Skip to main content

LE PRETZEL ENCHAÎNÉ

Le Pretzel Enchaîné était le nouveau tremplin du spectacle à Montréal en 1979 à une époque où il n'y avait plus de club de rock en ville...ou presque!

Le Pretzel Enchaîné (1979-1982) était situé au 2112 rue Clark à Montréal. Il a ouvert le 12 juin 1979 avec un spectacle de Michel Pagliaro.1 Les propriétaires se nommaient Bill Toméo et Ben Apfelbaum.2

Ce texte est assemblé à partir d’archives de journaux
Michel Pagliaro au Pretzel Enchaîné en 1979
Photo: Yves Beauchamp, BAnQ

En 1979, Montréal n’était plus exactement l’endroit le plus dynamique au pays pour les clubs de rock. La chute spectaculaire de la valeur du dollar canadien au cours de la dernière année avait soudainement rendu les meilleurs artistes américains non rentables. Et les bons artistes canadiens étaient trop peu nombreux pour maintenir un club ouvert 52 semaines par année.2

Depuis la fermeture de l’Esquire Show Bar, du In Concert, de l’Évêché, du El Casino, de la décision du Café Campus de ne plus offrir de shows de blues et de rock le lundi soir, du changement de politique à La Boîte à Chansons, Montréal ne comptait plus aucun ‘’club’’ de musique (à part l’Imprévu), aucune boîte à chansons, aucune salles de spectacles, à part la Place des Arts et le Théâtre St-Denis.2,3

Bill Toméo, homme d’affaires de profession — propriétaire de la Vieille Fabrique du Spaghetti, du Cliché et du Pique-Assiette, entre autres — a donc décidé d’en inventer une. Il a acheté l’ancien café El Cortijo sur la rue Clark, devenus depuis quelques années un ‘’beergarden’’ bavarois, et y a fait construire, à grands frais ($30,000), un show-bar: Le Pretzel Enchaîné.3

Physiquement, il s’agissait probablement du plus beau club à avoir vu le jour au cours des dernières années. Toméo n’avait rien épargné. La salle était grande — 350 places assises et une soixantaine debout au bar — chaleureuse et fonctionnelle, la scène était immense, on voyait bien de partout, le système de son était excellent, le système d’éclairage fort intéressant et le service impeccable. Toméo ne voulait accoler aucune étiquette précise à son club. Il avait l’intention d’y présenter du rock, du jazz, du disco, de la musique classique, des comédiens, des gens d’ici, de France, des États-Unis. Il s’était entendu avec les gens du El Mocambo à Toronto pour pouvoir présenter les shows qu’eux offraient à leur public et il avait engagé Donald K. Donald à titre de consultant.3

À l’approche de l’ouverture du Pretzel Enchaîné, Ben Apfelbaum, un ours à la barbe touffue et ancien hippie, se réveillait toutes les nuits en sueur froide.8 Il travaillait d’arrache pied afin de transformer ce vieux café bavarois en un club de rock & roll branché.8 Apfelbaum voyait dans ses cauchemars des clients qui faisaient la queue autour de son bar inachevé. Mais il ne s’inquiétait pas pour la survie de son club. Ce sont les petits détails qui le dérangeait. Comme, par exemple, constamment avoir à agrandir la scène pour accueillir des moniteurs de son plus gros, exigés par Pagliaro (qui allait devenir un régulier du club). « Michel aime la musique très forte, plus que tout le monde » s’emballe Apfelbaum. « J’adore PAG mais si vous marchez dans la rue derrière lui et l’appeler par son nom, il est sourd. Et si on continue à agrandir la scène, il n’y aura plus de place pour les sièges! »2

Apfelbaum, travaillait dans les clubs, les restaurants et les bars depuis le début des années 1970. C’est lui qui doit diriger les opérations quotidiennes du Pretzel Enchaîné. Après avoir dirigé un club sur la rue Crescent, il avait géré la Vieille Fabrique du Spaghetti en 1974, le Cliché dans le Vieux-Montréal, et quelques autres clubs de la rue Crescent et St-Denis qui ont depuis changé de nom.2

Le Pretzel Enchaîné était plus qu’un club rock. Conformément au style allemand du bâtiment, le Pretzel se voulait un cabaret des années 1930. Six blondes aux longues jambes devaient se produire pendant les entractes, ainsi que des jongleurs, acrobates et toute autre personne qu’Apfelbaum pouvait trouver. « J’ai téléphoné à toutes les personnes que je connaissais », déclare Apfelbaum. « Producteurs et interprètes. Mon meilleur ami était costumier pour Les Muppets. Nous sortons tout de notre chapeau. On ne gagnera pas d’argent avec cet endroit. Mais on aura de la bonne bouffe: du pâté allemand, des hot-dogs avec du vrai pain, des salades et, bien entendu, des pretzels. Peut-être que pour la première fois dans l’histoire de cette ville, on aura quelque chose de branché. »2

Restait maintenant à donner une âme au Pretzel Enchaîné.3

La salle ouvre ses portes en juin 1979 avec une série de spectacles de Michel Pagliaro.1

Nathalie Petrowski écrit dans Le Devoir: « Il y a des soirs où on ne voudrait pour rien au monde être ailleurs qu’à Montréal. Des soirs magiques où il y a quelque chose d’insaisissable dans l’air, des soirs où retrouve ceux qu’on a perdus de vue et où Montréal profite de la réunion pour nous présenter un nouveau visage, un nouvel amant. Car Montréal est infidèle, elle change de partenaire comme elle change de saison. Mardi soir cette historique rue Clark, berceau des chambres à louer de la génération beat de Montréal, rajeunissait de 20 ans. Le Pretzel Enchainé, nouveau tremplin du spectacle, ouvrait ses portes. Artistes, musiciens, starlettes en mal d’amour s’y pressaient pour être les premiers à savoir si le Pretzel serait là pour durer ou s’il ne serait qu’une liaison éphémère, une aventure sans lendemain. Le Pretzel n’a déçu personne, il est un amant exemplaire: bonnes manières, bonne allure, tapis doux mais pas intimidants, son moelleux, lumières tamisées, jeunes et jolies serveuses, le Pretzel n’a rien négligé. On y entend peut-être trop la langue de Shakespeare, on y oublie parfois qu’on est au Québec mais il suffit d’aller faire un tour dans le bar orange pour comprendre qu’ici, dans les sociétés secrètes du rock montréalais, la musique passe avant tout, avant le pays et le drapeau, […]. Le Pretzel ne fait pas de politique. Il n’a qu’un seul ami: le rock. Pour nous présenter sa façon de voir la vie, le Pretzel a fait appel à celui qui est sans contredit devenu l’ambassadeur du rock à Montréal: Michel Pagliaro, avec neuf musiciens, dont Jim Zeller à l’harmonica magnifique, sur une scène parfaite et qui éclipse à elle seule les efforts notoires du Milord (de la rue Stanley), du Café Campus et du El Casino (rue Sainte-Catherine). Un Pagliaro à l’aise, en forme, détendue et chez lui. Une belle soirée comme il s’en fait de temps en temps à Montréal, quand les choses se mettent à bien marcher. »4

En 1979, le club présente des artistes tels que Max Webster, Bill Bruford, Streetheart, Boule Noire, le comique J.J. Walker, Tim Curry, les Cooper brothers, Doucette, Miroslav Vitous, The B-52’s et The Ramones.

On a dû refuser des gens à la porte pour The Ramones.5 « C’était le meilleur spectacle que j’ai vu de ma vie – et j’en ai vu beaucoup » explique Alan Lord, musicien montréalais. « Tout le monde de la scène locale était là. L’endroit était bondé. Il faisait chaud et humide et nos cheveux étaient trempés à cause de la sueur. On se regardait tous en souriant, dansant, sans se soucier des autres, en train de rebondir sur Cretin Hop et tous les autres hits “WANN TWO CHREE FAOW!” »6

Le 13 octobre 1979, The B-52’s remplit le Pretzel Enchainé presque sans publicité. Malgré l’absence totale de chauffage, la chaleur humaine est étouffante. La salle est archi-pleine, des gens attendent depuis deux heures à l’entrée, même si on s’entête à leur répéter qu’il n’y a plus de place. Le public est particulièrement jeune. Le son ‘’live’’ des B-52’s est remarquablement similaire à celui de l’album, et ils sont bons, bons, bons. Et drôles.7,8

Le groupe Corbeau, dont Marjo est la chanteuse, lance leur premier album au Pretzel Enchainé en octobre 1979.9

Gérer un club de rock au centre-ville s’est toutefois avéré difficile et le Pretzel était voué à rejoindre le cimetière des salles de spectacles. Toméo et Apfelbaum déclarent que le coût d’admission élevé (les tarifs demandés par les artistes) avait condamné le Pretzel Enchaîné. La rumeur est devenue réalité en novembre 1979 avec l’annonce que le Pretzel Enchaîné rouvrira sous un nouveau propriétaire, Roxboro Holdings, qui opérait aussi le Maples Inn à Pointe-Claire. Le mot ‘’Enchaîné’’ est abandonné et le club devient Le Pretzel en décembre 1979.10,11

Le Pretzel ferme à nouveau ses portes le 1er juin 1980, pour la deuxième fois en un an. Le directeur du club Dave Angrove, un ancien ‘’bouncer’’ du Maples Inn, dit qu’il n’a pas d’autre choix que de cesser ses opérations: « J’ai travaillé 7 jours sur 7 depuis le début de l’année pour remettre l’endroit en marche, mais en vain ». Le club aura accueilli, entre autres, les groupes Teenage Head, The Romantics et Telephone durant cette période.12

Le Pretzel rouvre un troisième fois en avril 1981 sous le nom de Pretzel Disco Club. On présente d’autres artistes exceptionnels, dont Dutch Mason, Luba, le concours L’Empire des Futures Stars, The Professionals (avec Steve Jones et Paul Cook des Sex Pistols), Angelic Upstarts, Anvil, The Damned (qui sera annulé), James Cotton, The Remedials, Chron Gen, SCUM, Comsat Angels, The Pin-Ups, The Parts, UK Subs, et Black Flag.13

À l’automne 1982, un huissier se présente au club. Le compte d’eau et les taxes n’ont pas été payées depuis un bon moment.14 Le Pretzel ferme pour une dernière fois.

Sources
[1] Rock king Pag to hold court at new club, The Gazette, 18 mai 1979
[2] Ben’s been hit over the head with a club, The Gazette, 9 juin 1979
[3] Le Pretzel Enchainé n’a pas encore d’âme, La Presse, 20 juin 1979
[4] Pour étrenner le Pretzel, un Pagliaro déchainé, Le Devoir, 21 juin 1979
[5] Le succès du Pretzel Enchainé, Le courrier du sud, 25 juillet 1979
[6] High friends in low places, Alan Lord, p.31
[7] Les B-52’s sont là pour le fun, Québec-Rock, décembre 1979
[8] La nouvelle vague repasse, Le Devoir, 3 novembre 1979
[9] Arts et spectacles, Le Devoir, 17 octobre 1979
[10] Le Pretzel to rock again, The Gazette, 30 novembre 1979
[11] Boomtown Rats et Téléphone, Le Devoir, 24 mars 1980
[12] Le Pretzel to close June 1, The Gazette, 8 mai 1980
[13] Dutch Mason shows why he is tops, The Gazette, 20 avril 1981
[14] Bailiff sale, The Gazette, 4 octobre 1982
Nous avons assemblé ce texte en utilisant les sources mentionnées ci-dessus. Nous avons traduit en français les sources provenant d’articles de journaux en anglais. Les temps de conjugaison ont parfois été modifiés pour créer une cohérence du texte dans son ensemble.
Close Menu