Le Patriote
Ouvert officiellement le 16 janvier 1965 au 1474, rue Sainte-Catherine Est par Yves Blais et Percival Bloomfield, Le Patriote devient l’une des grandes boîtes à chansons de Montréal et un véritable laboratoire de la nouvelle chanson québécoise. Grâce à une programmation exceptionnellement soutenue et à des auditions ouvertes aux nouveaux talents, la salle sert de tremplin à toute une génération d’auteurs-compositeurs-interprètes, parmi lesquels Claude Dubois, Louise Forestier, Diane Juster, Alain Lamontagne et Claude Landré. Avec l’ouverture du Patriote-en-Haut en 1965, puis du Patriote à Clémence associé à Clémence DesRochers, l’établissement devient également un important lieu de théâtre, d’humour et de création. Actif principalement de 1965 à 1980, puis brièvement relancé en 1983, Le Patriote demeure un symbole d’une époque où une nouvelle génération d’artistes québécois trouvait ses scènes, son public et, progressivement, sa propre industrie culturelle.
1. Présentation
Dans l’histoire de la chanson québécoise, Le Patriote occupe une place particulière. Ouverte au milieu des années 1960, alors que la formule de la boîte à chansons connaît un essor remarquable au Québec, la salle ne se contente pas de présenter les artistes déjà connus : elle participe directement à la découverte, à la formation et à la professionnalisation d’une nouvelle génération d’interprètes et d’auteurs-compositeurs.
Installé au 1474, rue Sainte-Catherine Est, dans un immeuble du secteur qui deviendra plus tard le Village gai de Montréal, Le Patriote propose une formule particulièrement ambitieuse : des spectacles pratiquement chaque soir, des auditions destinées à repérer de nouveaux talents et plusieurs espaces permettant de présenter aussi bien la chanson que le théâtre, l’humour et les revues.
Pendant une quinzaine d’années, l’établissement devient ainsi l’un des principaux points de rencontre entre la tradition des petites boîtes à chansons et l’industrie culturelle québécoise en pleine expansion.
Une salle-passerelle
Le Patriote peut être compris comme une salle-passerelle : entre amateurisme et professionnalisme, entre petite boîte à chansons et grande salle de spectacle, entre chanson, théâtre et humour. Plusieurs artistes y trouvent un espace permettant de tester du matériel, de se constituer un public et de franchir une étape importante de leur carrière.
2. Naissance du Patriote
Le Patriote est fondé par Yves Blais et Percival Bloomfield. Un grand gala marque son lancement les 15, 16 et 17 janvier 1965, avec la participation d’une trentaine d’artistes et de chansonniers québécois.
L’ouverture officielle est généralement fixée au 16 janvier 1965. Dès ses débuts, la nouvelle boîte affiche de grandes ambitions. La publicité promet un spectacle de qualité, une vaste piste de danse et une programmation offerte sept soirs par semaine. Le public admis est alors âgé de seize ans et plus.
Le choix de la rue Sainte-Catherine Est place également l’établissement au cœur d’un secteur de Montréal où se multiplient salles de spectacles, restaurants, tavernes, cinémas et lieux de divertissement. Mais contrairement aux cabarets traditionnels, Le Patriote appartient pleinement au nouveau monde de la boîte à chansons, où la proximité entre l’artiste, le texte et le public constitue l’essentiel de l’expérience.
3. Une boîte à chansons sept soirs par semaine
L’une des caractéristiques les plus remarquables du Patriote est l’intensité de sa programmation. Avant 1972, la salle est décrite comme la seule boîte au Québec présentant des auteurs-compositeurs-interprètes sept soirs par semaine.
Cette permanence donne au lieu une fonction différente de celle d’une simple salle accueillant occasionnellement des spectacles. Le Patriote devient un véritable milieu de travail pour les chansonniers. Les artistes peuvent y multiplier les représentations, perfectionner leurs chansons devant public et développer progressivement leur présence sur scène.
La salle principale, située au deuxième étage, peut accueillir environ 300 personnes. Son décor rustique — tables et filets de pêche — demeure fidèle à l’esthétique caractéristique de nombreuses boîtes à chansons de l’époque : un environnement volontairement simple où la scène et la relation directe avec l’artiste occupent le premier plan.
4. Une pépinière de la chanson québécoise
La contribution la plus importante du Patriote réside probablement dans sa politique de découverte. Au fil des années, la direction aurait fait auditionner plus de 5 000 personnes, transformant la salle en véritable banc d’essai pour la relève.
Parmi les artistes que les sources associent aux découvertes ou aux premières mises de l’avant d’Yves Blais figurent Jacqueline Barrette, Claude Dubois, Louise Forestier, Diane Juster, Alain Lamontagne et Claude Landré.
Le fonctionnement du Patriote contribue ainsi à créer une sorte d’échelle professionnelle. Les nouveaux venus peuvent être entendus en audition, se produire devant un premier public, partager l’affiche avec des artistes plus expérimentés et, pour certains, accéder ensuite aux circuits professionnels de la chanson québécoise.
Plus qu’une salle de spectacles
Dans ce système, Le Patriote agit simultanément comme salle, lieu d’audition, laboratoire scénique et réseau professionnel. Cette fonction explique en grande partie son importance dans l’histoire de la chanson québécoise des années 1960 et 1970.
5. Le Patriote-en-Haut
Quelques mois seulement après l’ouverture, l’établissement prend de l’expansion. En mai 1965, un nouvel espace d’environ 170 places est aménagé au troisième étage. Il prend le nom de Patriote-en-Haut.
Plus petit que la salle principale, cet espace est notamment consacré au théâtre d’essai. La présence de deux salles permet au Patriote de diversifier considérablement ses activités et de dépasser le cadre strict de la chanson.
Le Patriote devient dès lors un petit complexe culturel : chansonniers et artistes de variétés peuvent se produire dans la salle principale pendant que l’étage accueille des créations théâtrales, des spectacles plus expérimentaux et, bientôt, certaines des figures importantes de l’humour et de la scène québécoise.
6. Le Patriote à Clémence
Une nouvelle étape commence le 1er novembre 1968, lorsque Clémence DesRochers, Marc Favreau et Gilbert Chénier s’installent dans la salle du troisième étage.
L'espace devient particulièrement associé à Clémence DesRochers et prend le nom de Patriote à Clémence. Cette période, qui se prolonge jusqu’au milieu des années 1970, contribue à faire du Patriote un lieu important non seulement pour la chanson, mais également pour l’écriture humoristique, la revue et le théâtre québécois.
Clémence DesRochers y développe une forme de spectacle profondément personnelle, nourrie par l’observation du quotidien, les personnages populaires et une sensibilité nouvelle aux transformations sociales du Québec.
7. Les Girls
Parmi les productions les plus marquantes associées au Patriote figure Les Girls, revue conçue par Clémence DesRochers.
Le spectacle réunit notamment Louise Latraverse, Diane Dufresne, Paule Bayard — célèbre voix de Bobinette — et Chantal Renaud. Présentée comme l’une des premières revues féministes québécoises, Les Girls connaît un succès suffisamment important pour poursuivre son parcours en tournée.
Cette production illustre parfaitement la fonction du Patriote : offrir un espace relativement intime où de nouvelles formes de spectacle peuvent naître avant de rejoindre un public beaucoup plus large.
8. Une programmation au-delà de la chanson québécoise
Bien que son identité demeure étroitement liée à la chanson québécoise, Le Patriote accueille également de nombreux artistes venus de l’étranger. Les sources mentionnent notamment Barbara, Gilbert Bécaud, Frida Boccara, Marie Laforêt, Nana Mouskouri, Serge Reggiani et Roger Whittaker.
Des personnalités du théâtre et des variétés, parmi lesquelles Pierre Brasseur, Michel Simon, Eddie Constantine et Jacqueline Dulac, figurent également dans l’histoire de sa programmation.
Le Patriote se situe ainsi au croisement de plusieurs traditions : la boîte à chansons québécoise, le cabaret français, le théâtre populaire, l’humour et les variétés. Cette diversité contribue à en faire une institution beaucoup plus polyvalente que l’image traditionnelle d’une simple boîte à chansonniers.
9. Le Patriote hors de Montréal
Le succès du nom Le Patriote finit par dépasser Montréal. À la fin des années 1960 et au début des années 1970, l’enseigne est associée à d’autres salles, notamment à Sainte-Agathe-des-Monts et à Hull.
Le Patriote de Sainte-Agathe acquiert à son tour une importance considérable dans l’histoire du spectacle québécois. Il faut cependant distinguer l’histoire du bâtiment de Sainte-Agathe de celle de l’enseigne : la salle existait avant d’être exploitée sous le nom Le Patriote.
Montréal et Sainte-Agathe : deux histoires liées, mais distinctes
Le Patriote de Montréal constitue le point de départ de l’enseigne. Le lieu de Sainte-Agathe possède cependant sa propre histoire avant son association avec Yves Blais et Percival Bloomfield. Il est donc préférable de traiter les deux établissements comme des institutions apparentées plutôt que comme une seule salle ayant simplement déménagé.
10. Difficultés et fermeture
Après avoir traversé les années 1960 et 1970, Le Patriote connaît des difficultés financières croissantes. Le contexte culturel a également profondément changé : l’âge d’or des boîtes à chansons s’est estompé, tandis que les artistes québécois disposent désormais de réseaux de salles, de festivals, de maisons de disques et de médias beaucoup plus développés.
En 1980, Le Patriote de Montréal ferme ses portes pour des raisons financières. Cette fermeture marque la fin de la grande période de l’établissement, après environ quinze années durant lesquelles il aura accompagné une transformation fondamentale de la culture populaire québécoise.
11. Le Patriote à Lejeune
L’histoire montréalaise du Patriote connaît toutefois un dernier chapitre. Le 18 janvier 1983, l’établissement reprend vie sous le nom de Patriote à Lejeune, associé au chanteur et homme de spectacle André Lejeune.
Le spectacle d’ouverture est confié à Claude Landré, artiste dont le parcours est lui-même étroitement lié à la tradition des chansonniers et des humoristes québécois.
La tentative est cependant de courte durée. Après environ six mois d’activité, la salle ferme de nouveau en juin 1983. Cette fois, l’aventure montréalaise du Patriote prend véritablement fin.
12. Héritage
L’importance du Patriote dépasse largement la liste des artistes qui s’y sont produits. Son histoire correspond à une période où la chanson québécoise passe progressivement d’un réseau de petites boîtes artisanales à une véritable industrie culturelle.
Dans ce processus, Le Patriote occupe une position privilégiée. Ses auditions, sa programmation quotidienne et ses différentes salles créent un environnement permettant aux artistes d’apprendre leur métier devant public. Le lieu contribue ainsi à transformer la boîte à chansons en véritable institution de développement artistique.
Le Patriote témoigne également de l’élargissement des arts de la scène québécois. Chanson, théâtre, humour et revue s’y côtoient à une époque où les frontières entre ces disciplines demeurent particulièrement perméables.
Plusieurs décennies après sa disparition, le nom Le Patriote reste donc associé à une époque déterminante : celle où une nouvelle génération d’artistes québécois trouve ses scènes, son public et, progressivement, sa propre industrie.
Plus qu’une boîte à chansons, Le Patriote fut un lieu d’apprentissage : une scène où une génération pouvait essayer, apprendre, se faire connaître et finalement passer de la relève au métier.
13. Chronologie
15–17 janvier 1965 — Gala d’ouverture réunissant une trentaine d’artistes et chansonniers.
16 janvier 1965 — Ouverture officielle du Patriote de Montréal au 1474, rue Sainte-Catherine Est.
Mai 1965 — Ouverture du Patriote-en-Haut, salle d’environ 170 places consacrée notamment au théâtre d’essai.
1er novembre 1968 — Clémence DesRochers, Marc Favreau et Gilbert Chénier s’installent au troisième étage.
1968–1974 — Période du Patriote à Clémence.
Fin des années 1960 — Expansion du nom Patriote hors de Montréal, notamment vers Sainte-Agathe et Hull.
Années 1970 — Le Patriote poursuit sa programmation de chanson, théâtre, humour et variétés.
1980 — Fermeture du Patriote de Montréal pour difficultés financières.
18 janvier 1983 — Réouverture sous le nom Le Patriote à Lejeune ; Claude Landré assure le spectacle d’ouverture.
Juin 1983 — Fermeture définitive de la salle montréalaise.
14. Notes & sources
-
MONTRÉAL-MATIN, 15 janvier 1965,
« Le Patriote ».
Usage MCPA : annonce du gala d’ouverture des 15–17 janvier 1965 ; programmation sept soirs par semaine ; public de 16 ans et plus. -
LA PRESSE, 23 juin 1983,
« Nouvelle revue de Raymond Lévesque ».
Usage MCPA : source concernant la fermeture du Patriote en 1983. -
L’ENCYCLOPÉDIE CANADIENNE,
« Le Patriote ».
Usage MCPA : adresse, périodes d’activité, programmation sept soirs sur sept avant 1972, auditions, artistes découverts ou mis de l’avant, expansion de l’enseigne et difficultés financières. -
TÉLÉ-RADIOMONDE, 19 octobre 1968,
« Clémence Desrochers ouvre une troisième boîte ».
Usage MCPA : installation de Clémence DesRochers, Marc Favreau et Gilbert Chénier au troisième étage à compter du 1er novembre 1968. -
LA SEIGNEURIE, 12 janvier 1983,
« Le Patriote à Lejeune ».
Usage MCPA : réouverture du 18 janvier 1983 sous André Lejeune et spectacle d’ouverture de Claude Landré. -
BILAN DU SIÈCLE / UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE,
dossier consacré à la revue musicale
Les Girls de Clémence DesRochers.
Usage MCPA : contexte de la revue, distribution et importance de la production dans le parcours de Clémence DesRochers.



