Le Terminal
Club de jazz historique de la Petite-Bourgogne, actif surtout dans les années 1930-1940, Le Terminal devint un after-hours prisé des musiciens. À la fin des années 1930, le saxophoniste Mynie Sutton y dirige The Canadian Ambassadors, souvent présenté comme l’un des premiers grands ensembles de jazz noirs structurés au Canada. Des vedettes américaines y passent après leurs engagements pour des jam-sessions tardives. [1], [12], [18]
1. Contexte : Petite-Bourgogne & Faubourg Saint-Antoine
Entre les années 1920 et 1950, la Petite-Bourgogne s’impose comme un haut lieu de la culture noire à Montréal, surnommé le « Harlem montréalais ». Berceau d’artistes comme Oscar Peterson et Mynie Sutton, elle alimente les scènes du Faubourg Saint-Antoine tout proche, où se concentrent cabarets et clubs accueillant aussi des légendes internationales (p. ex. Louis Armstrong, Ella Fitzgerald). Cette effervescence fait de Montréal un pôle du jazz nord-américain. [1], [2]
Quartier populaire voisin des gares, la Petite-Bourgogne attire travailleurs afro-canadiens et caribéens ; la communauté s’organise (Women’s Coloured Club, Union United Church, Centre communautaire des Noirs) pour faire face à la pauvreté et au racisme. [2]
2. Le « Harlem du Nord » : clubs noirs du Faubourg Saint-Antoine
- Utopia Club — issu du Recreation Key Club (1897), au 176, rue Saint-Antoine dès 1922 ; centre socioculturel pionnier. [3]
- Nemderloc Club — « Colored Men » à l’envers ; réputé pour orchestres, danse et jeux (descentes policières fréquentes). [3]
- Standard Club — ouvert en 1914 (80, puis 144a, rue Saint-Antoine) ; clientèle d’ouvriers et porteurs de train. [3]
Ce noyau forme le « Harlem du Nord » montréalais, espace d’échanges musicaux et sociaux transversaux. [3]
3. Réputation, conditions sociales & ségrégation
La Petite-Bourgogne cumule précarité et stigmates (bars clandestins, violences relatées par Al Palmer), souvent attisés par des visiteurs blancs plutôt que par les résidents. La ségrégation, non légale mais de fait, demeure tangible (accès restreints à l’emploi, au logement, à l’éducation). [1], [4]
4. Du Standard Club au Terminal
Le Standard Club (1914) offre une alternative légale aux blind pigs et maisons closes. En novembre 1931, une querelle entre copropriétaires (James B. Harris, métis ; Rubin Denis Saunders, noir) tourne au drame : Harris est abattu. L’année suivante, le lieu est rebaptisé Club Terminal. [5]–[9]
5. Fonctionnement & vie du club
Le Terminal est un club exubérant, chauffé aux poêles « à ventre ». Cocktail maison Tobago Teaser (barman Wilfy Crooks) et direction Jelly Roll King, proche de Duke Ellington. Jeux (illégaux) au 3e, girls au 2e, poulet frit au rez-de-chaussée : un monde de nuit total, où le jazz (souvent par des musiciens de la Petite-Bourgogne) résonne jusqu’à l’aube. [1], [10]–[13]
À la fin des années 1930, Mynie Sutton y dirige The Canadian Ambassadors. Par manque de moyens, des versions réduites (Swingsters) alternent ; l’esprit de jam et d’improvisation prime. [12], [16], [17]
6. Artistes & visiteurs associés
6.1 Résidences & noyau local
- Mynie Sutton — chef, sax alto (The Canadian Ambassadors). [17]
- The Canadian Ambassadors — grand ensemble noir pionnier au Canada (variantes : Swingsters). [17]
6.2 Jam-sessions & célébrités de passage
- Johnny Hodges, Dizzy Gillespie, Duke Ellington — visiteurs d’après-concert selon les témoignages. [18], [19]
- Will Mastin Trio (avec un jeune Sammy Davis Jr.) — passage relayé dans la presse mémorielle. [10]
6.3 Anecdotes
Finky Joe tire six balles au plafond en voyant sa compagne danser ; au-dessus, une partie de dés s’interrompt dans la panique : scène « film noir » racontée par Al Palmer. [15]
7. Démêlés & incidents
8. Déclin & disparition
Avis de vente du mobilier en octobre 1939, mais programmation encore signalée au printemps 1940 (p. ex. Mae Johnson). Disparition des annuaires vers 1942. Le relais du pôle est assuré par le Café St-Michel et le Rockhead’s Paradise. [27], [22], [24], [25]
9. Héritage
Le Terminal illustre la fonction cruciale des after-hours dans la maturation du jazz montréalais : expérimentation, brassage de publics, sociabilité noire urbaine. Par ses jams et la résidence des Canadian Ambassadors, il participe à l’émergence d’un langage jazz local — une histoire indissociable de la Petite-Bourgogne et de ses institutions communautaires. [1], [2], [12], [26]
10. Notes & sources
- Al Palmer, Montreal Confidential, p.65-66.
- Wikipédia : Petite-Bourgogne.
- Wilfred Emmerson Israel, The Montreal Negro Community (McGill, 1928).
- Dorothy W. Williams, The Road to Now: A History of Blacks in Montreal (1997).
- « Attempted murder of club manager », The Gazette, 30 nov. 1915.
- Annuaires Lovell (BAnQ), 1915-1916.
- « L’ouverture du procès de R-D Saunders », La Presse, 22 fév. 1932.
- « Une querelle… s’est terminée par la mort », La Presse, 16 nov. 1931.
- Éric Fillion, Statesman of the Piano, p.68.
- Alan Hustak, « When jazz was king », The Gazette, 22 fév. 1997.
- Ici et là, L’Illustration Nouvelle, 4 déc. 1939.
- Nancy Marrelli, The Golden Age of Montreal Night Clubs 1925-1955 (2004).
- Serge Truffaut, « Du vide rempli de passé », Le Devoir, 7 fév. 1997.
- « Rockhead’s Paradise (nouvelles raisons sociales) », Le Devoir, 10 sept. 1936.
- Al Palmer, « Once upon a time we had stars over our town », The Gazette, 20 sept. 1969.
- Paul McKenna Davis, « Sideshow », The Montreal Star, 28 août 1971.
- John Gilmore, Swinging in Paradise, p.80 (et Une histoire du jazz à Montréal).
- John Gilmore, Une histoire du jazz à Montréal, p.106.
- John Gilmore, Swinging in Paradise, p.201.
- « Terminal club fined $200 and costs », Daily Star, 9 août 1935.
- « Le gérant est ligoté… », La Patrie, 7 déc. 1936.
- « Au Terminal Mae Johnson », Le Petit Journal, 2 juin 1940.
- Police present annual sailors gala tonight, Westmount Examiner, 14 nov. 1940.
- Annuaires Lovell (BAnQ), 1942.
- Wikipédia : Café St-Michel.
- Félix-Antoine Aubin, BAnQ, « Petit-Bourgogne : Histoire du quartier sur fond de jazz ».
- « Avis légaux », La Patrie, 21 oct. 1939, p.47.