Grand Café Parisien
Ouvert en 1886 à l’angle des rues Sainte-Catherine Est et Saint-Dominique, directement voisin du Théâtre Français, le Grand Café Parisien Hôtel combine hôtel, restaurant français, café et divertissement nocturne. Grâce à sa licence d’hôtel, l’établissement peut fonctionner 24 heures sur 24 et servir de l’alcool avec les repas, permettant aux Montréalais de prolonger leurs soirées autour de musique et de spectacles de variétés. Présenté plus tard par le journaliste Al Palmer comme la première véritable boîte de nuit de Montréal, le Parisien annonce plusieurs caractéristiques du cabaret et du nightclub moderne. Après près de trois décennies d’activité, l’établissement est détruit par un incendie le 8 mars 1915.
1. Présentation
Le Grand Café Parisien Hôtel fut l’un des établissements les plus singuliers de la vie nocturne montréalaise à la charnière des XIXe et XXe siècles. Situé à l’angle des rues Sainte-Catherine Est et Saint-Dominique, il voisinait directement avec le Théâtre Français, salle devenue beaucoup plus tard le Métropolis puis le MTelus. [1]
L’établissement combinait plusieurs fonctions : hôtel, restaurant de cuisine française, café, lieu de rencontre pour journalistes et hommes d’affaires, mais également espace de divertissement proposant musique et spectacles de variétés.
Dans Montreal Confidential, publié en 1950, le journaliste Al Palmer présente le Grand Café Parisien comme la première boîte de nuit de Montréal. Cette désignation, rétrospective, illustre surtout le caractère précurseur d’un établissement où repas, alcool, sociabilité et divertissement nocturne se côtoyaient bien avant l’âge d’or des cabarets montréalais. [2]
Perspective historique
Un ancêtre du nightclub montréalais
Le Grand Café Parisien ne correspondait pas exactement au cabaret montréalais des années 1930 à 1950. Son importance réside plutôt dans la combinaison précoce de restauration, alcool, musique, spectacle et activité nocturne prolongée — une formule qui annonce plusieurs caractéristiques du nightclub moderne.
2. Localisation & contexte urbain
Le Grand Café Parisien occupait une position stratégique sur Sainte-Catherine Est, dans un secteur en pleine transformation à la fin du XIXe siècle. Situé à proximité du boulevard Saint-Laurent et directement voisin du Théâtre Français, il se trouvait au cœur d’un nouveau pôle montréalais consacré aux sorties et au divertissement. [6][7]
Cette proximité avec le théâtre était particulièrement favorable. Les spectateurs pouvaient prolonger leur soirée au Parisien après une représentation, tandis que la clientèle du café contribuait elle-même à l’animation nocturne du secteur.
Le coin de Sainte-Catherine et Saint-Dominique constitue ainsi un exemple précoce de concentration d’activités théâtrales, gastronomiques et nocturnes sur la rue Sainte-Catherine, plusieurs décennies avant l’émergence du quartier des spectacles contemporain.
3. Naissance du Grand Café Parisien (1886)
L’histoire du Café Parisien commence en 1886, lorsque l’immeuble est entièrement rénové et prend le nom de Grand Café Parisien Hôtel. Dès son ouverture, l’établissement mise fortement sur son identité française et sur une cuisine inspirée des méthodes du célèbre Grand Vatel de Paris. [6][7]
Les publicités de l’époque témoignent d’une offre particulièrement diversifiée. Le Parisien possède des tables de billard, met journaux et revues à la disposition de ses clients, tient un dépôt de cigarettes françaises et abrite même un bureau télégraphique.
L’établissement prend ainsi les allures d’un grand café européen : un lieu où l’on peut manger, boire, lire, discuter, se divertir et régler des affaires. À cette époque, le propriétaire est Louis Gaudreau. [6][7]
4. Gaudreau → Gravel → Parker
En 1899, Louis Gaudreau vend le Grand Café Parisien à Joseph Gravel, qui entreprend une nouvelle rénovation de l’hôtel. Sous sa direction, le Parisien consolide sa réputation d’établissement où il est possible de manger et boire à toute heure du jour et de la nuit. [8]
Plats gastronomiques à prix abordables, vins, liqueurs et cigares contribuent à attirer une clientèle composée notamment de gens d’affaires, journalistes et noctambules.
En 1909, Gravel cède l’établissement à John Parker et ses frères. Les nouveaux propriétaires procèdent à une transformation importante du Parisien afin de moderniser ses installations et de développer davantage sa dimension de divertissement nocturne. [9]
Grandes étapes du Grand Café Parisien
5. Licence hôtelière & premières nuits montréalaises
L’un des principaux avantages du Parisien réside dans sa licence d’hôtel. Celle-ci lui permet de fonctionner 24 heures sur 24 et de servir de l’alcool avec les repas en dehors des heures permises aux simples restaurants. [3]
Alors qu’une licence de restaurant ordinaire impose des restrictions importantes au service d’alcool, le statut hôtelier du Parisien lui permet de continuer à recevoir une clientèle tard dans la nuit, y compris le dimanche.
Cette situation réglementaire contribue directement à faire du Parisien un centre de la vie nocturne montréalaise. On peut y souper après le théâtre, boire avec son repas, écouter des spectacles de variétés et prolonger la soirée dans une ambiance qui se rapproche progressivement de celle du cabaret.
C’est précisément cette combinaison que retient Al Palmer lorsqu’il décrit rétrospectivement l’établissement comme la première boîte de nuit de Montréal : bonne société, journalistes, artistes, joueurs et personnages du monde nocturne s’y côtoient. [2]
Vie nocturne
Du théâtre au café
La présence immédiate du Théâtre Français donne au Parisien une position idéale : les représentations peuvent se terminer, mais la soirée se poursuit quelques mètres plus loin autour d’un repas, d’un verre et de spectacles de variétés.
6. Controverses & affaire Fisher First
6.1. Un établissement dénoncé par les moralistes
En 1913, le pasteur Arthur French, de l’église St-John Evangelist, mène une campagne contre le Café Parisien. Il accuse notamment l’établissement de tolérer la présence de prostituées et demande aux autorités d’intervenir. [4]
La Commission des licences tient alors une audience très médiatisée. Plusieurs témoins viennent toutefois défendre la réputation du Parisien. Edmond Chassé, éditeur de La Patrie, le présente comme un lieu fréquenté par journalistes et hommes d’affaires, où il lui est arrivé de croiser juges et avocats.
Le docteur L. N. Trudeau compare même sa clientèle à celle du Ritz-Carlton, soulignant le contraste entre la réputation sulfureuse attribuée au café par ses adversaires et la clientèle respectable qui le fréquente également. [4][5]
6.2. L’affaire Fisher First (1911)
En 1911, le Café Parisien se retrouve au centre d’une importante affaire de discrimination raciale. Un homme noir, Fisher First, poursuit le propriétaire après s’être vu refuser le service dans la grande salle à manger. [10][11]
L’affaire pose directement la question du droit d’un établissement public de traiter différemment ses clients selon leur couleur de peau, un enjeu alors encore peu exploré par les tribunaux canadiens.
Lors du procès, le serveur reconnaît avoir refusé de servir First dans la salle principale, mais affirme lui avoir proposé d’entrer par l’accès privé de la rue Saint-Dominique afin d’être servi dans une autre partie de l’établissement.
Le tribunal donne finalement raison au Parisien, jugeant qu’un hôtelier pouvait refuser de servir un client dans une section particulière s’il lui offrait un autre espace de service. Le jugement constitue aujourd’hui un témoignage révélateur des limites de l’égalité raciale dans le Montréal du début du XXe siècle. [10][11][12]
7. Répression des cabarets & fin tragique
7.1. Durcissement des règles en 1914
En 1914, dans un contexte de durcissement des politiques entourant l’alcool et les spectacles, la Commission des licences impose une fermeture temporaire de trois semaines à plusieurs cabarets montréalais, dont le Parisien, l’Arbours, le Regal’s et le Kastel’s. [13]
Lors de leur réouverture, les règles sont considérablement renforcées :
- les orchestres peuvent continuer à jouer;
- les numéros de chant et de danse sont supprimés;
- la consommation d’alcool doit être accompagnée d’un repas.
Ces restrictions réduisent directement la dimension spectaculaire qui avait contribué à la réputation nocturne du Parisien.
7.2. L’incendie du 8 mars 1915
Le 8 mars 1915, un incendie éclate dans le sous-sol du Café Parisien. Le feu prend parmi des cartons entreposés près de l’ascenseur alimentaire. Celui-ci agit comme une cheminée, permettant aux flammes de gagner rapidement les étages supérieurs. [1][14]
L’intérieur du bâtiment est ravagé du sous-sol jusqu’au toit. Les journaux rapportent qu’il n’y a ni blessé ni perte humaine, mais l’immeuble est considéré comme une perte totale.
Pour les frères Parker, l’incendie met brutalement fin à un établissement qui avait marqué près de trois décennies de vie gastronomique et nocturne montréalaise. Le Grand Café Parisien ne sera jamais reconstruit sous sa forme originale. [1][14]
8 mars 1915
La fin du Grand Café Parisien
Après près de trente ans d’activité, l’incendie de 1915 fait disparaître l’un des établissements qui avaient contribué à transformer Sainte-Catherine en axe majeur de la vie nocturne montréalaise.
8. Héritage & mémoire du lieu
Le Grand Café Parisien occupe une place particulière dans l’histoire de la nuit montréalaise. À la croisée de la cuisine française, de l’hôtellerie, du café et du cabaret, il témoigne de l’émergence d’une culture du divertissement nocturne bien avant l’âge d’or des cabarets montréalais.
Son histoire révèle également plusieurs tensions sociales de son époque : réglementation de l’alcool, campagnes de moralité, prostitution, discrimination raciale et transformation des habitudes de loisirs dans une métropole en pleine croissance.
La proximité immédiate du Théâtre Français est particulièrement significative dans l’histoire culturelle du secteur. Dès la fin du XIXe siècle, ce coin de Sainte-Catherine associe déjà spectacle, restauration et vie nocturne — trois fonctions qui demeureront caractéristiques du quartier pendant plus d’un siècle.
Pour Al Palmer, le Parisien restera le prototype du nightclub montréalais. Pour MCPA, il constitue surtout un chaînon important entre les grands cafés du XIXe siècle et la culture des cabarets montréalais du XXe siècle.
Perspective MCPA
Aux origines de la nuit montréalaise
Le Grand Café Parisien permet de faire remonter l’histoire de la vie nocturne organisée de Montréal bien avant les célèbres cabarets des années 1920 à 1950. Son modèle hybride — restaurant, hôtel, alcool, musique et spectacles — annonce déjà plusieurs caractéristiques du Montréal nocturne du XXe siècle.
9. Notes & sources
-
THE GAZETTE, 9 mars 1915,
« Fire guts Cafe Parisien ».
Usage MCPA : localisation, incendie du 8 mars 1915 et destruction de l’établissement. -
AL PALMER,
Montreal Confidential: The Low Down on the Big Town!,
1950, p. 75–76.
Usage MCPA : description rétrospective du Grand Café Parisien comme première boîte de nuit de Montréal et témoignage sur sa clientèle. -
THE GAZETTE, 8 janvier 1913,
« New system has been inaugurated ».
Usage MCPA : régime des licences et particularités de la licence d’hôtel. -
THE GAZETTE, 18 décembre 1913,
« Ministers oppose Arbour licence ».
Usage MCPA : opposition du pasteur Arthur French et débats devant la Commission des licences. -
THE GAZETTE, 24 décembre 1913,
« Defence evidence in cabaret cases ».
Usage MCPA : témoignages d’Edmond Chassé et du Dr L. N. Trudeau. -
LA PRESSE, 17 avril 1886,
« Grand Café Parisien ».
Usage MCPA : rénovation, cuisine Grand Vatel, services offerts et Louis Gaudreau. -
THE GAZETTE, 12 mai 1888,
« The Grand Cafe Parisien ».
Usage MCPA : annonces publicitaires et positionnement comme grand café français. -
LE CANARD, 11 novembre 1899,
« Hôtel le Grand Café Parisien ».
Usage MCPA : vente à Joseph Gravel, rénovation et service 24 heures sur 24. -
LA PATRIE, 29 septembre 1909,
« Le Café Parisien vendu $100 000 ».
Usage MCPA : vente à John Parker et ses frères et transformation de l’établissement. -
LE DEVOIR, 5 septembre 1911,
« La question de couleur ».
Usage MCPA : poursuite de Fisher First et enjeux de discrimination raciale. -
LA PATRIE, 6 septembre 1911,
« Peut-on refuser de servir des noirs ».
Usage MCPA : compte rendu de l’affaire et enjeux juridiques. -
LE CANADA, 15 mars 1912,
« Le Café Parisien gagne sa cause ».
Usage MCPA : jugement rendu dans l’affaire Fisher First. -
THE GAZETTE, 10 juin 1914,
« Decorous mirth marked cabarets ».
Usage MCPA : fermeture temporaire de quatre cabarets et nouvelles règles imposées aux établissements. -
MONTREAL STAR, 29 mars 1915,
« Parker bros did not anticipate giving up Cafe ».
Usage MCPA : conséquences de l’incendie et perte totale de l’immeuble.