Family Theatre / Théâtre Corona / Théâtre Beanfield (Montréal)
Ouvert le 11 novembre 1912 au 1374, rue Notre-Dame Ouest, le bâtiment aujourd’hui connu comme le Théâtre Beanfield naît sous le nom de Family Theatre. Conçu par les architectes Joseph-Cajetan Dufort et Louis-Théophile Décary, il appartient à la première grande génération de salles montréalaises vouées au cinéma muet et au divertissement populaire. Le 6 octobre 1923, après une importante transformation, l’établissement est officiellement relancé sous le nom de Corona Theatre. Cette date, annoncée dans la presse comme le Grand Opening du « New Corona Theatre », permet de distinguer clairement l’ouverture du bâtiment en 1912 de la naissance du Corona en 1923. Après avoir traversé plusieurs décennies de déclin et d’abandon, le théâtre historique est restauré et rouvre ses portes en 1998. Il devient plus tard le Théâtre Corona Virgin Mobile, avant d’adopter son nom actuel, Théâtre Beanfield, le 1er juin 2023.
1. Présentation
À l’ouest du centre-ville, sur la rue Notre-Dame, le théâtre aujourd’hui appelé Théâtre Beanfield constitue un rare exemple montréalais d’une salle de spectacle du début du XXe siècle ayant traversé plus d’un siècle de transformations. Son histoire commence toutefois avant le Corona. Lors de son inauguration en 1912, l’établissement porte le nom de Family Theatre.
Cette distinction permet de préciser une chronologie longtemps résumée par la formule « Corona, 1912 ». 1912 correspond à l’ouverture du bâtiment comme Family Theatre; 1923 correspond à la naissance documentée du Corona Theatre. Une annonce du Montreal Star datée du 6 octobre 1923 présente explicitement le « New Corona Theatre » et annonce son Grand Opening le soir même à 20 h 15.
Précision historique
1912 ou 1923?
Les deux dates sont justes, mais elles ne désignent pas le même événement.
11 novembre 1912 — ouverture de la salle sous le nom Family Theatre.
6 octobre 1923 — grande ouverture du Corona Theatre au même emplacement.
2. Le Family Theatre (1912–1923)
Le Family Theatre ouvre ses portes le 11 novembre 1912. Construit pour la Duchess Amusement Company, il est conçu par les architectes montréalais Joseph-Cajetan Dufort et Louis-Théophile Décary. La salle s’inscrit dans l’expansion rapide du cinéma au début des années 1910, alors que de nouveaux établissements combinent projections, accompagnement musical et divertissements de scène.
Le Family ne doit donc pas être considéré comme une ancienne appellation secondaire du Corona : pendant environ onze ans, il constitue l’identité publique de l’établissement. Sa programmation mêle notamment films muets et formes de vaudeville ou de divertissement populaire. Au milieu des années 1910, le cinéma prend une place de plus en plus importante dans son exploitation.
3. Architecture et vocation
Le projet de 1912 prévoit une salle importante avec parterre et balcon, une façade ornementée et les équipements nécessaires à la projection cinématographique. L’édifice appartient à cette période charnière où le cinéma cesse progressivement d’être une attraction présentée dans des locaux adaptés pour disposer de salles permanentes conçues pour lui.
La structure du bâtiment de 1912 demeure au cœur du théâtre actuel, mais l’apparence intérieure aujourd’hui associée au Corona résulte largement des transformations effectuées en 1923. Il faut donc distinguer l’architecture initiale de Dufort et Décary du réaménagement subséquent qui donne à la salle une partie essentielle de son caractère historique actuel.
Du Family Theatre au Théâtre Beanfield
4. 6 octobre 1923 : naissance du Corona
Le 6 octobre 1923, le Montreal Star consacre une annonce imposante à l’ouverture du Corona, au 1374 Notre-Dame West, immédiatement à l’est de l’avenue Atwater. Le texte ne présente pas une simple séance de cinéma : il annonce le « Grand Opening » du nouvel établissement à 20 h 15.
L’annonce décrit l’ouverture comme l’ajout d’un nouveau maillon à une importante chaîne de théâtres montréalais comprenant le Strand, le Regent, le Papineau, le Belmont, le Plaza et le Moulin Rouge. Elle identifie Independent Amusements Limited comme l’entreprise possédant et exploitant ce réseau. D’autres sources historiques associent l’acquisition du Family Theatre en 1923 à la United Amusements Corporation; les deux dénominations doivent donc être conservées selon les sources plutôt que fusionnées sans documentation corporative supplémentaire.
« Grand Opening — TO-NIGHT at 8.15 »
5. La soirée inaugurale
La programmation inaugurale illustre parfaitement le fonctionnement d’un cinéma populaire de l’époque. La grande attraction est The Cheat, avec Pola Negri et Jack Holt. Le programme comprend également une comédie mettant en vedette Ben Turpin, The Shriek of Araby, un dessin animé, les actualités Pathé News Weekly et d’autres attractions.
L’établissement promet également un accompagnement musical élaboré. William Eckstein, présenté comme un important interprète musical, dirige pour l’ouverture un ensemble renforcé par des musiciens provenant des autres théâtres du même circuit. Une seconde annonce publiée le même jour précise que des programmes musicaux spéciaux doivent accompagner les films et que The Melody Kings se produiront chaque lundi soir.
Programme d’ouverture — 6 octobre 1923
Le nouveau Corona
POLA NEGRI — THE CHEAT
BEN TURPIN — THE SHRIEK OF ARABY
Actualités Pathé, dessin animé et attractions additionnelles
Programme musical sous la direction de WILLIAM ECKSTEIN
La publicité annonce en outre un grand concours de danse chaque jeudi soir. Cette combinaison de cinéma, musique et danse rappelle que le Corona des années 1920 n’est pas uniquement un lieu de projection : il appartient pleinement à l’univers du divertissement populaire montréalais.
6. Crighton et Briffa : la transformation de 1923
Le passage du Family Theatre au Corona s’accompagne d’importants travaux. Les sources patrimoniales attribuent la transformation de 1923 à l’architecte Daniel John Crighton et la décoration intérieure à Emmanuel Briffa, l’un des grands décorateurs de théâtres actifs au Canada.
Le réaménagement contribue fortement à l’identité visuelle qui fera la réputation de la salle : balcon, loges, traitement classique de l’auditorium, colonnes, arcs, peintures décoratives et ornements donnent au lieu une dimension plus spectaculaire. L’annonce d’ouverture insiste d’ailleurs sur les dépenses engagées pour faire du Corona l’un des théâtres les plus beaux et confortables du Canada.
La direction est confiée à Thomas Keegan, auparavant assistant-gérant du Papineau Theatre. Ce détail relie directement le nouveau Corona au réseau professionnel des grandes salles de cinéma montréalaises de l’époque.
7. Les décennies du cinéma
Après 1923, le Corona poursuit principalement une vocation cinématographique et devient un repère du secteur de Notre-Dame Ouest. Pendant plusieurs décennies, la salle dessert une clientèle de quartier tout en participant au vaste réseau montréalais de cinémas de proximité.
Son histoire suit cependant les transformations de l’industrie : l’arrivée du cinéma parlant, la concurrence des nouvelles formes de loisirs puis, après la Seconde Guerre mondiale, celle de la télévision modifient progressivement les habitudes du public. Comme de nombreuses salles de quartier, le Corona entre finalement dans une période de déclin.
8. Fermeture, entrepôt et survie
La grande période cinématographique du Corona prend fin dans les années 1960. En 1967, la Ville de Montréal acquiert l’édifice. La salle est ensuite utilisée notamment comme espace d’entreposage, tandis que son avenir devient incertain.
Pendant plusieurs années, l’ancien théâtre échappe de peu à la disparition. Son état se dégrade, mais la conservation d’une grande partie de son architecture et de son décor rend toujours possible une éventuelle restauration. Le bâtiment sert également ponctuellement de décor pour des productions cinématographiques et artistiques, maintenant une présence culturelle malgré l’absence d’exploitation régulière comme théâtre.
9. La renaissance des années 1990
Une nouvelle étape commence lorsque l’Institut des arts de la scène, organisme sans but lucratif, acquiert le théâtre en octobre 1997. Une importante campagne de restauration permet sa réouverture en 1998. Le projet vise non seulement à sauver le bâtiment, mais aussi à lui redonner une fonction culturelle contemporaine.
Les architectes Pierre Beaupré et Josette Michaud participent à cette renaissance. Une seconde phase de travaux, au début des années 2000, permet notamment la restauration de la façade. Le Corona retrouve ainsi une présence forte sur la rue Notre-Dame tout en conservant plusieurs éléments caractéristiques de son passé.
10. Du cinéma à la salle de concerts
À partir de sa réouverture, le Corona développe une nouvelle identité comme salle de spectacles et de concerts. Sa taille intermédiaire, son balcon et son décor historique offrent une expérience très différente des grandes salles modernes. Rock, indie, folk, hip-hop, chanson, musique électronique, humour et autres formes de spectacle s’y succèdent.
Cette reconversion est particulièrement significative dans l’histoire des salles montréalaises : un bâtiment conçu au moment de l’essor du cinéma muet survit non pas en devenant un musée figé, mais en retrouvant une fonction active dans la culture musicale contemporaine.
11. Le Théâtre Beanfield
Au fil des années, la salle connaît différentes appellations liées à des partenariats commerciaux, tout en demeurant largement connue des Montréalais sous le nom de Corona. Le 1er juin 2023, elle devient officiellement le Théâtre Beanfield.
Ce changement intervient exactement cent ans après la transformation du Family Theatre en Corona. Le bâtiment continue aujourd’hui d’accueillir des concerts et événements, prolongeant une vocation de divertissement commencée en 1912.
12. Importance historique
L’intérêt du Corona dépasse largement la longévité de son nom. Le bâtiment raconte plusieurs chapitres de l’histoire culturelle montréalaise : l’essor du cinéma muet, les spectacles populaires des années 1910 et 1920, l’âge des cinémas de quartier, leur déclin au milieu du XXe siècle, les luttes pour la sauvegarde du patrimoine et, finalement, la réutilisation des anciennes salles comme lieux de musique vivante.
La découverte d’annonces contemporaines de 1923 permet surtout de préciser son identité. Le Corona n’ouvre pas en 1912 sous ce nom. C’est le Family Theatre qui ouvre en 1912. Le Corona Theatre, lui, est officiellement lancé le 6 octobre 1923, après transformation du même établissement.
Une salle, plusieurs vies
Plus d’un siècle de continuité culturelle
1912 — FAMILY THEATRE
1923 — CORONA THEATRE
1967 — acquisition par la Ville de Montréal
1998 — restauration et réouverture
2023 — THÉÂTRE BEANFIELD
13. Notes & sources
- THE MONTREAL STAR, 6 octobre 1923. Publicité « Corona — Grand Opening TO-NIGHT at 8.15 », 1374 Notre-Dame West. L’annonce présente le nouveau Corona, son programme inaugural, Independent Amusements Limited, William Eckstein, The Melody Kings et le concours de danse du jeudi.
- THE MONTREAL STAR, 6 octobre 1923. « New Corona Theatre Opens Tonight; Bill For Season Attractive ». L’article annonce l’ouverture du nouveau Corona, mentionne les théâtres Strand, Regent, Papineau, Belmont, Plaza et Moulin Rouge, le programme musical sous William Eckstein et la nomination de Thomas Keegan comme gérant.
- MONTRÉAL CONCERT POSTER ARCHIVE, « Corona / Théâtre Beanfield ». Fiche historique MCPA : ouverture du Family Theatre le 11 novembre 1912, architectes Dufort et Décary, transformation de 1923, restauration et évolution contemporaine.
- HÉRITAGE MONTRÉAL, « History of Montreal’s Movie Theaters ». Le Corona y est identifié comme l’ancien Family Cinema ouvert en 1912 et restauré à partir de la fin des années 1990.
- THÉÂTRE BEANFIELD, histoire officielle de la salle. Source institutionnelle sur la continuité du lieu et son appellation actuelle, inaugurée le 1er juin 2023.
- Sources patrimoniales et historiques sur l’édifice. Elles attribuent le Family Theatre de 1912 aux architectes Joseph-Cajetan Dufort et Louis-Théophile Décary et les transformations de 1923 à Daniel John Crighton, avec décor d’Emmanuel Briffa.
- Précision sur 1923. Les coupures contemporaines fournies par les archives du MCPA identifient Independent Amusements Limited lors de l’ouverture du Corona. Des sources patrimoniales secondaires associent parallèlement l’acquisition du Family Theatre en 1923 à United Amusements Corporation. Sans documentation corporative supplémentaire établissant précisément le rapport entre ces deux raisons sociales, elles sont conservées séparément dans cette fiche.












































































































































































































































































































