Théâtre Royal
Inauguré le 21 novembre 1825 sur la rue Saint-Paul et financé principalement par John Molson, le Théâtre Royal constitue le premier édifice montréalais connu construit spécifiquement comme théâtre. En mai 1842, Charles Dickens, alors âgé de 30 ans, monte lui-même sur la scène du Royal-Molson, où il joue, met en scène et produit plusieurs pièces. Le nom Royal se perpétue ensuite à travers quatre salles successives — Royal-Molson, Royal-Olympic, Royal-Hays et Royal-Côté — formant une lignée théâtrale qui s’étend de 1825 à 1913.
1. Avant le Théâtre Royal
Lorsque le Théâtre Royal ouvre en 1825, Montréal possède déjà plusieurs décennies d’histoire théâtrale. Des représentations francophones sont documentées dès 1774 dans le grand salon de la maison du notaire Antoine Foucher, plus tard associé au Café Dillon.
En 1804, l’acteur écossais James Ormsby aménage un espace théâtral permanent à l’étage d’un entrepôt de pierre de la rue Saint-Sulpice. Cette salle est réaménagée quelques années plus tard par Seth Prigmore et rouvre en 1808 sous le nom de Montreal Theatre.
D’autres lieux suivent, notamment le théâtre associé à William Johnson Holt et John D. Turnbull, puis le New Market Theatre, aménagé en 1824 dans l'édifice de Joseph Roy.
Une distinction essentielle
Premier théâtre, mais dans quel sens?
Le Royal n'est pas le premier endroit où l'on joue du théâtre à Montréal, ni même le premier espace théâtral permanent connu. Son importance est architecturale : le Royal de 1825 constitue le premier édifice montréalais connu construit spécifiquement comme théâtre, plutôt qu'une salle aménagée à l'intérieur d'un bâtiment préexistant.
2. Le Royal-Molson (1825–1844)
Le 21 novembre 1825, Montréal inaugure sur la rue Saint-Paul un nouveau théâtre financé principalement par l'homme d'affaires John Molson. Le projet représente un investissement considérable pour une ville qui compte alors moins de 25 000 habitants.
Le bâtiment coûte environ £7 500 et peut accueillir approximativement 1 000 spectateurs. Contrairement aux espaces théâtraux montréalais qui l'ont précédé, le Royal est conçu dès l'origine pour accueillir des représentations professionnelles.
Le tragédien américain Frederick Brown devient son premier directeur-locataire. Pour l'ouverture, sa compagnie présente The Dramatist de Frederic Reynolds.
La troupe réunie pour la première saison est ambitieuse : acteurs, actrices, musiciens et personnel de scène composent une organisation permanente capable de présenter un véritable répertoire professionnel.
3. Un véritable théâtre
Le Royal représente un changement fondamental dans l'architecture du spectacle montréalais. L'édifice n'est plus une salle polyvalente temporairement transformée pour accueillir une pièce : sa fonction théâtrale détermine directement sa conception.
Le bâtiment possède un auditorium permanent, une scène, des coulisses et des installations permettant l'utilisation de décors et de machineries scéniques. Des sources décrivent notamment des trappes et un système de cintres relativement simple.
L'extérieur du bâtiment est généralement décrit comme sobre, avec un portique dorique. Cette architecture témoigne néanmoins d'une nouvelle ambition : offrir à Montréal une véritable institution théâtrale comparable à celles des grandes villes nord-américaines.
4. Vedettes et répertoire
Le répertoire du Royal est principalement anglophone et s'inscrit dans les circuits théâtraux britanniques et nord-américains. Shakespeare, comédies, tragédies et mélodrames occupent une place importante dans la programmation.
L'une des premières grandes vedettes à paraître au Royal est le tragédien britannique Edmund Kean, qui joue à Montréal en 1826. Déjà considéré comme l'un des grands acteurs shakespeariens de son époque, il interprète notamment Richard III, Othello et Hamlet.
En 1829, Vincent De Camp, qui a travaillé au Bowery Theatre de New York, prend la direction du Royal. La saison suivante accueille notamment la jeune vedette britannique Clara Fisher.
Le Royal participe ainsi à l'intégration de Montréal dans le réseau des tournées professionnelles reliant les grandes villes du nord-est de l'Amérique.
5. Charles Dickens au Royal
L'un des épisodes les plus remarquables de l'histoire du premier Royal survient en mai 1842, lorsque Charles Dickens séjourne à Montréal pendant son voyage en Amérique du Nord.
Déjà célèbre grâce à The Pickwick Papers, Oliver Twist, Nicholas Nickleby et The Old Curiosity Shop, Dickens ne se contente pas d'assister aux spectacles : il monte lui-même sur la scène du Royal.
Avec des acteurs amateurs issus notamment de la garnison britannique et de la société montréalaise, il participe à un programme comprenant A Roland for an Oliver, Two O'Clock in the Morning et High Life Below Stairs.
Mai 1842
Charles Dickens acteur à Montréal
Le passage de Dickens au Royal constitue l'un des épisodes les plus étonnants de l'histoire théâtrale montréalaise : l'un des écrivains les plus célèbres du XIXe siècle y apparaît non comme auteur invité, mais comme acteur et metteur en scène amateur.
6. Le Royal-Olympic (1844–1847)
Le premier Royal disparaît en 1844 lorsque son terrain est requis dans le contexte de la construction du marché Bonsecours.
Le nom Royal survit cependant presque immédiatement. Un nouvel espace, généralement désigné comme le Royal-Olympic, ouvre près de la place Jacques-Cartier. Une partie du matériel théâtral de l'ancien Royal y aurait été réutilisée.
Cette deuxième incarnation demeure relativement brève et sert essentiellement de transition entre le Royal-Molson et une nouvelle salle plus ambitieuse.
7. Le Royal-Hays (1847–1852)
Le 10 juillet 1847, un nouveau Théâtre Royal ouvre dans le bloc Hays, associé à l'homme d'affaires Moses Judah Hays, près du square Dalhousie.
L'histoire du bâtiment dépasse momentanément celle du spectacle. Après l'incendie du Parlement de Montréal du 25 avril 1849, certaines activités parlementaires du Canada-Uni sont temporairement transférées dans le complexe.
Cette troisième incarnation du Royal disparaît à son tour lorsqu'un incendie détruit le bâtiment en 1852.
8. Le Royal-Côté (1852–1913)
La quatrième et plus durable incarnation ouvre en 1852 sur la rue Côté, à proximité de l'emplacement actuel du Palais des congrès. Le bâtiment est associé à l'architecte John Wells.
Le Royal-Côté devient l'une des principales salles montréalaises du milieu du XIXe siècle. Sous la direction de John Wellington Buckland, puis de son épouse, l'actrice Kate Horn, le Royal accueille acteurs, musiciens et compagnies en tournée.
Le jeune Calixa Lavallée, futur compositeur de Ô Canada, y donne notamment un récital de piano alors qu'il n'est encore qu'adolescent.
À partir des années 1880, le caractère du Royal change progressivement. Le vaudeville, le burlesque et différentes formes de divertissement populaire prennent une place croissante dans la programmation.
Le Royal-Côté présente sa dernière représentation le 23 janvier 1913. Le bâtiment subsiste encore quelques années avant d'être finalement démoli au début des années 1920.
La lignée des Théâtre Royal de Montréal
9. Héritage
L'importance du Théâtre Royal tient moins à la longévité de son premier bâtiment qu'au changement qu'il introduit dans la culture montréalaise. En 1825, le spectacle quitte définitivement le seul univers des salons, salles d'assemblée et espaces adaptés : Montréal possède désormais un édifice conçu spécifiquement pour le théâtre.
La disparition du bâtiment de John Molson en 1844 ne met pas fin à cette institution. Pendant près de neuf décennies, le nom Théâtre Royal se transmet à plusieurs salles successives, créant une continuité symbolique allant du Royal-Molson au Royal-Côté.
Cette succession accompagne la transformation spectaculaire de Montréal au XIXe siècle : d'une petite ville encore dépourvue de véritable théâtre permanent au début du siècle, elle devient progressivement une métropole intégrée aux grands circuits nord-américains du spectacle.
Perspective MCPA
1825 : un point de rupture
Maison Foucher (1774) → salle de James Ormsby (1804) → New Market Theatre (1824) → Théâtre Royal (1825). Cette progression permet de distinguer les premières pratiques théâtrales montréalaises de l'apparition d'une véritable architecture consacrée au spectacle.
10. Notes & sources
-
DICTIONNAIRE BIOGRAPHIQUE DU CANADA,
« Frederick Brown ».
Usage MCPA : fondation du Théâtre Royal, John Molson, Frederick Brown, inauguration de 1825, coût et premières saisons. -
JEAN-MARC LARRUE,
travaux consacrés à l'histoire du théâtre montréalais,
L'Annuaire théâtral / Érudit.
Usage MCPA : développement des premières salles montréalaises, Royal-Molson et évolution institutionnelle du théâtre au XIXe siècle. -
E. A. COLLARD,
« All our yesterdays », The Gazette,
23 septembre 1961.
Usage MCPA : Frederick et Sophia Brown, Vincent De Camp, Clara Fisher et histoire du premier Royal. -
E. A. COLLARD,
« Dickens in town », The Gazette,
26 décembre 1970.
Usage MCPA : séjour de Charles Dickens à Montréal et représentations de mai 1842. -
JOHN RICHMOND,
« A Montreal debut for the great Charles »,
The Montreal Star, 13 juin 1970.
Usage MCPA : Dickens au Théâtre Royal et programme des représentations. -
E. A. COLLARD,
« Theatre Royal: its rise and fall »,
The Gazette, 30 octobre 1971.
Usage MCPA : Royal-Côté, John Wells, John Wellington Buckland, Kate Horn et dernières décennies. -
ANDRÉ G.-BOURASSA,
« Du théâtre français au début du régime anglais »,
Cap-aux-Diamants.
Usage MCPA : pratiques théâtrales montréalaises antérieures au Théâtre Royal. - MONTRÉAL CONCERT POSTER ARCHIVE, documentation et chronologie des premières salles de spectacle montréalaises.





