Chroniques d’une scène — Montréal
Grandir à Ville LaSalle
J’ai grandi à Ville LaSalle, à Montréal, dans une famille de trois enfants. J’étais l’aîné, avec deux petites sœurs. J’ai eu une enfance heureuse, une enfance assez typique du Québec des années 1970 et 1980. Mon père était comptable, tandis que ma mère travaillait comme secrétaire. C’était une femme très débrouillarde et une excellente cuisinière. Nous ne manquions de rien. Je garde de très beaux souvenirs de ces années où nous étions tous ensemble. Je me souviens des soirées passées à regarder le hockey à la télévision avec mon père. C’était l’époque de Guy Lafleur et des Canadiens de Montréal. Ces moments simples faisaient partie de notre quotidien.
Nous habitions au deuxième étage d’un duplex. Derrière notre maison se trouvait le fleuve Saint-Laurent. Je pouvais l’apercevoir directement de ma fenêtre, tout comme le pont Mercier. C’était le paysage de mon enfance.
J’avais plusieurs amis dans la rue et nous passions beaucoup de temps à jouer dehors. Nous habitions sur une rue en forme de « L », et notre maison se trouvait en plein dans un virage où la visibilité était réduite. Il fallait donc faire attention à la circulation, car l’autobus de la ligne 106 passait fréquemment devant chez nous. Quelques années auparavant, un enfant du voisinage avait perdu la vie après avoir été heurté par un autobus. Le souvenir de ce drame nous rappelait qu’il fallait être prudents. Malgré tout, à cette époque, la rue était notre terrain de jeu.
Ville LaSalle était un milieu très multiculturel. On y retrouvait des familles italiennes, grecques, asiatiques, indiennes et haïtiennes. La plupart de mes amis dans la rue étaient anglophones, si bien que j’ai appris à parler anglais très jeune, simplement en jouant avec eux. On jouait aux cowboys, on criait « POW ! » et on mourait en français ou en anglais. Ça n’avait aucune importance, on se comprenait tous ! Cette diversité faisait partie de notre quotidien et nous n’y prêtions même pas attention.
Au rez-de-chaussée habitait un Italien au caractère bien trempé. Il possédait une Ford Mustang GT jaune de 1978, qu’il stationnait dans l’entrée. Pour les enfants que nous étions, cette voiture était particulièrement impressionnante. Et quel bruit faisait son moteur ! Un véritable rugissement : « Vrrrrrrrrrrrrrooooooooooom ! » On l’entendait arriver de loin ! Mais il y avait une règle à respecter : comme nous habitions juste au-dessus de lui, il ne fallait surtout pas trop piétiner le plancher. Je crois que sa mère habitait au sous-sol, car elle venait souvent nous rappeler à l’ordre lorsque nous faisions trop de bruit. Elle nous parlait en italien et nous ne comprenions pas ses mots, mais son ton et ses gestes suffisaient largement à nous faire comprendre le message !
LaSalle était aussi un secteur industriel. Les usines de Seagram et de Labatt faisaient partie du paysage, et les odeurs provenant de leurs installations étaient parfois perceptibles jusque dans les quartiers résidentiels. C’était une réalité quotidienne à laquelle nous étions habitués.
La musique faisait également partie de notre vie familiale. Mon père aimait les Beatles, tandis que ma mère écoutait ABBA. Sans le savoir, je grandissais déjà entouré de musiques très différentes, bien avant de découvrir le punk et tout ce qui allait suivre.
Comme beaucoup d’enfants de ma génération, j’étais fasciné par Michael Jackson, particulièrement par son vidéoclip Thriller. J’essayais de l’imiter en dansant dans le salon, vêtu de mon manteau de cuir rouge rempli de fermetures éclair, comme celui qu’il portait. Je me souviens aussi d’un soir où ma mère était rentrée à la maison avec le 45-tours de Billie Jean. C’était mon tout premier disque.
Nous n’avions évidemment ni téléphones intelligents ni réseaux sociaux. Pour retrouver nos amis, nous allions simplement cogner à leur porte pour savoir s’ils pouvaient venir jouer. Nous organisions des parties de hockey dans la rue et inventions toutes sortes de jeux pour nous occuper. Avec un ami du quartier, nous faisions aussi de mauvais coups. Nous grimpions sur les toits des écoles et nous nous amusions même à poursuivre les gens qui attendaient l’autobus avec des branches d’arbres auxquelles nous avions accroché des crottes de chien ! Avec le recul, ce n’était vraiment pas notre meilleure idée. Cet ami répondait parfois à sa mère : « Va péter dans les fleurs ! » Je n’aurais jamais osé parler ainsi à mes parents. Mais pour les mauvais coups, je dois reconnaître que je participais volontiers !
À force de fréquenter cet ami, je m’étais aussi laissé entraîner vers d’autres bêtises. J’avais commencé à prendre de l’argent à mes parents en cachette. Mon père laissait parfois des billets sur sa commode. Dans ma tête d’enfant, je me disais : « Si je prends seulement deux ou cinq dollars, ça ne paraîtra pas. Qui va s’en rendre compte ? » Avec cet argent, j’allais au dépanneur m’acheter des fusils-jouets qui tiraient des balles de ping-pong.
Un soir, ma mère est revenue du travail et a remarqué un billet de deux dollars coincé dans l’élastique de mon short Adidas. Ma petite combine venait de prendre fin. Elle m’a donné des claques sur les fesses et m’a lancé : « Qui vole un œuf vole un bœuf ! »
Je n’ai plus jamais recommencé. Cette phrase m’est restée en mémoire. Avec le recul, je peux dire que mon ami avait une mauvaise influence sur moi, mais c’était bien moi qui prenais les billets. L’idée que personne ne le remarquerait me servait surtout d’excuse pour faire quelque chose que je savais interdit.
Les parents de cet ami possédaient un chalet où je suis allé une fois avec ma sœur Julie. Sa sœur et la mienne étaient elles aussi meilleures amies. Nous formions donc une petite bande de quatre enfants d’environ dix ans.
Lors de ce séjour, nous sommes partis tous les quatre sur le lac dans une chaloupe. Mon ami a voulu faire peur aux filles en la faisant tanguer. Mais le jeu a rapidement mal tourné : de l’eau est entrée dans l’embarcation, puis la chaloupe a chaviré. Nous nous sommes retrouvés tous les quatre dans le lac.
Heureusement, nous portions nos gilets de sauvetage. Nager tout habillés était beaucoup plus difficile que nous aurions pu l’imaginer. Nos vêtements gênaient nos mouvements et nous avions l’impression de peser une tonne. Nous avons eu beaucoup de difficulté à rejoindre la rive, mais nous avons finalement réussi à regagner le bord.
Quand j’y repense aujourd’hui, je mesure à quel point nous avons eu de la chance. Ce qui avait commencé comme une plaisanterie aurait pu se terminer en tragédie. Nous aurions pu y laisser la vie tous les quatre.
Nous avions tous des vélos et des Big Wheels, ces gros tricycles en plastique sur lesquels nous passions des heures à nous amuser. Il y avait aussi une piste cyclable qui longeait le fleuve Saint-Laurent, tout près de chez nous. Au bout de cette piste se trouvait le LaSalle Drive-In, où l’on pouvait manger de vraies bonnes patates frites avec du vinaigre. Il fallait toutefois se méfier des mouettes, qui n’hésitaient pas à nous attaquer pour essayer de voler nos frites ! Et puis, il y avait les dépanneurs Perrette et Provi-Soir, des endroits très importants pour les enfants que nous étions ! Avec quelques pièces de monnaie, on pouvait s’acheter des bonbons et des sacs de chips à 50 cents. Il suffisait de quelques amis, de nos vélos et d’un peu d’imagination pour passer une journée entière dehors.
Mon premier emploi a été celui de camelot pour La Presse. Je livrais les journaux et, avec l’argent que je gagnais, j’allais jouer dans les salles d’arcade. J’adorais les jeux vidéo. Le tout premier jeu auquel j’ai joué dans une salle d’arcade était Ghosts’n Goblins. Par la suite, j’ai particulièrement aimé Street Fighter et Shinobi. Pour moi, c’était une petite forme d’indépendance : je travaillais, je gagnais mon argent et je pouvais le dépenser comme je voulais. Enfin, c’est ce que je croyais ! Il m’arrivait de passer chez mes clients pour collecter l’argent des journaux et de tout dépenser ensuite dans les salles d’arcade. Le problème, c’est que lorsque le collecteur de La Presse venait récupérer l’argent, il ne m’en restait parfois pas assez pour le payer. Ma mère a dû débourser de sa poche à quelques reprises pour combler la différence. Disons que j’ai appris assez jeune une première leçon de gestion financière : l’argent qu’on collecte n’est pas nécessairement de l’argent qu’on peut dépenser !
Je percevais mon père comme un homme très généreux. Je me souviens d’un soir où il était revenu du travail et m’avait dit : « Fouille dans ma poche de veston. » J’y avais trouvé un paquet de cartes de hockey. « Wow ! Merci, papa ! » Il m’avait alors répondu : « Fouille dans l’autre poche ! » Un deuxième paquet ! J’étais fou de joie. Puis il m’avait demandé de fouiller dans une autre poche, où se trouvait encore un paquet de cartes. Il avait caché un paquet dans chacune de ses poches ! Ce petit jeu de surprises et ce geste de générosité m’ont marqué pour la vie.
Mes grands-parents étaient eux aussi très généreux avec nous. Je garde de beaux souvenirs de mon grand-père Charles, qui nous emmenait manger chez McDonald’s. Dans sa voiture, nous écoutions des enregistrements de sons de trains. « Choo ! Choo ! » Ce sont de petits moments comme ceux-là qui restent gravés dans la mémoire.
Ma grand-mère Marthe, l’épouse de Charles, était une femme stricte et très croyante. Son frère Fernand était d’ailleurs prêtre à Farnham. La religion occupait une place importante dans cette branche de notre famille, mais beaucoup moins chez mes parents. Ils appartenaient à une génération de Québécois qui avait grandi dans une société profondément catholique, mais qui s’était progressivement éloignée de la pratique religieuse, dans le contexte des grands changements sociaux de la Révolution tranquille. Mon deuxième prénom était Emmanuel, un prénom chargé de signification biblique. Dans l’Ancien Testament, le prophète Isaïe annonce la naissance d’un enfant qui sera appelé Emmanuel, un nom qui signifie « Dieu avec nous » (Isaïe 7:14). Et puisque ma mère s’appelait Marie, les références religieuses ne manquaient pas dans notre famille ! Disons que mon prénom n’avait probablement pas été choisi au hasard.
Du côté paternel, mes grands-parents étaient des gens fiers et travailleurs. Mon grand-père Albert avait fait toute sa carrière au Canadien National (CN). Il était particulièrement fier de raconter qu’il avait payé sa maison « cash », sans hypothèque ! Ma grand-mère Lucille, quant à elle, était une grande lectrice. Elle dévorait les livres, mais, chose étonnante, elle n’en possédait aucun à la maison ! Elle les empruntait tous à la bibliothèque. Elle n’avait pas besoin de posséder les livres pour profiter de tout ce qu’ils avaient à lui offrir.
En quatrième année du primaire, il y avait une fille dans ma classe qui me plaisait beaucoup. Elle s’appelait Marie-Louise. Un jour, j’avais eu la brillante idée d’écrire son nom à la craie, en lettres géantes, sur le trottoir devant notre maison. À l’heure du souper, ma mère m’avait demandé, tout naturellement : « C’est qui ça, Marie-Louise ? » Ça m’avait glacé le sang ! Comment pouvait-elle connaître son nom ? Je ne comprenais absolument pas ! Elle m’avait alors répondu : « Ben, c’est écrit en grosses lettres devant la maison ! » AH NONNNNN ! J’avais complètement oublié mon chef-d’œuvre sur le trottoir ! J’étais tellement embarrassé que je n’ai plus parlé de filles à ma mère pendant des années !
Mes parents ont divorcé lorsque j’avais environ douze ans. Cette séparation a été difficile pour moi. Jusqu’alors, j’avais connu une vie familiale heureuse, avec mon père et ma mère sous le même toit. Soudainement, tout avait changé.
Ma mère a refait sa vie avec un autre homme. C’était un ingénieur, quelqu’un de bien, mais j’avais du mal à accepter cette nouvelle situation. Avec le recul, je comprends qu’il n’avait rien fait de mal. Simplement, pour l’enfant que j’étais, il était difficile de voir quelqu’un d’autre prendre une place dans la maison alors que mon propre père n’y habitait plus. Mon père me manquait.
Nous avons aussi déménagé plusieurs fois. J’ai changé de quartier et d’école à différentes reprises. Chaque déménagement signifiait recommencer à zéro, rencontrer de nouveaux amis et essayer de trouver ma place. Tous ces bouleversements ont fini par avoir un impact sur mes résultats scolaires. J’avais plus de difficulté à me concentrer et mes notes s’en ressentaient. Ce n’était pas toujours facile de suivre à l’école quand autant de choses changeaient dans ma vie personnelle.
À l’école, il arrivait qu’on se moque de moi. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Peut-être parce que j’étais souvent le nouveau. Pourtant, je n’étais pas un garçon qui cherchait les problèmes. J’étais plutôt tranquille et j’essayais d’être gentil avec tout le monde.