Harry Davis
| Nom complet | Harry Davis |
|---|---|
| Origine | Juif d’origine roumaine |
| Naissance | 1898, Ștefănești (Roumanie) |
| Arrivée à Montréal | c. 1908 |
| Décès | 25 juillet 1946, Montréal (Québec) |
| Rôle | « Edge man » – roi du jeu & de la vice |
| Spécialité | Jeux clandestins, paris, corruption policière, narcotiques |
| Territoire | Red Light, centre-ville (rue Stanley, Ste-Catherine, Main) |
| Établissement-clé | Bookmaking parlour de la rue Stanley / Ste-Catherine (salle de jeux & paris) |
| Organisation | « Mafia juive » montréalaise (années 1930–1940) |
Harry Davis (1898–1946)
Figure centrale du crime organisé à Montréal avant l’ascension de la famille Cotroni, Harry Davis est considéré comme le dernier « edge man » de la ville – le grand intermédiaire entre les joueurs, les politiciens et la police. Son assassinat en plein jour, dans son établissement de paris de la rue Stanley, en 1946, déclenche une onde de choc qui mènera directement à la croisade de Pax Plante et à la future montée de Jean Drapeau.
1. Origines roumaines & immigration à Montréal
Harry Davis naît en 1898 à Ștefănești, en Roumanie, dans une famille juive modeste. Comme de nombreux immigrants d’Europe de l’Est, sa famille quitte un contexte de pauvreté et d’antisémitisme pour tenter sa chance en Amérique du Nord. Davis arrive à Montréal vers 1908, adolescent, et découvre une ville en pleine mutation : industrialisation, immigration massive, et déjà une réputation sulfureuse de « wide open city », ouverte aux jeux, à l’alcool et aux plaisirs nocturnes.
Très jeune, il enchaîne les petits boulots mal payés : manutention, commissions, travaux de nuit. Rapidement, il comprend que l’argent « sérieux » ne se fait pas dans les usines, mais dans le milieu du jeu, des paris et de la contrebande.
2. Ascension dans le milieu du jeu & du Red Light
À la fin des années 1910 et dans les années 1920, Davis commence à fréquenter les cafés, salons de billard et maisons de jeux du Red Light montréalais – un triangle reliant le boulevard Saint-Laurent, la rue Sainte-Catherine et le quartier chinois. Il se spécialise dans :
- les paris sur les courses de chevaux ;
- les jeux de cartes et de dés (dont la barbotte, jeu de dés typiquement québécois) ;
- le prêt d’argent aux joueurs à des taux usuraires ;
- la gestion de salles de jeux « privées » camouflées derrière des façades de cafés ou de restaurants.
À la fin des années 1920, il est déjà identifié comme l’un des plus importants bookmakers de Montréal. C’est à ce moment qu’il commence à investir dans des cafés et night-clubs du centre-ville, en particulier un emporium de paris sur la rue Stanley, à deux pas de la rue Sainte-Catherine, qui deviendra son QG et l’un des lieux les plus surveillés de la ville.
3. L’« edge man » de Montréal : rôle & fonctionnement
Le terme « edge man » est propre au lexique montréalais. Il désigne l’homme qui a « l’edge » – l’avantage, la mainmise – sur tout le système du vice urbain. Concrètement, l’edge man :
- est l’arbitre suprême qui décide qui a le droit d’ouvrir une maison de paris ou une salle de jeu ;
- impose une (souvent autour de 20 % des profits) aux opérateurs de jeux ;
- négocie avec les politiciens municipaux et la haute hiérarchie policière pour assurer une certaine « paix sociale » ;
- garantit que les descentes de police, quand elles ont lieu, restent symboliques ou ciblent surtout les concurrents non autorisés.
Dans les années 1930 et 1940, Harry Davis devient le principal edge man de Montréal. Il règne sur les jeux clandestins du centre-ville, coordonne les bookies, et s’assure que les gains circulent dans la bonne direction. Pour une partie de la pègre juive et d’autres groupes criminels, il est le passage obligé.
4. Trafic de stupéfiants & affaire du « rouleau de soie »
Au début des années 1930, Davis commet l’erreur qui marquera à jamais sa légende : il s’implique dans un trafic international d’héroïne et de cocaïne via le port de Montréal. Avec le contrebandier Charles « Charlie » Feigenbaum et un contact new-yorkais, il fait entrer des quantités importantes de drogues dissimulées dans des rouleaux de soie et autres marchandises.
Le 9 avril 1933, la police, prévenue par un indicateur, investit un hangar du port (Hangar 16). Les enquêteurs découvrent plusieurs centaines de kilos d’héroïne et d’autres substances cachées dans les ballots. Davis est arrêté « la main dans le sac ». Le procès est retentissant :
- Davis est reconnu coupable d’importation de stupéfiants et de corruption de douaniers ;
- il écope d’une peine spectaculaire : 14 ans de prison à Saint-Vincent-de-Paul et 10 coups de fouet ;
- Feigenbaum devient témoin clé de la Couronne en échange d’une peine réduite, ce qui le marquera comme traître dans le milieu.
En 1934, Feigenbaum est abattu en plein jour près de Fletcher’s Field (Esplanade / parc du Mont-Royal), criblé de balles devant plusieurs témoins. Jamais élucidé, ce meurtre est souvent considéré comme le premier « vrai » règlement de comptes mafieux moderne de Montréal, et plusieurs auteurs suggèrent que Davis en aurait été l’instigateur indirect.
5. Sortie de prison & reprise du contrôle du jeu
Davis purge finalement environ 12 ans avant d’être libéré au milieu des années 1940. Entre-temps, son rival et prédécesseur dans le rôle d’edge man, Eddy « Kid » Baker, est mort de causes naturelles (1945). À sa sortie, le « trône » est donc vacant.
Dès son retour, Davis :
- rouvre son emporium de paris sur la rue Stanley ;
- réaffirme son rôle d’unique arbitre du gambling à Montréal ;
- impose à nouveau sa règle : aucun salon de paris ou maison de jeu ne peut fonctionner sans son approbation et sans lui verser une part des profits.
Cette reprise en main irrite profondément les nouveaux joueurs du milieu, italiens et juifs, qui ont pris du galon pendant son absence et supportent mal de devoir se soumettre à un homme fraîchement sorti de prison.
6. Le meurtre sur la rue Stanley (25 juillet 1946)
Le 25 juillet 1946, en fin d’après-midi, Montréal bascule. Dans son salon de paris de la rue Stanley, près de Sainte-Catherine, Davis reçoit la visite d’un rival, Louis Bercovitch (connu aussi sous le nom de Joe Miller).
Bercovitch cherche à obtenir la permission d’ouvrir lui-même un établissement de paris. Mais les rumeurs courent : Davis aurait refusé catégoriquement et même envisagé de « faire disparaître » Bercovitch par crainte de le voir le défier. Les deux hommes se rencontrent dans le bookmaking parlour de Davis. La conversation dégénère, des armes sortent. Bercovitch tire à plusieurs reprises sur Davis, qui s’effondre sur place.
Après la fusillade, Bercovitch prend une décision étonnante : il contacte un journaliste, Ted McCormick, rédacteur au Montreal Herald, pour lui raconter sa version des faits avant de se rendre à la police. Il plaidera plus tard la légitime défense, soutenant qu’il croyait que Davis voulait le faire tuer.
La nouvelle du meurtre se répand comme une traînée de poudre. Le chroniqueur Al Palmer rapporte que « la ville bristlait d’armes » : tous les policiers disponibles sont rappelés en service, et le milieu au complet se met à circuler, craignant une guerre ouverte pour la succession.
7. De la mort de Davis à Pax Plante & Jean Drapeau
Le meurtre de Harry Davis n’est pas qu’un règlement de comptes interne. Il agit comme un électrochoc pour l’opinion publique montréalaise. Voir le « roi du jeu » abattu en plein jour dans le centre-ville révèle brutalement l’ampleur du vice et de la corruption.
Sous pression, le chef de police Fernand Dufresne limoge le capitaine Arthur Taché, responsable de l’escouade de la moralité, très soupçonnée de collusion avec les milieux du vice. Pour redorer l’image de la police, Dufresne nomme un avocat encore peu connu : Pacifique « Pax » Plante, qui prend la tête de la moralité.
Plante lance une croisade systématique contre :
- les maisons de jeu ;
- les bordels ;
- les rackets de protection ;
- la corruption municipale.
Même après avoir quitté son poste en 1948, il poursuit sa lutte à travers la célèbre chronique « Sous le règne de la pègre » dans Le Devoir. Ses attaques répétées contre la collusion entre police, politiciens et gangsters contribuent à créer un climat favorable à une grande commission d’enquête publique.
En 1950, Pax Plante s’allie à un jeune avocat ambitieux, Jean Drapeau. Ensemble, ils deviennent les moteurs de l’Enquête Caron, la plus importante enquête sur le crime organisé et la corruption municipale du Montréal du XXe siècle. Le meurtre de Harry Davis est ainsi souvent vu comme le point de bascule qui a rendu politiquement inévitable cette croisade.
8. Harry Davis & la « mafia juive » de Montréal
Avant l’ascension de la mafia italienne (famille Cotroni, puis Rizzuto), le crime organisé montréalais est largement dominé par des syndicats juifs est-européens. Davis est l’une de leurs figures les plus emblématiques :
- il contrôle des maisons de jeu, des bookmakers et des réseaux d’usure ;
- il est impliqué dans le trafic de narcotiques à l’échelle internationale ;
- il entretient des liens avec des elements de la pègre américaine (New York notamment) ;
- il incarne le rôle d’edge man, c’est-à-dire le pivot entre le monde criminel, la police et certains politiciens.
Il est important de souligner que cette « mafia juive » ne représente qu’une frange minoritaire de la communauté juive montréalaise, majoritairement composée de commerçants, d’ouvriers, de professionnels et d’intellectuels. Toutefois, dans la mémoire du Red Light, les noms de Davis, Feigenbaum, Harry Ship et quelques autres occupent une place centrale.
9. Héritage & représentation historique
Harry Davis laisse un héritage profondément ambigu :
- pour l’historiographie du crime organisé, il est le dernier grand roi du vice avant la reconfiguration du milieu autour des Italiens ;
- pour les historiens de la vie nocturne, son empire de jeu forme le « pré-histoire » des réseaux qui contrôleront plus tard les cabarets et night-clubs des années 1950–1960 ;
- pour la mémoire civique, sa mort est indissociable de l’émergence de Pax Plante, de l’Enquête Caron et, en aval, de la carrière politique de Jean Drapeau.
Aujourd’hui, son nom réapparaît régulièrement dans :
- les études spécialisées sur le crime organisé au Québec ;
- les récits sur la « mafia juive » de Montréal ;
- les livres de mémoire sur l’ère des cabarets, du Red Light et des années où Montréal était vue, à l’étranger, comme une ville de jeu et de plaisirs sans limites.
Sources principales
- Magaly Brodeur, Vice et corruption à Montréal, 1892–1970, Presses de l’Université du Québec.
- Pierre de Champlain, Le crime organisé à Montréal, 1940–1980, Éditions Asticou.
- William Weintraub, City Unique: Montréal days and nights in the 1940s and ’50s, McClelland & Stewart.
- Suzanne Morton, At Odds: Gambling and Canadians, 1919–1969, University of Toronto Press.
- Al Palmer, Montreal Confidential: The Low Down on the Big Town, Véhicule Press.
- Ville de Montréal – Mémoires des Montréalais : « Harry Davis, roi de la pègre montréalaise ».
- Site Juifs d’ici (IMJM) – dossier sur les gangsters juifs de Montréal.
- Archives de The Montreal Gazette, Montreal Star, Le Devoir, La Presse (années 1930–1946).