton, Illinois Jacquet, Johnny Hodges et Carmen Miranda.
En 1954, Jerry Taylor vend Chez Parée à Solly Silver, ouvrant une nouvelle période dans l'administration du cabaret.
8. Frank Sinatra à Chez Parée
L'un des engagements les plus célèbres de l'histoire du cabaret est celui de Frank Sinatra, qui se produit à Chez Parée du 9 au 23 février 1953.
La venue montréalaise de Sinatra survient à un moment particulier de sa carrière. Après les immenses succès des années 1940, sa popularité traverse alors une période difficile, tandis que sa vie personnelle avec Ava Gardner attire considérablement l'attention de la presse.
Jimmy Nichols, associé à l'organisation du spectacle montréalais, racontera plus tard que Sinatra avait formulé une demande particulière pour son séjour à l'hôtel Mont-Royal : il désirait une chambre donnant sur la montagne afin de pouvoir la peindre.
Quelques mois plus tard, la carrière du chanteur connaît une relance spectaculaire. Son passage à Chez Parée appartient ainsi à une période charnière de son parcours.
9. Jazz & Charlie Parker
Chez Parée appartient également à l'histoire du jazz montréalais. Des musiciens comme Lionel Hampton, Illinois Jacquet, Johnny Hodges, Woody Herman et Billy Eckstine figurent parmi les artistes associés à la salle.
L'épisode le plus remarquable demeure toutefois le passage du saxophoniste Charlie Parker en 1953, dans le contexte des activités du Montreal Jazz Workshop.
Le pianiste montréalais Paul Bley, qui avait fondé le Montreal Jazz Workshop avec Keith White, évoquera plus tard les concerts organisés à Chez Parée et la venue de Parker à Montréal.
Un cabaret au croisement des scènes
Chez Parée illustre la difficulté de séparer strictement l'histoire des cabarets, celle des concerts et celle du jazz. Dans le Montréal de l'après-guerre, ces univers se croisent constamment : les mêmes salles accueillent orchestres, chanteurs, humoristes, danseurs et musiciens de jazz internationaux.
10. Transformation du monde des cabarets
À partir des années 1950 et surtout durant les années 1960, le modèle traditionnel du grand cabaret montréalais commence progressivement à perdre de son importance.
L'essor de la télévision commerciale modifie les habitudes de divertissement, tandis que le rock transforme profondément les goûts d'une nouvelle génération. Les établissements qui avaient bâti leur réputation sur les soupers-spectacles, les grandes revues et les vedettes de passage doivent adapter leur formule.
Cette transformation survient également dans un contexte de surveillance accrue des établissements nocturnes par les autorités municipales et policières. Les questions de permis, d'heures de fermeture, de moralité publique et de criminalité organisée deviennent des enjeux récurrents dans l'histoire des cabarets montréalais.
Certaines sources consacrées au crime organisé montréalais associent par ailleurs différents exploitants de Chez Parée aux réseaux criminels de l'époque. Ces informations doivent être replacées dans le contexte plus large des relations complexes entre vie nocturne, jeu clandestin, « protection » et crime organisé dans le Montréal du milieu du XXe siècle.
11. Le Hawaiian Lounge
Le 28 mars 1966, Chez Parée inaugure un nouvel espace à l'étage : le Hawaiian Lounge.
Cette expansion témoigne des efforts entrepris par l'établissement pour diversifier son offre alors que le paysage nocturne montréalais connaît d'importantes transformations.
12. Fermeture de 1971
En 1971, le premier chapitre de l'histoire de Chez Parée prend fin à la suite d'une descente policière. Le cabaret ferme ses portes, mettant un terme à plus de vingt années d'activité sous ce nom.
L'adresse ne disparaît cependant pas de la vie nocturne montréalaise. Au contraire, elle entre bientôt dans une nouvelle période qui reflète l'essor des discothèques durant les années 1970.
13. Marie-Chantal, Lime Light & Le Jardin
Après une période de fermeture, le lieu connaît une nouvelle incarnation sous le nom de Marie-Chantal. À partir de 1973, l'immeuble est surtout associé à l'une des discothèques les plus célèbres de Montréal : le Lime Light.
Fondé par Yvon Lafrance et inauguré le 7 septembre 1973, le Lime Light occupe les étages supérieurs et devient l'un des hauts lieux de la culture disco montréalaise des années 1970.
À partir de 1977, le Jardin, bar gai, occupe également une partie de l'immeuble au rez-de-chaussée. L'adresse de la rue Stanley demeure ainsi au centre de plusieurs communautés et générations successives de la vie nocturne montréalaise.
14. Retour de Chez Parée en 1982
À la fin des années 1970 et au début des années 1980, plusieurs raisons sociales sont associées à l'immeuble ou à ses différents espaces, notamment La Brasserie Charles IV, Chez François, Club Le Neuf, Le Clique et Ray The Piano Bar.
Le 18 août 1982, le nom Chez Parée réapparaît officiellement, cette fois pour désigner un club de danseuses.
Le nom qui avait symbolisé les grandes revues et les vedettes internationales des années 1950 acquiert alors une nouvelle signification dans le paysage nocturne montréalais. Cette seconde incarnation demeure active plusieurs décennies plus tard.
15. Importance historique
L'intérêt historique de Chez Parée dépasse largement celui d'un seul cabaret. L'adresse permet de suivre près d'un siècle de transformations dans les pratiques de divertissement à Montréal.
Le Lido représente le cabaret luxueux des années 1930; le Tic Toc témoigne de la démocratisation du souper-spectacle; Chez Parée incarne l'âge d'or des grands cabarets de l'après-guerre; le Lime Light marque l'explosion de la culture disco; tandis que le retour de Chez Parée en 1982 illustre une nouvelle évolution de l'industrie nocturne.
Peu d'adresses montréalaises permettent ainsi d'observer, dans un même immeuble, autant de transformations successives de la culture populaire et de la vie nocturne au XXe siècle.
Une adresse, plusieurs époques
L'histoire du 1258 Stanley ne se résume pas à Chez Parée. Elle raconte le passage du cabaret au nightclub, du jazz au disco, des grandes revues aux nouvelles formes de divertissement nocturne. L'édifice constitue ainsi un remarquable témoin de l'évolution culturelle du centre-ville de Montréal.
16. Chronologie
25 mars 1934 — Incendie majeur de l'immeuble du Stanley Grill.
30 novembre 1934 — Réouverture du Stanley Grill après reconstruction; le Lido s'installe au rez-de-chaussée.
28 octobre 1937 — Le Lido devient le Tic Toc.
1944 — Dean Martin se produit au Tic Toc.
1947 — Jerry Taylor prend la direction; apparition de Jerry Taylor's Tic Toc et ouverture du Glass Grill.
1er juin 1950 — Fermeture du Tic Toc pour d'importantes rénovations.
14 novembre 1950 — Ouverture officielle de Chez Parée.
9–23 février 1953 — Frank Sinatra se produit à Chez Parée.
1953 — Charlie Parker est présenté à Montréal dans le contexte du Montreal Jazz Workshop et de concerts à Chez Parée.
1954 — Jerry Taylor vend Chez Parée à Solly Silver.
28 mars 1966 — Ouverture du Hawaiian Lounge à l'étage.
1971 — Fermeture de Chez Parée après une descente policière.
1973 — Ouverture du Lime Light dans l'immeuble.
1977 — Le Jardin s'installe au rez-de-chaussée.
18 août 1982 — Retour du nom Chez Parée comme club de danseuses.
17. Notes & sources
- A chorus line of 12 lovelies and Mumms selling at 12 bucks a bottle, The Montreal Star, 8 janvier 1977.
- Two firemen fall as roof collapses in two-alarm fire, The Gazette, 26 mars 1934.
- « Gangsters juifs », Juifs d'ici.
- Nancy Marrelli, Stepping Out: The Golden Age of Montreal Night Clubs.
- Springtime re-opens, Lido on Friday night; elaborate floor revue, The Montreal Star, 7 avril 1937.
- Lido presenting Royal Frolic, The Montreal Star, 7 juin 1937.
- Lido is closed for extensive alterations, The Montreal Star, 24 août 1937.
- Opening tonight Tic Toc, The Gazette, 28 octobre 1937.
- A new show on Monday, The Gazette, 13 novembre 1937.
- The Peter Sisters, The Gazette, 11 août 1941.
- Tic Toc Scoop opening Monday Dean Martin, The Gazette, 17 février 1944.
- Ville de Montréal, Mémoires des Montréalais, « Harry Ship, un roi du jeu sans crainte ».
- Institut du patrimoine / documentation sur les réseaux juifs de la vie nocturne montréalaise.
- Opening tonight Teddy Sherwood, Montreal Daily Star, 15 mars 1947.
- Jerry Tic Toc Taylor scouting talent in Manhattan, The Gazette, 27 septembre 1947.
- « Réouverture du Tic Toc, ce soir », Le Canada, 31 mai 1947.
- « Dans la coulisse — Le Tic Toc a fermé ses portes hier soir », Le Canada, 2 juin 1950.
- Opening tonight sensational show, The Gazette, 14 novembre 1950.
- « Le nouveau cabaret Chez Parée ouvrira ses portes demain soir », Le Canada, 13 novembre 1950.
- Montreal memories of Ol' Blue Eyes linger, The Gazette, 16 mai 1998.
- 33 years ago, jazz history was being made in Montreal, The Gazette, 6 février 1986.
- Official opening Hawaiian Lounge upstairs room of Chez Parée, The Gazette, 28 mars 1966.
- Show Business, The Gazette, 18 février 1961.
- Two nightclubs closed, The Gazette, 5 janvier 1971.
- Where have streaker gone, The Gazette, 26 juillet 1974.
- Chez Parée opening today, The Gazette, 18 août 1982.
- Archives et historique du Lime Light, Montréal.
- Pierre de Champlain, Le crime organisé à Montréal (1940–1980), p. 64–68.
- La lutte au crime organisé au Québec, La Tribune, 29 octobre 1976.
- « Annonçant l'ouverture du Stanley Grill », La Patrie, 29 novembre 1934.
- Ourtown, The Gazette, 4 mars 1966.
- « Douze pompiers voient la mort de près », La Patrie, 26 mars 1934.
- Once upon a time, The Gazette, 20 septembre 1969.
- « Le Thunderdome et Lime Light ferment », Le Devoir, 30 juin 1990.
























