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HISTOIRE DES SALLES DE MONTRÉAL

Samovar

Fondé le 19 décembre 1925 par Ema Goodstone au 395, rue Mackay, le Samovar Tea Room évolue d’un modeste salon de thé vers l’un des établissements emblématiques de l’âge d’or des cabarets montréalais. Installé sur la rue Peel à partir de 1929, le Samovar devient au cours des années 1930 et 1940 un restaurant-cabaret réputé pour sa cuisine française et russe, son atmosphère inspirée de l’ancien Empire russe, sa musique tsigane et ses spectacles soigneusement mis en scène. Son identité artistique est profondément marquée par Carol Grauer, maître de cérémonie, gérant, metteur en scène et recruteur de talents pendant près de deux décennies. Après près d’un quart de siècle d’activité, le Samovar ferme sous ce nom en 1949 et devient le Carrousel, laissant derrière lui un important témoignage de l’évolution de la vie nocturne montréalaise.

1. Présentation

Entre 1925 et 1949, le Samovar accompagne l’une des périodes les plus fastes de la vie nocturne montréalaise. Restaurant, salon de thé, café puis véritable cabaret, l’établissement se distingue par une identité européenne très affirmée, combinant cuisine française et russe, musique, danse et spectacles soigneusement mis en scène.

Au cours des années 1930 et 1940, sa réputation dépasse largement celle d’un simple restaurant. En 1946, le journal Le Canada le présente comme un établissement ayant offert certains des spectacles les plus artistiques jamais vus dans un night-club montréalais. [5]

Âge d’or des cabarets

Le Samovar appartient à cette génération d’établissements qui font de Montréal, entre les années 1920 et 1940, une destination reconnue pour ses restaurants de nuit, ses cabarets et ses spectacles.

2. Le Samovar Tea Room

Le Samovar Tea Room ouvre officiellement ses portes le 19 décembre 1925 au 395, rue Mackay. Fondé par Ema Goodstone, le petit établissement sert principalement du thé et des rafraîchissements légers. Une publicité publiée la veille de l’ouverture le présente comme un lieu destiné à offrir à sa clientèle un véritable « refuge de l’ordinaire ». [1]

Le nom même de Samovar, emprunté à la grande urne métallique traditionnellement utilisée en Russie pour chauffer l’eau du thé, annonce déjà l’identité visuelle et culturelle que l’établissement développera davantage au cours des années suivantes.

Le premier Samovar est encore un petit salon de thé, bien loin du cabaret spectaculaire qu’il deviendra ensuite sur la rue Peel.

3. Le déménagement sur la rue Peel

Le 14 décembre 1929, le Samovar inaugure de nouveaux locaux au 1422, rue Peel. Le changement marque une transformation importante : le tea room devient désormais le café Samovar, avec une offre beaucoup plus ambitieuse mêlant restauration, musique et divertissement. [2], [4]

À partir de 1936, les annonces situent le Samovar au 1424, rue Peel, au dernier étage du même immeuble. Cette installation correspond à la période où le club atteint sa pleine maturité comme établissement nocturne. [3]

Les trois adresses

1925 : 395, rue Mackay
1929 : 1422, rue Peel
1936 : 1424, rue Peel, au dernier étage du même immeuble

4. Une atmosphère d’ancien Empire russe

Le nouveau Samovar mise sur le dépaysement. La clientèle est accueillie dans une atmosphère évoquant l’ancien Empire russe, avec un décor et une ambiance conçus pour transporter les visiteurs loin du Montréal quotidien. On y sert un repas présenté comme exotique et l’on danse au son de musique tsigane. [4]

Cette combinaison de restauration, de mise en scène et de musique donne au Samovar une personnalité distincte parmi les nombreux cabarets de la ville. L’expérience ne repose pas uniquement sur les artistes : le décor, le service, la cuisine et la personnalité du maître de cérémonie participent tous au spectacle.

5. Carol Grauer, l’âme du Samovar

La figure centrale de l’histoire du Samovar est Carol Grauer, artiste russo-autrichien né à Vienne. Il assume pour la première fois les fonctions de maître de cérémonie du Samovar le 14 mars 1928. Selon un portrait publié vingt ans plus tard dans Le Petit Journal, plusieurs personnalités assistent à cette soirée, dont des princes et la grande-duchesse du Luxembourg. [6]

Grauer devient rapidement beaucoup plus qu’un présentateur. Il est à la fois gérant, metteur en scène et maître de cérémonie; il s’occupe également de la publicité de l’établissement jusqu’à l’arrivée du publiciste Marc Thibault en 1947. [6]

Les portraits de l’époque insistent sur son immense popularité. Jovial, sympathique et reconnaissable à sa présence imposante, Grauer prend soin de remercier personnellement les clients venus assister aux spectacles. En 1948, Le Canada le décrit comme l’une des grandes figures du monde du cabaret au Canada et aux États-Unis. [7]

« Le Samovar, c’est lui. »

— Le Petit Journal, 14 mars 1948 [6]

6. Des opérettes viennoises au night-club

Au début de sa carrière au Samovar, Grauer présente chaque soir une opérette spécialement adaptée à la petite scène du cabaret. Le répertoire est essentiellement viennois et met en vedette des artistes européens et américains du chant et de la danse. [6]

Ces productions sont toutefois extrêmement exigeantes à monter et coûteuses pour la direction. Malgré leur succès, le Samovar abandonne graduellement ce modèle et adopte une programmation plus proche de celle des autres night-clubs montréalais, avec des numéros de chant, de danse et de variété se succédant au cours de la soirée. [6]

Une petite scène ambitieuse

Le Samovar se distingue d’abord par une formule peu commune pour un cabaret : présenter chaque soir une véritable opérette viennoise condensée et adaptée à l’espace restreint du club.

7. Grauer, recruteur et découvreur de talents

Grauer choisit lui-même une grande partie des artistes présentés au Samovar. Environ toutes les six semaines, il se rend à New York afin d’engager des chanteurs, danseurs et artistes de variété susceptibles de convenir à la scène montréalaise. [6]

Le portrait publié par Le Petit Journal en 1948 lui attribue également la découverte ou le lancement de plusieurs artistes. Il cite notamment Iva Withers, qui connaîtra ensuite le succès à Broadway, les sœurs Kraft, ainsi qu’Irene Hilda, qui aurait fait ses débuts nord-américains sur le plancher du Samovar grâce à Grauer. [6]

Cette activité de recrutement contribue à relier directement le Samovar au circuit du spectacle new-yorkais et à renouveler régulièrement la programmation du cabaret.

8. De Vienne à Montréal

Né à Vienne, Carol Grauer y fait ses études et ses débuts sur scène. Selon le portrait de 1948, il étudie auprès de grands maîtres européens, dont le célèbre metteur en scène Max Reinhardt, et mène une carrière dans l’opérette avant son arrivée au Canada. [6]

Ses tournées européennes lui auraient permis de se familiariser avec neuf langues. Durant la Première Guerre mondiale, il sert, toujours selon ce même portrait, dans un régiment de dragons autrichiens, est blessé au combat, promu capitaine et décoré pour sa bravoure. [6]

À son arrivée au Canada, Grauer travaille d’abord pour le Canadien Pacifique. Quelques mois plus tard, il se joint au Samovar, où il bâtira l’essentiel de sa réputation montréalaise. Avec l’humour qui le caractérise, il se présente lui-même comme le « grand-père des maîtres de cérémonie de Montréal ». [6]

Chronologie du Samovar

19 décembre 1925
395, rue Mackay
Ema Goodstone ouvre le Samovar Tea Room.
14 mars 1928
Carol Grauer
Grauer assume pour la première fois les fonctions de maître de cérémonie.
14 décembre 1929
1422, rue Peel
Le Samovar déménage et devient un café-cabaret plus ambitieux.
1936
1424, rue Peel
L’établissement est annoncé au dernier étage du même immeuble.
Octobre 1948
Départ de Grauer
Après environ deux décennies au Samovar, Carol Grauer remet sa démission.
4 novembre 1948
Café Bucharest
Grauer inaugure sa nouvelle période comme maître de cérémonie de la salle Tzigane.
24 mars 1949
Carrousel
Le Samovar est vendu et rouvre officiellement sous le nom de Carrousel.

9. Le départ de Carol Grauer

En octobre 1948, Carol Grauer annonce que son association avec le Samovar prend fin. Selon The Gazette, son départ survient après un long désaccord avec la propriétaire, qui souhaite moderniser le décor de l’établissement. Grauer remet alors sa démission. [8]

Son absence est immédiatement ressentie. Après près de deux décennies durant lesquelles il a incarné le cabaret aux yeux du public, le Samovar demeure un établissement agréable, mais les commentaires contemporains suggèrent qu’il a perdu une partie essentielle de son caractère.

Dès le mois suivant, Grauer devient maître de cérémonie de la salle Tzigane du Café Bucharest, au 3956, boulevard Saint-Laurent. Son premier spectacle, le 4 novembre 1948, est accueilli par des applaudissements remarquables; la salle est remplie de fleurs envoyées par ses admirateurs. [9], [10]

10. Du Samovar au Carrousel

Le départ de Grauer annonce la fin prochaine du Samovar sous sa forme historique. Quelques mois plus tard, l’établissement est vendu. Le 24 mars 1949, les nouveaux propriétaires procèdent à l’ouverture officielle du Carrousel. [11]

Cette transformation met fin à près d’un quart de siècle d’activité sous le nom Samovar. Depuis le petit salon de thé de la rue Mackay jusqu’au cabaret sophistiqué de la rue Peel, l’établissement aura traversé plusieurs formes de la restauration et du divertissement montréalais.

11. Importance historique et héritage

Le Samovar illustre parfaitement l’évolution des établissements de divertissement montréalais durant l’entre-deux-guerres. Né comme salon de thé en 1925, il devient progressivement un café, un restaurant puis un night-club capable d’attirer une clientèle locale et touristique grâce à une identité artistique très travaillée.

Son importance tient aussi à la personnalité de Carol Grauer. Pendant près de vingt ans, celui-ci ne se contente pas d’animer les soirées : il conçoit les spectacles, recrute les artistes, supervise la scène, gère le club et participe à sa promotion. Dans les témoignages de la fin des années 1940, la frontière entre l’homme et l’établissement semble presque disparaître.

L’immeuble de la rue Peel poursuit ensuite une longue histoire commerciale. À partir de 1990, il est notamment occupé par le restaurant mexicain Carlos & Pepes, face aux Cours Mont-Royal, jusqu’à la fermeture de celui-ci en 2021.

Mémoire du lieu

Le Samovar demeure un témoin important d’un Montréal où le restaurant, le cabaret, la musique et le spectacle formaient une seule expérience nocturne. Son histoire permet aussi de redonner une place à Carol Grauer, l’un des artisans marquants mais aujourd’hui largement oubliés du monde du cabaret montréalais.

12. Notes & sources

  1. The Samovar Tea Room, The Gazette, 18 décembre 1925.
  2. The New Samovar, The Gazette, 13 décembre 1929.
  3. Samovar, The Montreal Star, 4 juillet 1936.
  4. Grande ouverture Samovar, La Presse, 14 décembre 1929.
  5. Parlons cinéma, Le Canada, 14 mars 1946.
  6. Sans Carol le Samovar ne serait pas ce qu’il est, Le Petit Journal, 14 mars 1948.
  7. Silence on tourne, Le Canada, 12 mars 1948.
  8. Sean Edwin’s Sound Track, The Gazette, 16 octobre 1948.
  9. Tzigane Room Has Premiere, The Montreal Star, 4 novembre 1948.
  10. Carol Grauer Opens New Bucharest Show, The Gazette, 4 novembre 1948.
  11. Tonight the Official Opening of the Carrousel, The Gazette, 24 mars 1949.
THE VAN GRONA’S
THE VAN GRONA’S

Source: The Gazette, 7 février 1941, division Postmedia Network Inc.

DO NOT MISS THE SAMOVAR VALENTINE
DO NOT MISS THE SAMOVAR VALENTINE

Source: The Gazette, 14 février 1941, division Postmedia Network Inc.

THE ASHBURNS
THE ASHBURNS

Source: The Gazette, 7 mars 1941, division Postmedia Network Inc.

SAMOVAR CARNIVAL IN RIO
SAMOVAR CARNIVAL IN RIO

Source: The Gazette, 21 mars 1941, division Postmedia Network Inc.

IRENE HILDA
IRENE HILDA

Source: The Gazette, 24 octobre 1941, division Postmedia Network Inc.

IRENE HILDA ERIC VICTOR
IRENE HILDA ERIC VICTOR

Source: The Gazette, 11 janvier 1944, Postmedia Network Inc.

GABRIELLE MANFRED HECHT IRENE HAWTHORNE
GABRIELLE MANFRED HECHT IRENE HAWTHORNE

Source: The Montreal Daily Star, 26 novembre 1945

SAMOVAR 25e ANNIVERSAIRE
SAMOVAR 25e ANNIVERSAIRE

Source: The Gazette, 17 mai 1947, Postmedia Network Inc.

BLACKBURN TWINS
BLACKBURN TWINS

Source: The Gazette, 1 mars 1948, Postmedia Network Inc.

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