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Rainbow Bar & Grill

Actif de 1972 à 1984 au 1430, rue Stanley, le Rainbow Bar & Grill fut bien davantage qu’un simple bar-restaurant. Lieu de rencontre, de musique, de cinéma, de lecture, de jeux et de conversations, il réunit artistes, journalistes, intellectuels, politiciens, étudiants et professionnels. Héritier d’une adresse associée depuis 1960 à la bohème et à la contre-culture montréalaises, le Rainbow devint pour ses habitués l’un des lieux sociaux les plus singuliers du centre-ville.

1. Présentation

Certains établissements dépassent leur fonction première pour devenir des lieux de mémoire. Pour une génération de Montréalais, le Rainbow Bar & Grill fut l’un de ceux-là. Ouvert en 1972 au 1430, rue Stanley, il était à la fois bar, restaurant, lieu de rassemblement, espace de conversation, salle de jeux, cinéma improvisé et scène musicale.

Le Rainbow n’était donc pas essentiellement une salle de concerts. Sa singularité résidait plutôt dans le mélange des fonctions et des publics. On pouvait y venir manger, boire, lire, discuter, jouer au backgammon ou aux échecs, assister à un film ou entendre des musiciens. Des hommes d’affaires y côtoyaient des artistes, des journalistes, des écrivains, des universitaires, des militants et des personnalités politiques.

Une rétrospective publiée par The Gazette en 1989 résumera cette réputation en présentant le Rainbow comme un bar qui attirait à la fois « the famous and the offbeat » — les gens connus comme les personnages hors normes.

2. La rue Stanley

Lorsque le Rainbow ouvre ses portes, la rue Stanley possède déjà plusieurs décennies d’histoire nocturne. Dès les années 1920 et 1930, clubs, salles de danse et cabarets s’y installent, parmi lesquels le Carlton Club, le Lido-Venice, le Kit Kat et le Palais d’Or.

La rue occupe également une place importante dans l’histoire LGBTQ+ montréalaise. Pendant plusieurs décennies, Stanley et ses environs constituent l’un des principaux secteurs de sociabilité gaie de Montréal, avant qu’une grande partie de cette activité nocturne ne se déplace progressivement vers l’est de la ville au cours des années 1980.

C’est dans cet environnement de bars, restaurants, clubs, librairies et cafés que le 1430 Stanley acquiert une identité particulièrement singulière.

3. Avant le Rainbow : les sept marches

L’histoire culturelle du 1430 Stanley commence bien avant le Rainbow. La vieille maison possède un détail architectural qui lui donnera même l’un de ses premiers noms : sept marches séparent le trottoir de l’entrée.

En 1960, Bob « Bicycle Bob » Silverman y ouvre le Seven Steps Bookstore. Située près de l’Université Sir George Williams, la librairie attire étudiants, intellectuels, militants et personnages excentriques. Silverman, peu intéressé par les conventions commerciales, prête volontiers des livres et transforme sa librairie en lieu de rencontres autant qu’en commerce.

En octobre 1961, le Ember Book Shop et son Flaming Ember Coffee House reprennent les lieux. La formule — librairie à l’avant, café et spectacles à l’arrière — annonce déjà la vocation culturelle qui caractérisera longtemps l’adresse.

En 1962, l’établissement devient le Pot Pourri, dirigé par Moishe Feinberg et Mary Parr. Folk, jazz et blues y côtoient les livres. Du 28 juin au 1er juillet 1962, un jeune Bob Dylan, âgé de 21 ans, y effectue son premier engagement canadien documenté devant un public extrêmement restreint.

Après le Pot Pourri viennent Chez Jacques Labrecque, puis une succession de clubs reflétant la transformation de la culture nocturne des années 1960 : Sans Souci, La Lune Rousse, Jerry’s Go-Go Club et Le Gai Piano.

En 1970, le nom des sept marches réapparaît avec le Seven Steps Pub. Après plusieurs incidents violents et des problèmes avec les autorités, l’établissement est fermé en janvier 1972. Quelques mois plus tard, une nouvelle aventure commence : le Rainbow Bar & Grill.

Une adresse, plusieurs générations

Le 1430 Stanley

Seven Steps Bookstore (1960–1961) → Ember Book Shop / Flaming Ember Coffee House (1961–1962) → Pot Pourri (1962–1963) → Chez Jacques Labrecque (1963–1965) → Sans Souci / La Lune Rousse / Jerry’s Go-Go Club / Le Gai Piano (1966–1969) → Seven Steps Pub (1970–1972) → Rainbow Bar & Grill (1972–1984).

4. Une seconde histoire au sous-sol

La chronologie devient encore plus remarquable lorsqu’on distingue le rez-de-chaussée du sous-sol du 1430 Stanley, qui possède sa propre histoire musicale.

En 1965, Manny De Abravanel y ouvre le Blue Lantern, petit coffee house d’environ 60 places consacré au jazz, au blues et au folk. L’établissement connaît une existence brève.

En 1966, Gary Eisenkraft y installe temporairement son New Penelope. Gordon Lightfoot, Richie Havens et les Mountain City Four figurent parmi les artistes associés à cette période. Eisenkraft déménage ensuite le New Penelope sur la rue Sherbrooke, où le club deviendra l’une des salles importantes de la contre-culture musicale montréalaise.

Le sous-sol accueille ensuite le café Dante, le Totem Pole et finalement le restaurant El Parador, qui demeure sur place de 1969 jusqu’à l’incendie de 1981.

5. Naissance du Rainbow

Le Rainbow Bar & Grill est fondé en 1972 par Judy Ponting, Don Woodward, Wayne Kratch et Colin Nelson. Plusieurs d’entre eux avaient travaillé au Sir Winston Churchill Pub de la rue Crescent et possédaient donc déjà une expérience du milieu des bars montréalais.

Judy Ponting et Don Woodward commencent avec un investissement d’environ 5 000 $. Avec l’aide de parents, d’amis et d’une institution bancaire, le capital disponible est considérablement augmenté. Des amis participent ensuite physiquement à l’aménagement du bar et certains sont rémunérés en parts de l’entreprise.

Leur ancien patron, John Vago du Sir Winston Churchill Pub, leur prodigue également des conseils. Le résultat est un établissement qui cherche volontairement à se distinguer du modèle traditionnel du bar commercial.

6. Un modèle presque communautaire

La presse de 1972 présente le Rainbow comme une expérience inhabituelle de « barmanship » communautaire. Sans être officiellement une coopérative, l’établissement en reprend certains principes.

Les prix demeurent volontairement abordables. Des plats comme le carré d’agneau ou le filet de sole sont proposés pour environ 1,75 $. Les employés bénéficient également d’un système inhabituel : ils reçoivent une part correspondant à 3 % de leurs ventes.

Cette philosophie contribue à créer une relation particulière entre propriétaires, employés et habitués. Plusieurs anciens employés décriront plus tard le Rainbow moins comme un simple lieu de travail que comme une communauté.

7. Un lieu de vie

Le Rainbow est composé de deux espaces principaux : le bar à l’avant et une arrière-salle plus flexible. Cette dernière accueille conversations, jeux, rencontres, spectacles et diverses activités. Le dimanche, on y projette notamment de vieux films.

À l’heure du midi, le bar peut être rempli d’hommes d’affaires venus rejoindre une clientèle beaucoup plus hétéroclite : cinéastes, écrivains, universitaires, artistes et habitués du quartier. On joue au backgammon, on lit le New York Times, on boit du vin et on discute longuement.

Wayne Pavey, barman lors de l’ouverture, décrira plus tard le Rainbow comme « un produit de son époque, d’une génération » : celle de jeunes adultes encore marqués par l’optimisme d’Expo 67 et convaincus qu’ils pouvaient inventer leur propre manière de vivre.

8. Politique, culture et société

La conversation politique occupe une place importante dans la vie du Rainbow. L’établissement devient notamment associé aux débuts du Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM), mouvement politique municipal qui portera plus tard Jean Doré à la mairie.

Le journaliste et futur conseiller municipal Nick Auf der Maur est si étroitement associé au lieu qu’il dispose d’un bureau à l’étage. Il utilise même le Rainbow comme quartier général lors de sa première campagne électorale en 1974.

Le lien est d’autant plus remarquable qu’Auf der Maur avait déjà travaillé, quatorze ans auparavant, au Seven Steps Bookstore de Bob Silverman dans le même immeuble. Son parcours relie ainsi deux époques très différentes du 1430 Stanley.

9. Musique et spectacles

Même si le Rainbow n’est pas d’abord conçu comme une salle de concerts, la musique fait partie intégrante de son identité. Un guide alternatif montréalais de l’époque annonce des spectacles les lundis, mardis et mercredis, sans frais d’entrée.

La programmation documentée par les archives MCPA montre particulièrement l’importance du blues, du folk, du rock et de la musique locale à la fin des années 1970 et au début des années 1980.

Parmi les artistes et groupes documentés figurent notamment Stephen Barry Band, Morgan Davis, Karen Young, Danny Greenspoon, Eddie Kirkland, Captain Harmonica, Highstreet, Humber River Valley Boys et plusieurs formations locales.

À l’été 1980, le bluesman américain Eddie Kirkland y effectue notamment une série de prestations, autre indication que le Rainbow occupait alors une place réelle dans le circuit des petites salles musicales montréalaises.

10. L’incendie de 1981

En mai 1981, un incendie provenant du restaurant El Parador, situé au sous-sol, endommage sérieusement le Rainbow. L’établissement doit fermer pendant les travaux et les démarches entourant l’assurance et la reconstruction s’étirent.

Le Rainbow finit par renaître, mais quelque chose a changé. Plusieurs habitués ont trouvé d’autres lieux pendant la fermeture et la communauté qui s’était constituée depuis 1972 s’est dispersée.

L’incendie constitue ainsi une véritable rupture dans l’histoire du Rainbow : l’établissement survit matériellement, mais ne retrouve jamais complètement l’écosystème social qui avait fait son succès.

11. Après le Rainbow

Le Rainbow Bar & Grill ferme définitivement vers 1984. L’adresse poursuit néanmoins sa longue succession de transformations.

Au fil des années, le local accueille notamment Le Steak qui Rit, le Mercury Grill, Chez Better, l’International Resto-Bistro, Chez Joe’s Steakhouse et le Taj Mahal.

Le cycle culturel commencé avec Seven Steps en 1960 appartient alors largement au passé, tandis que la géographie nocturne du centre-ville montréalais se transforme elle aussi.

12. Héritage

L’importance du Rainbow Bar & Grill ne peut pas être mesurée uniquement par le nombre de concerts qui y furent présentés. Son véritable héritage réside dans sa fonction de lieu social.

Pendant une douzaine d’années, il crée un espace où les frontières entre bar, restaurant, salon, club, salle de spectacles, cinéma et lieu politique deviennent volontairement floues. Sa clientèle reflète une partie du Montréal des années 1970 : cosmopolite, intellectuelle, artistique, politique et encore profondément influencée par la contre-culture de la décennie précédente.

Mais le Rainbow constitue également le dernier grand chapitre d’une histoire commencée bien avant lui. Entre 1960 et 1984, le 1430 Stanley accueille librairies, coffee houses, folk, jazz, blues, chanson québécoise, clubs go-go, politique municipale, cinéma et musique live.

Peu d’adresses montréalaises permettent ainsi de suivre avec autant de continuité l’évolution de la culture alternative du début des années 1960 au milieu des années 1980.

Pendant près d’un quart de siècle, les sept marches du 1430 Stanley ont mené vers une succession de lieux où Montréal venait lire, écouter, débattre, expérimenter et se rencontrer.

— Synthèse historique, Montréal Concert Poster Archive

13. Chronologie

13 juin 1960 — Ouverture du Seven Steps Bookstore de Bob Silverman.

21 octobre 1961 — Ouverture de l’Ember Book Shop et du Flaming Ember Coffee House.

1962–1963 — Pot Pourri de Moishe Feinberg et Mary Parr.

28 juin – 1er juillet 1962 — Premier engagement canadien documenté de Bob Dylan.

1963–1965 — Chez Jacques Labrecque.

1965 — Blue Lantern au sous-sol.

1966 — New Penelope de Gary Eisenkraft au sous-sol.

1966–1969 — Sans Souci, La Lune Rousse, Jerry’s Go-Go Club et Le Gai Piano se succèdent au niveau principal.

1969–1981 — El Parador occupe le sous-sol.

1970–1972 — Seven Steps Pub.

Janvier 1972 — Fermeture du Seven Steps par les autorités.

1972 — Fondation du Rainbow Bar & Grill par Judy Ponting, Don Woodward, Wayne Kratch et Colin Nelson.

1974 — Nick Auf der Maur utilise le Rainbow comme quartier général de campagne.

1979–1980 — Nombreux spectacles folk, blues et rock documentés dans les archives MCPA.

Mai 1981 — Incendie provenant de l’El Parador; fermeture et reconstruction du Rainbow.

1984 — Fin du Rainbow Bar & Grill.

14. Notes & sources

  1. THE GAZETTE, 5 février 1989, “Rainbow Bar & Grill drew the famous and the offbeat.”
    Usage MCPA : histoire rétrospective du Rainbow, ambiance, clientèle, fondateurs et incendie.
  2. THE GAZETTE, 28 novembre 1986, “Building sports new face but memories are old.”
    Usage MCPA : histoire du 1430 Stanley et succession des établissements.
  3. THE MONTREAL STAR, Keitha McLean, 7 avril 1972, “Sweat, toil, tears the brew for stirring up a Rainbow.”
    Usage MCPA : fondation, financement, modèle d’affaires et philosophie communautaire du Rainbow.
  4. THE GAZETTE, 20 octobre 1972, “The Rainbow: a place for friends.”
    Usage MCPA : fonctionnement, clientèle, prix et ambiance du Rainbow durant sa première année.
  5. THE GAZETTE, 13 mai 1981, “Fire damages restaurant, bar.”
    Usage MCPA : incendie de l’El Parador et dommages au Rainbow.
  6. THE GAZETTE, Dane Lanken, 12 janvier 1974, “He was crazy but I was impressed.”
    Usage MCPA : Bob Dylan au Pot Pourri et histoire de la scène folk du 1430 Stanley.
  7. THE GAZETTE, 20 octobre 1961, “The sophisticated scene in Montreal is now at 1430 Stanley.”
    Usage MCPA : Ember Book Shop et Flaming Ember Coffee House.
  8. THE MONTREAL STAR, 15 octobre 1965, “Folk coffee house appeals to college set.”
    Usage MCPA : Blue Lantern et scène folk du sous-sol.
  9. THE MONTREAL STAR, 27 août 1965, “New coffee shop hopes to draw folksinging set.”
    Usage MCPA : contexte du Penelope / New Penelope.
  10. LE DEVOIR, 19 janvier 1972, « Trois cabarets fermés à Montréal ».
    Usage MCPA : fermeture du Seven Steps Pub.
  11. PEOPLE’S YELLOW PAGES, guide alternatif montréalais.
    Usage MCPA : Rainbow Bar & Grill, 1430 Stanley; spectacles les lundis, mardis et mercredis, sans frais d’entrée.
  12. COOLOPOLIS, 2017, “From Rainbow to Darwins.”
    Usage MCPA : souvenirs du Rainbow et trajectoires de ses fondateurs.
  13. MONTREAL UNDERGROUND ORIGINS, documentation consacrée au New Penelope et à la contre-culture montréalaise.
    Usage MCPA : histoire du sous-sol du 1430 Stanley.
  14. ARCHIVES MCPA / BAnQ / POP ROCK / QUÉBEC-ROCK, 1979–1980.
    Usage MCPA : programmation musicale du Rainbow : Stephen Barry Band, Morgan Davis, Karen Young, Danny Greenspoon, Eddie Kirkland et autres artistes.
  15. DEAN THOMSON, ancien employé du Rainbow Bar & Grill, témoignage recueilli en 2023.
    Usage MCPA : souvenirs de l’établissement, incendie, reconstruction et vie quotidienne au Rainbow.

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