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Chroniques d’une scène Montréal

Souvenirs d’une vie,
de la musique à la famille

Jean-François Hayeur

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Chroniques d’une scène — Montréal

Souvenirs de Jean-François Hayeur

Jean-François Hayeur en 2006
Jean-François Hayeur, 2006

Grandir à Ville LaSalle

J’ai grandi à Ville LaSalle, à Montréal, dans une famille de trois enfants. J’étais l’aîné, avec deux petites sœurs. J’ai eu une enfance heureuse, une enfance assez typique du Québec des années 1970 et 1980. Mon père était comptable, tandis que ma mère travaillait comme secrétaire. C’était une femme très débrouillarde et une excellente cuisinière. Nous ne manquions de rien. Je garde de très beaux souvenirs de ces années où nous étions tous ensemble. Je me souviens des soirées passées à regarder le hockey à la télévision avec mon père. C’était l’époque de Guy Lafleur et des Canadiens de Montréal. Ces moments simples faisaient partie de notre quotidien.

Nous habitions au deuxième étage d’un duplex. Derrière notre maison se trouvait le fleuve Saint-Laurent. Je pouvais l’apercevoir directement de ma fenêtre, tout comme le pont Mercier. C’était le paysage de mon enfance.

J’avais plusieurs amis dans la rue et nous passions beaucoup de temps à jouer dehors. Nous habitions sur une rue en forme de « L », et notre maison se trouvait en plein dans un virage où la visibilité était réduite. Il fallait donc faire attention à la circulation, car l’autobus de la ligne 106 passait fréquemment devant chez nous. Quelques années auparavant, un enfant du voisinage avait perdu la vie après avoir été heurté par un autobus. Le souvenir de ce drame nous rappelait qu’il fallait être prudents. Malgré tout, à cette époque, la rue était notre terrain de jeu.

Ville LaSalle était un milieu très multiculturel. On y retrouvait des familles italiennes, grecques, asiatiques, indiennes et haïtiennes. La plupart de mes amis dans la rue étaient anglophones, si bien que j’ai appris à parler anglais très jeune, simplement en jouant avec eux. On jouait aux cowboys, on criait « POW ! » et on mourait en français ou en anglais. Ça n’avait aucune importance, on se comprenait tous ! Cette diversité faisait partie de notre quotidien et nous n’y prêtions même pas attention.

Au rez-de-chaussée habitait un Italien au caractère bien trempé. Il possédait une Ford Mustang GT jaune de 1978, qu’il stationnait dans l’entrée. Pour les enfants que nous étions, cette voiture était particulièrement impressionnante. Et quel bruit faisait son moteur ! Un véritable rugissement : « Vrrrrrrrrrrrrrooooooooooom ! » On l’entendait arriver de loin ! Mais il y avait une règle à respecter : comme nous habitions juste au-dessus de lui, il ne fallait surtout pas trop piétiner le plancher. Je crois que sa mère habitait au sous-sol, car elle venait souvent nous rappeler à l’ordre lorsque nous faisions trop de bruit. Elle nous parlait en italien et nous ne comprenions pas ses mots, mais son ton et ses gestes suffisaient largement à nous faire comprendre le message !

LaSalle était aussi un secteur industriel. Les usines de Seagram et de Labatt faisaient partie du paysage, et les odeurs provenant de leurs installations étaient parfois perceptibles jusque dans les quartiers résidentiels. C’était une réalité quotidienne à laquelle nous étions habitués.

La musique faisait également partie de notre vie familiale. Mon père aimait les Beatles, tandis que ma mère écoutait ABBA. Sans le savoir, je grandissais déjà entouré de musiques très différentes, bien avant de découvrir le punk et tout ce qui allait suivre.

Comme beaucoup d’enfants de ma génération, j’étais fasciné par Michael Jackson, particulièrement par son vidéoclip Thriller. J’essayais de l’imiter en dansant dans le salon, vêtu de mon manteau de cuir rouge rempli de fermetures éclair, comme celui qu’il portait. Je me souviens aussi d’un soir où ma mère était rentrée à la maison avec le 45-tours de Billie Jean. C’était mon tout premier disque.

Nous n’avions évidemment ni téléphones intelligents ni réseaux sociaux. Pour retrouver nos amis, nous allions simplement cogner à leur porte pour savoir s’ils pouvaient venir jouer. Nous organisions des parties de hockey dans la rue et inventions toutes sortes de jeux pour nous occuper. Avec un ami du quartier, nous faisions aussi de mauvais coups. Nous grimpions sur les toits des écoles et nous nous amusions même à poursuivre les gens qui attendaient l’autobus avec des branches d’arbres auxquelles nous avions accroché des crottes de chien ! Avec le recul, ce n’était vraiment pas notre meilleure idée. Cet ami répondait parfois à sa mère : « Va péter dans les fleurs ! » Je n’aurais jamais osé parler ainsi à mes parents. Mais pour les mauvais coups, je dois reconnaître que je participais volontiers !

À force de fréquenter cet ami, je m’étais aussi laissé entraîner vers d’autres bêtises. J’avais commencé à prendre de l’argent à mes parents en cachette. Mon père laissait parfois des billets sur sa commode. Dans ma tête d’enfant, je me disais : « Si je prends seulement deux ou cinq dollars, ça ne paraîtra pas. Qui va s’en rendre compte ? » Avec cet argent, j’allais au dépanneur m’acheter des fusils-jouets qui tiraient des balles de ping-pong.

Un soir, ma mère est revenue du travail et a remarqué un billet de deux dollars coincé dans l’élastique de mon short Adidas. Ma petite combine venait de prendre fin. Elle m’a donné des claques sur les fesses et m’a lancé : « Qui vole un œuf vole un bœuf ! »

Je n’ai plus jamais recommencé. Cette phrase m’est restée en mémoire. Avec le recul, je peux dire que mon ami avait une mauvaise influence sur moi, mais c’était bien moi qui prenais les billets. L’idée que personne ne le remarquerait me servait surtout d’excuse pour faire quelque chose que je savais interdit.

Les parents de cet ami possédaient un chalet où je suis allé une fois avec ma sœur Julie. Sa sœur et la mienne étaient elles aussi meilleures amies. Nous formions donc une petite bande de quatre enfants d’environ dix ans.

Lors de ce séjour, nous sommes partis tous les quatre sur le lac dans une chaloupe. Mon ami a voulu faire peur aux filles en la faisant tanguer. Mais le jeu a rapidement mal tourné : de l’eau est entrée dans l’embarcation, puis la chaloupe a chaviré. Nous nous sommes retrouvés tous les quatre dans le lac.

Heureusement, nous portions nos gilets de sauvetage. Nager tout habillés était beaucoup plus difficile que nous aurions pu l’imaginer. Nos vêtements gênaient nos mouvements et nous avions l’impression de peser une tonne. Nous avons eu beaucoup de difficulté à rejoindre la rive, mais nous avons finalement réussi à regagner le bord.

Quand j’y repense aujourd’hui, je mesure à quel point nous avons eu de la chance. Ce qui avait commencé comme une plaisanterie aurait pu se terminer en tragédie. Nous aurions pu y laisser la vie tous les quatre.

Nous avions tous des vélos et des Big Wheels, ces gros tricycles en plastique sur lesquels nous passions des heures à nous amuser. Il y avait aussi une piste cyclable qui longeait le fleuve Saint-Laurent, tout près de chez nous. Au bout de cette piste se trouvait le LaSalle Drive-In, où l’on pouvait manger de vraies bonnes patates frites avec du vinaigre. Il fallait toutefois se méfier des mouettes, qui n’hésitaient pas à nous attaquer pour essayer de voler nos frites ! Et puis, il y avait les dépanneurs Perrette et Provi-Soir, des endroits très importants pour les enfants que nous étions ! Avec quelques pièces de monnaie, on pouvait s’acheter des bonbons et des sacs de chips à 50 cents. Il suffisait de quelques amis, de nos vélos et d’un peu d’imagination pour passer une journée entière dehors.

Mon premier emploi a été celui de camelot pour La Presse. Je livrais les journaux et, avec l’argent que je gagnais, j’allais jouer dans les salles d’arcade. J’adorais les jeux vidéo. Le tout premier jeu auquel j’ai joué dans une salle d’arcade était Ghosts’n Goblins. Par la suite, j’ai particulièrement aimé Street Fighter et Shinobi. Pour moi, c’était une petite forme d’indépendance : je travaillais, je gagnais mon argent et je pouvais le dépenser comme je voulais. Enfin, c’est ce que je croyais ! Il m’arrivait de passer chez mes clients pour collecter l’argent des journaux et de tout dépenser ensuite dans les salles d’arcade. Le problème, c’est que lorsque le collecteur de La Presse venait récupérer l’argent, il ne m’en restait parfois pas assez pour le payer. Ma mère a dû débourser de sa poche à quelques reprises pour combler la différence. Disons que j’ai appris assez jeune une première leçon de gestion financière : l’argent qu’on collecte n’est pas nécessairement de l’argent qu’on peut dépenser !

Je percevais mon père comme un homme très généreux. Je me souviens d’un soir où il était revenu du travail et m’avait dit : « Fouille dans ma poche de veston. » J’y avais trouvé un paquet de cartes de hockey. « Wow ! Merci, papa ! » Il m’avait alors répondu : « Fouille dans l’autre poche ! » Un deuxième paquet ! J’étais fou de joie. Puis il m’avait demandé de fouiller dans une autre poche, où se trouvait encore un paquet de cartes. Il avait caché un paquet dans chacune de ses poches ! Ce petit jeu de surprises et ce geste de générosité m’ont marqué pour la vie.

Mes grands-parents étaient eux aussi très généreux avec nous. Je garde de beaux souvenirs de mon grand-père Charles, qui nous emmenait manger chez McDonald’s. Dans sa voiture, nous écoutions des enregistrements de sons de trains. « Choo ! Choo ! » Ce sont de petits moments comme ceux-là qui restent gravés dans la mémoire.

Ma grand-mère Marthe, l’épouse de Charles, était une femme stricte et très croyante. Son frère Fernand était d’ailleurs prêtre à Farnham. La religion occupait une place importante dans cette branche de notre famille, mais beaucoup moins chez mes parents. Ils appartenaient à une génération de Québécois qui avait grandi dans une société profondément catholique, mais qui s’était progressivement éloignée de la pratique religieuse, dans le contexte des grands changements sociaux de la Révolution tranquille. Mon deuxième prénom était Emmanuel, un prénom chargé de signification biblique. Dans l’Ancien Testament, le prophète Isaïe annonce la naissance d’un enfant qui sera appelé Emmanuel, un nom qui signifie « Dieu avec nous » (Isaïe 7:14). Et puisque ma mère s’appelait Marie, les références religieuses ne manquaient pas dans notre famille ! Disons que mon prénom n’avait probablement pas été choisi au hasard.

Du côté paternel, mes grands-parents étaient des gens fiers et travailleurs. Mon grand-père Albert avait fait toute sa carrière au Canadien National (CN). Il était particulièrement fier de raconter qu’il avait payé sa maison « cash », sans hypothèque ! Ma grand-mère Lucille, quant à elle, était une grande lectrice. Elle dévorait les livres, mais, chose étonnante, elle n’en possédait aucun à la maison ! Elle les empruntait tous à la bibliothèque. Elle n’avait pas besoin de posséder les livres pour profiter de tout ce qu’ils avaient à lui offrir.

En quatrième année du primaire, il y avait une fille dans ma classe qui me plaisait beaucoup. Elle s’appelait Marie-Louise. Un jour, j’avais eu la brillante idée d’écrire son nom à la craie, en lettres géantes, sur le trottoir devant notre maison. À l’heure du souper, ma mère m’avait demandé, tout naturellement : « C’est qui ça, Marie-Louise ? » Ça m’avait glacé le sang ! Comment pouvait-elle connaître son nom ? Je ne comprenais absolument pas ! Elle m’avait alors répondu : « Ben, c’est écrit en grosses lettres devant la maison ! » AH NONNNNN ! J’avais complètement oublié mon chef-d’œuvre sur le trottoir ! J’étais tellement embarrassé que je n’ai plus parlé de filles à ma mère pendant des années !

Mes parents ont divorcé lorsque j’avais environ douze ans. Cette séparation a été difficile pour moi. Jusqu’alors, j’avais connu une vie familiale heureuse, avec mon père et ma mère sous le même toit. Soudainement, tout avait changé.

Ma mère a refait sa vie avec un autre homme. C’était un ingénieur, quelqu’un de bien, mais j’avais du mal à accepter cette nouvelle situation. Avec le recul, je comprends qu’il n’avait rien fait de mal. Simplement, pour l’enfant que j’étais, il était difficile de voir quelqu’un d’autre prendre une place dans la maison alors que mon propre père n’y habitait plus. Mon père me manquait.

Nous avons aussi déménagé plusieurs fois. J’ai changé de quartier et d’école à différentes reprises. Chaque déménagement signifiait recommencer à zéro, rencontrer de nouveaux amis et essayer de trouver ma place. Tous ces bouleversements ont fini par avoir un impact sur mes résultats scolaires. J’avais plus de difficulté à me concentrer et mes notes s’en ressentaient. Ce n’était pas toujours facile de suivre à l’école quand autant de choses changeaient dans ma vie personnelle.

À l’école, il arrivait qu’on se moque de moi. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi. Peut-être parce que j’étais souvent le nouveau. Pourtant, je n’étais pas un garçon qui cherchait les problèmes. J’étais plutôt tranquille et j’essayais d’être gentil avec tout le monde.


Trouver ma place

Puis j’ai découvert le skateboard.

C’est en regardant le film Back to the Future (Retour vers le futur), sorti en 1985, que j’ai découvert le skateboard. Voir Marty McFly se déplacer sur sa planche m’avait donné envie d’en faire autant. Ce film a eu une grande influence sur ma jeunesse. Il m’a aussi fait découvrir le rock’n’roll des années 1950, particulièrement la chanson Johnny B. Goode de Chuck Berry. Entre le skateboard, la musique et le personnage de Marty McFly, il y avait quelque chose dans ce film qui me fascinait.

Avec le recul, je réalise à quel point cette simple planche à roulettes a été importante dans ma vie. Le skateboard m’a donné quelque chose que je ne trouvais pas toujours à l’école : un sentiment d’appartenance. Je rencontrais des jeunes qui partageaient les mêmes intérêts que moi. Peu importait d’où nous venions ou quelle école nous fréquentions. Nous avions le skateboard en commun.

Le skate m’a apporté une immense liberté. Il m’a ensuite fait découvrir la musique punk, une culture indépendante et une manière différente de voir le monde. Mais surtout, il m’a aidé à grandir et à développer ma confiance.

Durant mes études secondaires, nous nous sommes installés à Saint-Eustache. Le premier été, je ne connaissais absolument personne. Je n’avais aucun ami et, lorsque j’ai commencé mon secondaire à la Polyvalente Saint-Eustache, je trouvais tout cela extrêmement intimidant. Je voyais les jeunes qui avaient l’air cool, ceux qui faisaient partie des gangs, et je me disais que je ne pourrais jamais me joindre à eux. Ils semblaient déjà avoir tous les amis dont ils avaient besoin. Pourquoi voudraient-ils de moi ?

Alors, je pratiquais le skateboard seul devant chez moi. J’y consacrais énormément de temps. Un jour, j’ai remarqué que certains jeunes apportaient leur planche à roulettes à l’école. J’ai décidé de faire la même chose. À l’heure du dîner, je suis allé les rejoindre et j’ai rapidement réalisé que j’étais plutôt bon en skateboard. Peut-être même meilleur qu’eux ! Je crois que j’étais le premier à l’école à réussir des figures comme les kickflips, les ollie impossibles et les 360 flips. Les autres étaient très bons aussi, mais j’avais peut-être une petite longueur d’avance.

En me voyant faire mes figures, ils m’ont lancé : « Hey ! Viens skater avec nous ! » J’ai répondu : « OK ! » Et c’est comme ça, tout simplement, que je me suis joint à cette gang de skateurs de la Polyvalente Saint-Eustache. Ces jeunes que je trouvais si intimidants quelques semaines auparavant étaient maintenant mes amis. Le skateboard venait encore une fois de m’ouvrir une porte.

Durant l’hiver, mes amis faisaient du snowboard dans un champ derrière notre maison. Moi, je préférais de loin le skateboard. Même lorsqu’il faisait -30 °C dehors, s’il y avait une petite parcelle d’asphalte sèche quelque part, je sortais ma planche pour aller pratiquer mes figures ! Le froid ne m’arrêtait pas. Tant que je pouvais faire du skate, j’étais heureux.

Ma chambre se trouvait au sous-sol de notre maison. Et je peux vous dire qu’elle ne sentait pas toujours très bon ! Ma mère se plaignait souvent de l’odeur d’humidité qui y régnait. Moi, franchement, je ne remarquais pas grand-chose. C’est le genre de détail auquel on ne porte pas vraiment attention quand on est jeune !

À cette époque, nous possédions une ancienne caméra vidéo familiale. Contrairement aux caméras modernes, elle devait être reliée à un magnétoscope pour enregistrer les images. Notre équipement ressemblait à une sorte de double magnétoscope particulièrement lourd.

Si je voulais filmer mes amis à l’extérieur, je devais transporter tout cet équipement et trouver une source d’électricité. J’utilisais une longue rallonge électrique, comme celles dont on se sert pour les tondeuses à gazon. Imaginez-moi en plein hiver, dans le champ derrière la maison, avec ma caméra, les magnétoscopes et une rallonge qui traînait dans la neige, simplement pour filmer mes amis faire du snowboard.

C’était énormément de travail, mais j’adorais ça. Je ne savais pas encore que cette passion pour la vidéo allait occuper une place aussi importante dans ma vie.

Un jour, notre maison a été cambriolée.

Le voleur avait mis la maison à l’envers. Il avait volé des bijoux et plusieurs objets de valeur, mais aussi mes cassettes vidéo et mon skateboard.

Pour moi, c’était terrible. Mon skateboard était probablement l’objet le plus précieux que je possédais à cette époque. Ce n’était pas simplement une planche avec quatre roues. Il représentait mes amis, ma liberté et une grande partie de mon identité.

Je me souviens surtout du sentiment d’intrusion. Quelqu’un était entré chez nous, avait fouillé dans nos affaires et était reparti avec des objets qui avaient une grande valeur sentimentale. J’avais l’impression qu’on avait violé notre intimité. J’étais tellement en colère que je ne savais plus quoi faire. Je suis alors sorti de la maison, je suis allé dans le champ derrière chez nous et j’ai crié de toutes mes forces : « RRRRRRRRRRAAAAAAAAAHHHHHHH !!! » Je ne pouvais rien faire pour récupérer ce qu’on m’avait volé, mais j’avais besoin d’évacuer toute cette rage.

Mais cet événement a eu une conséquence inattendue. Les assurances ont remplacé notre vieille caméra à fil par une caméra vidéo beaucoup plus moderne.

Soudainement, je n’avais plus besoin de transporter des magnétoscopes ni de traîner une rallonge électrique partout où j’allais. Je pouvais simplement prendre ma caméra et partir filmer. Pour quelqu’un qui avait passé autant de temps à improviser des installations compliquées simplement pour enregistrer quelques images, c’était une véritable révolution !

Ma caméra était devenue une véritable extension de moi-même. Je filmais absolument tout : mes amis qui faisaient du skateboard ou du snowboard, les anniversaires, les activités entre amis et toutes sortes de petits moments du quotidien. Avec ma petite sœur Marie-Michèle, nous nous amusions aussi à tourner des films rigolos. J’adorais filmer, mais aussi revoir les images et imaginer ce que je pouvais en faire.

En troisième secondaire, nous avions un cours d’arts visuels et de communication. C’était de loin mon cours préféré, principalement parce qu’il comportait un volet consacré à la production vidéo. J’avais l’impression que plusieurs élèves le voyaient surtout comme un cours relax, moins important que les mathématiques ou le français. Pour moi, au contraire, c’était celui qui me donnait le plus envie de m’investir.

Un jour, nous devions réaliser un petit film en équipe. Comme nous avions du mal à organiser un tournage ensemble à l’école, j’ai décidé de prendre les choses en main et de réaliser le projet de mon côté.

Je suis allé dans le champ derrière notre maison avec ma caméra. J’ai filmé des égouts, des passages risqués et différents endroits qui me semblaient intéressants visuellement. J’avais aussi une lentille fish-eye, qui déformait l’image en lui donnant une perspective très particulière. En combinant ces prises de vue au montage, j’ai réussi à créer quelque chose qui sortait de l’ordinaire.

Le jour de la présentation, chaque équipe devait montrer son film devant toute la classe. Les élèves regardaient les productions les unes après les autres. Puis ce fut notre tour. Lorsque mon film s’est terminé, quelque chose d’inattendu s’est produit : toute la classe s’est mise à applaudir ! Même notre professeur applaudissait. Personne n’avait applaudi les autres films.

J’étais complètement surpris. Mon professeur m’a alors demandé : « Jean-François, peux-tu te lever et expliquer à la classe comment tu as réalisé ton film ? » Je me suis levé et j’ai expliqué ma démarche, mes prises de vue et mon montage.

Je crois que c’était la première fois de ma vie qu’on m’applaudissait pour quelque chose que j’avais créé. Ce moment m’a profondément marqué. Pour la première fois, je réalisais que ce que je faisais naturellement, simplement parce que j’aimais ça, pouvait aussi intéresser et impressionner les autres.

Je me souviens m’être dit : « Je dois aller étudier en production vidéo. »

Ce jour-là, quelque chose avait changé. Jusqu’alors, je filmais pour le plaisir, sans vraiment réfléchir à ce que je pourrais faire plus tard. Mais ces applaudissements m’avaient donné confiance en mes capacités. La vidéo n’était plus seulement un passe-temps. Je commençais à entrevoir la possibilité d’en faire mon métier.

À un moment de mon adolescence, j’ai été hospitalisé pendant deux semaines à la suite d’un premier pneumothorax.

À cette époque, je lisais régulièrement le magazine américain TransWorld Skateboarding. Dans les petites annonces, j’avais remarqué un message publié par une jeune fille prénommée Wendy, qui habitait en Caroline du Nord, aux États-Unis.

Elle expliquait qu’elle s’ennuyait et qu’elle cherchait quelqu’un avec qui correspondre. Il n’y avait pas beaucoup de filles qui faisaient du skateboard dans mon entourage à cette époque, alors son annonce avait attiré mon attention.

Je lui avais écrit une lettre.

C’est pendant mon séjour à l’hôpital que j’ai reçu sa première réponse. Comme j’avais beaucoup de temps devant moi, je lui ai écrit une longue lettre de trois pages.

Elle m’a répondu presque immédiatement.

Je lui ai réécrit, puis elle m’a répondu encore. Rapidement, nous nous sommes mis à échanger plusieurs lettres par semaine. Certaines semaines, je pouvais recevoir jusqu’à huit lettres de Wendy dans ma boîte aux lettres.

Nous nous écrivions parfois cinq fois par semaine. C’était une époque où il fallait attendre que le facteur passe pour recevoir des nouvelles de quelqu’un. Chaque enveloppe représentait une petite surprise.

Je lui envoyais aussi des cassettes audio sur lesquelles j’enregistrais mes propres compilations de musique punk. Je voulais lui faire découvrir les groupes que j’aimais.

Nous avons appris à nous connaître à travers ces lettres, bien avant de nous rencontrer.

Puis, un été, ma mère m’a permis de prendre seul un autocar jusqu’en Caroline du Nord pour aller rencontrer Wendy.

C’était toute une aventure. Je partais seul aux États-Unis pour rencontrer une fille que je connaissais uniquement par correspondance.

J’ai passé de très belles vacances avec Wendy et sa famille. Nous sommes allés à la plage en Caroline du Sud. Je découvrais un autre pays, une autre famille et une façon de vivre bien différente de celle que je connaissais au Québec.

Je me souviens avoir été particulièrement frappé par l’accent des gens. Wendy et sa famille parlaient anglais avec un accent du Sud tellement prononcé que j’avais parfois de la difficulté à les comprendre. Je remarquais aussi les drapeaux américains qui flottaient devant les maisons. Il me semblait qu’il y en avait partout, sur presque toutes les pelouses ! À cette époque, je connaissais encore très peu les différences entre les régions des États-Unis. Je découvrais que l’Amérique que je voyais à la télévision ne racontait qu’une petite partie de la vie des gens.

Sa famille m’avait accueilli chez elle, et je découvrais ses habitudes et ses règles. Wendy et moi étions deux adolescents amoureux qui cherchaient surtout à passer du temps ensemble. Ses parents tenaient naturellement à encadrer notre séjour, ce qui nous a valu quelques moments de gêne ! Avec le recul, je peux sourire de notre maladresse.

J’ai passé un été merveilleux. Wendy est devenue ma première copine. C’est avec elle que j’ai embrassé une fille pour la première fois. Une simple petite annonce dans un magazine de skateboard m’avait amené à traverser la frontière, à découvrir une autre partie de l’Amérique et à vivre ma première histoire d’amour.

Puis le moment de retourner à Montréal est arrivé.

Je me souviens encore très bien de cette dernière soirée. Il pleuvait. Sa mère était venue me reconduire à la gare d’autobus. Wendy et moi étions assis à l’arrière de la voiture, sous des couvertures, en nous tenant la main. Il nous restait peut-être dix minutes ensemble avant mon départ.

Il faisait noir. J’entendais les gouttes de pluie tomber sur le toit de la voiture. Nous savions tous les deux que le moment de nous séparer approchait. J’aurais voulu que le temps s’arrête.

Mais il fallait partir.

Nous nous sommes donné un dernier câlin. J’ai remercié sa mère de m’avoir accueilli chez eux, puis je me suis dirigé vers l’autobus.

Et là, en montant les marches, je me suis mis à pleurer ma vie.

Chaque marche était difficile à monter. Je pleurais tellement que certains passagers me demandaient si ça allait.

« NAAAAOOOONNNN… »

J’étais inconsolable. Je venais de vivre ma première véritable histoire d’amour et je devais maintenant laisser Wendy derrière moi, à des centaines de kilomètres de Montréal. Je savais que je ne la reverrais probablement pas avant une bonne année. Peut-être même jamais.

Ce départ a été l’un des moments les plus déchirants de mon adolescence.

Lorsque je suis rentré à la maison, notre correspondance a brusquement changé. Wendy, qui m’écrivait auparavant plusieurs fois par semaine, avait cessé de m’envoyer des lettres.

Mais qu’est-ce qui se passait ? Pourquoi ne m’écrivait-elle plus ?

Après tous ces mois de correspondance et ce merveilleux été passé ensemble, le silence était difficile à accepter.

Environ trois mois plus tard, j’ai finalement reçu une lettre. Les échanges qui ont suivi ont révélé des différences importantes dans notre façon de voir les choses. Nous avions appris à nous connaître par courrier, puis partagé un été heureux, mais cela ne voulait pas dire que nous nous comprenions sur tout.

De mon côté, je n’avais pas toujours la maturité ni les mots pour répondre avec toute la délicatesse nécessaire. Nous étions encore très jeunes, et la distance ne facilitait rien.

Notre relation s’est terminée ainsi.

Je garde malgré tout un merveilleux souvenir de Wendy et de cet été passé auprès d’elle et de sa famille. Elle a été ma première copine, mon premier baiser et mon premier grand chagrin d’amour. Cette expérience m’a fait découvrir à quel point on pouvait s’attacher à quelqu’un, mais aussi combien il pouvait être douloureux de devoir lui dire au revoir.

Tout avait commencé par une simple petite annonce dans un magazine de skateboard. Je n’aurais jamais imaginé qu’elle me ferait vivre autant d’émotions.

Pendant ces années, je correspondais également avec plusieurs groupes de musique que j’admirais. J’écrivais des lettres, j’envoyais des cartes postales et, à ma grande surprise, certains musiciens prenaient le temps de me répondre.

Le skateboard, le punk et la vidéo occupaient maintenant une place centrale dans ma vie. Je commençais à découvrir qu’il était possible de participer à une scène musicale sans nécessairement être musicien.

Au milieu des années 1990, j’ai commencé à travailler comme disquaire chez Musique Rockweiler, à Saint-Eustache.

Ce magasin est rapidement devenu un point de rencontre pour plusieurs jeunes de la Rive-Nord qui s’intéressaient au punk et à la musique indépendante.

Pour moi, Rockweiler était beaucoup plus qu’un endroit où vendre des disques. C’était un lieu de découverte et d’échanges. Nous parlions de musique, de nouveaux albums, de groupes locaux et de concerts à venir.

C’est dans ce contexte que j’ai organisé un concert du groupe canadien GOB à Saint-Eustache.

Le spectacle avait lieu dans une petite salle adjacente au magasin. Il s’agissait en fait d’une modeste bibliothèque. Nous avions déplacé les tables et les chaises pour faire de la place aux musiciens et au public.

Ce n’était certainement pas une grande salle de spectacle, mais cela faisait partie du charme de l’événement.

À cette époque, il n’était pas courant de voir un groupe punk canadien venir jouer dans une petite salle à Saint-Eustache. Pour plusieurs jeunes de la région, c’était une occasion de découvrir cette musique dans leur propre communauté, sans devoir se rendre à Montréal.

Je ne le savais pas encore, mais toutes ces expériences allaient finir par se rejoindre.

Le skateboard m’avait donné une communauté. La correspondance m’avait ouvert sur le monde. La musique m’avait permis de rencontrer des gens extraordinaires. Et la caméra me donnait maintenant un moyen de conserver les souvenirs de tout ce que nous vivions.

Je ne savais pas encore où toutes ces expériences allaient me mener. Entre le skateboard, les disques, les concerts et les nouvelles amitiés, je découvrais un univers dans lequel je me sentais à ma place. Et ma caméra allait bientôt m’y ouvrir des portes que je n’aurais jamais imaginées.


Punk Videos — Caméra en main

Au milieu des années 1990, la scène punk et hardcore nord-américaine connaissait une importante croissance, et Montréal devenait une étape incontournable pour de nombreux groupes indépendants. C'est dans ce contexte que j'ai commencé à documenter les concerts, les tournées et les coulisses à l'aide de ma caméra vidéo portative. À cette époque, il était encore relativement rare de voir quelqu'un se promener avec une caméra pour filmer des spectacles de musique punk.

Au départ, je voulais simplement filmer mes amis lorsqu'ils faisaient du skateboard, du snowboard ou jouaient de la musique. Puis, naturellement, j'ai commencé à tourner ma caméra vers les groupes de la scène locale, comme ENOUGH de Saint-Eustache et FOREGROUND de Terrebonne.

Le 14 juin 1994, j'ai filmé leur prestation en première partie de NO USE FOR A NAME à la salle Woodstock de Montréal. Ce concert marquait la première apparition montréalaise connue d'un groupe associé au label Fat Wreck Chords.

C'est aussi à cette époque que j'ai fait la connaissance de Paget Williams, promoteur chez Greenland Productions. Il avait remarqué mon intérêt pour la vidéo et m'encourageait à poursuivre mes captations. Grâce à cet encouragement, j'ai continué à filmer plusieurs spectacles présentés à Montréal, dont celui de LAGWAGON au Woodstock, le 4 octobre 1994.

Quelques semaines plus tard, le 15 novembre 1994, grâce à mon ami Marco et à sa copine Vanessa, j'ai obtenu l'autorisation de filmer le concert de NOFX au Spectrum. J'ai également eu accès aux coulisses, où j'ai rencontré Fat Mike, le chanteur et bassiste du groupe.

Pour moi, cette rencontre avait quelque chose d'irréel. Jusqu'alors, je connaissais ces musiciens à travers leurs disques, leurs photographies et les images imprimées à l'intérieur des pochettes. Et voilà que je me retrouvais soudainement dans leur environnement, avec ma caméra à la main.

J'avais l'impression d'entrer dans mes pochettes de disques. Les musiciens n'étaient plus simplement des visages sur du papier glacé. Ils étaient là, devant moi, et je pouvais filmer une partie de leur quotidien.

Je me souviens particulièrement d'un moment pendant la prestation de TEN FOOT POLE, qui assurait la première partie du spectacle. Je me trouvais derrière le rideau rouge du Spectrum lorsqu'il s'est ouvert.

Devant moi se trouvait une foule d'environ 2 500 personnes.

Quelques instants auparavant, j'étais dans les coulisses, à l'abri des regards. Soudainement, je me retrouvais face à une salle remplie de spectateurs, de l'autre côté de la scène.

Je me suis senti incroyablement petit.

J'avais l'impression d'être complètement à découvert. Habitué à me fondre dans la foule pour assister aux concerts, je voulais maintenant me faire le plus discret possible avec ma caméra. Je ne souhaitais pas attirer l'attention ni déranger les musiciens. Je voulais simplement observer et filmer.

Je me sentais privilégié de pouvoir vivre un tel moment. Rencontrer Fat Mike, accéder aux coulisses du Spectrum et découvrir cette foule depuis l'arrière de la scène représentait quelque chose d'extraordinaire pour le jeune passionné de punk que j'étais.

Ce soir-là, j'ai découvert une autre façon de vivre les concerts. Ma caméra me permettait d'accéder à des endroits et de rencontrer des gens que je n'aurais jamais imaginé approcher quelques mois auparavant.

Au fil des tournées, plusieurs groupes m'ont permis de poursuivre ce travail. Je filmais leurs prestations, mais aussi des entrevues improvisées et des moments ordinaires de leur quotidien lorsqu'ils passaient à Montréal. Ce qui m'intéressait, ce n'était pas seulement ce qui se produisait sur scène, mais également tout ce qui se passait autour des concerts.

J'avais aussi pris l'habitude de remettre des copies de mes enregistrements aux musiciens. Lorsqu'un groupe revenait à Montréal, je lui donnais souvent une cassette VHS de son précédent passage. Parfois, je préparais des compilations regroupant plusieurs concerts filmés au cours des mois précédents.

Ces cassettes voyageaient ensuite avec les groupes sur les routes nord-américaines. Elles circulaient entre les musiciens, les techniciens et leurs amis. À une époque où Internet n'occupait pas encore la place qu'il occupe aujourd'hui, c'était une manière de partager des images d'une scène musicale qui recevait relativement peu d'attention de la part des médias traditionnels.

Avec le temps, certains groupes me demandaient même de les filmer lorsqu'ils revenaient en ville. Ces contacts se développaient naturellement, au rythme des concerts et des tournées.

Tout cela se faisait de manière entièrement indépendante. Je ne vendais pas mes enregistrements et je ne cherchais pas à en tirer un revenu. Je voulais simplement partager mes images avec les personnes qui en faisaient partie.

Plusieurs musiciens m'ont parlé, au fil des années, de l'accueil particulièrement chaleureux qu'ils recevaient à Montréal. Je crois que cette réputation tenait beaucoup à l'énergie du public et à la proximité qui existait entre les groupes, les promoteurs et les amateurs.

Pour moi, cette période demeure associée à des salles comme le Woodstock et le Spectrum, à des groupes que j'admirais et à des rencontres qui auraient été impossibles sans ma caméra.

Je n'avais pas de plan de carrière précis dans la vidéo. J'apprenais sur le terrain, au fil des spectacles et des rencontres, en découvrant progressivement ce que je pouvais accomplir.

Ce qui avait commencé par des vidéos de skateboard et de snowboard était devenu une activité qui occupait une place de plus en plus importante dans ma vie. Et bientôt, j'allais vouloir réunir toutes ces images dans un projet plus ambitieux : un vidéozine consacré à la scène musicale indépendante.


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Punk Empire — Le vidéozine

Au fil des concerts que je filmais à Montréal, les cassettes vidéo commençaient à s'accumuler. J'avais maintenant des heures d'enregistrements : des spectacles, des entrevues improvisées, des moments passés avec les musiciens et des images tournées en coulisses. Je me suis alors demandé ce que je pourrais faire de tout ce matériel. C'est ainsi qu'est née l'idée de créer un magazine vidéo consacré à la scène punk et hardcore. Inspiré par l'esprit indépendant et la philosophie DIY (Do It Yourself) de cette communauté, j'ai lancé PUNK EMPIRE, un vidéozine distribué sur cassette VHS.

À cette époque, j'entretenais également une correspondance avec plusieurs musiciens que j'admirais. J'aimais écrire aux groupes, leur poser des questions et échanger directement avec eux. Parmi ces correspondances, celle que j'ai commencée avec IAN MacKAYE, le chanteur de Minor Threat et de Fugazi, occupe une place particulière. Nos échanges ont débuté en 1995 et se sont poursuivis au fil des décennies.

Pour réaliser PUNK EMPIRE, je voulais m'entourer de personnes capables de mener des entrevues aussi bien en français qu'en anglais. J'ai donc fait appel à MATT PEARLMAN et ANDY MAK, qui ont participé à la préparation et à l'animation des entrevues avec les musiciens.

Après avoir rassemblé suffisamment de matériel, nous avons entrepris le montage d'une première cassette d'environ une heure. Le vidéozine réunissait des extraits de concerts, des entrevues et des vidéoclips. Je tenais particulièrement à accorder une place aux groupes montréalais, qui méritaient selon moi autant d'attention que les formations américaines de passage dans la ville.

Une partie du contenu mettait en valeur les artistes associés au label indépendant 2112 RECORDS, fondé par Paget Williams de Greenland Productions. On pouvait y découvrir des groupes comme MEN O STEEL, RESET, TEN DAYS LATE et SHADES OF CULTURE, ainsi que plusieurs autres formations émergentes de la scène locale.

Il faut se rappeler qu'au milieu des années 1990, les médias traditionnels accordaient relativement peu d'espace au punk, au hardcore, au skatepunk ou au rap alternatif. Il existait bien sûr des fanzines, des émissions de radio étudiantes et quelques initiatives indépendantes, mais les occasions de voir ces groupes à la télévision étaient limitées. Avec PUNK EMPIRE, je voulais offrir une fenêtre sur cet univers musical que je connaissais si bien.

Nous avons finalement produit environ 500 copies VHS du vidéozine.

  • Environ 450 cassettes ont été distribuées gratuitement lors de concerts et d'événements.
  • Une cinquantaine ont été vendues à prix modique pour récupérer une partie des coûts de production.

Je ne cherchais pas à faire de l'argent avec ce projet. Au contraire, l'objectif était de faire connaître les groupes, de partager les images et de permettre à cette musique de circuler. Je trouvais important que les jeunes puissent découvrir ce qui se passait dans notre scène, même s'ils n'avaient pas la possibilité d'assister à tous les concerts.

Produire un vidéozine sur cassette VHS demandait toutefois beaucoup de travail et représentait des dépenses considérables. Il fallait monter les images, préparer les copies et organiser leur distribution. Contrairement à aujourd'hui, où il suffit de publier une vidéo sur Internet, chaque exemplaire devait être physiquement dupliqué.

Malgré l'intérêt suscité par PUNK EMPIRE, les coûts de montage et de duplication étaient trop élevés pour poursuivre l'aventure. J'avais pourtant déjà filmé une quantité importante de matériel pour un éventuel deuxième volume. Malheureusement, cette suite n'a jamais vu le jour.

Avec le recul, je considère PUNK EMPIRE comme une expérience importante de mon parcours. Le projet n'a connu qu'une courte existence, mais il représente aujourd'hui un témoignage audiovisuel de la scène punk et hardcore montréalaise du milieu des années 1990. Il reflète aussi cette mentalité qui nous animait à l'époque : si quelque chose n'existait pas, nous pouvions essayer de le créer nous-mêmes.

Durant cette période, j'habitais sur la rue Prud'homme, dans le quartier Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal. Plusieurs musiciens, artistes et travailleurs de la scène indépendante vivaient dans les environs. Nous nous croisions régulièrement, nous échangions des disques, nous parlions de concerts et nous partagions nos projets. Cette proximité faisait en sorte que la musique occupait une place importante dans mon quotidien.

Je me souviens particulièrement du 27 octobre 1995, lorsque GREEN DAY s'est produit à guichets fermés au Forum de Montréal. À peine quelques années auparavant, le groupe appartenait encore à une scène punk relativement marginale. Le voir remplir le Forum était révélateur de l'ampleur que prenait cette musique.

Ce soir-là, je n'avais pas obtenu l'autorisation de filmer le spectacle. J'avais toutefois réussi à accéder aux coulisses grâce à des contacts liés à la radio étudiante du Collège Dawson. J'ai ainsi pu assister à certains moments précédant le concert et rencontrer les membres de Green Day dans leur loge.

Pour moi, cette soirée symbolisait parfaitement ce qui se passait dans le monde du punk au milieu des années 1990. Une musique que nous avions découverte dans de petites salles, dans des fanzines et sur des cassettes échangées entre amis remplissait désormais les plus grands amphithéâtres.

Je continuais pourtant à m'intéresser autant aux petits groupes qu'aux formations devenues célèbres. Ce qui me passionnait, ce n'était pas uniquement la popularité d'un artiste, mais l'énergie de cette scène, les rencontres et les histoires qui se déroulaient autour de la musique.

Sans vraiment m'en rendre compte, je participais à cette histoire tout en essayant d'en conserver des traces. PUNK EMPIRE était une façon de partager ce que je vivais, mais aussi de préserver des moments qui, autrement, auraient peut-être disparu avec le temps.


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C’Dément — Le carrefour

Au milieu des années 1990, Montréal possédait une scène musicale particulièrement dynamique, et les disquaires indépendants jouaient un rôle essentiel dans la découverte de nouveaux artistes. Parmi ces commerces, C’Dément occupait une place importante. Le magasin appartenait à Roger Beï, un entrepreneur originaire de Lyon, en France, qui possédait également la Librairie La Bourse. Grâce à ses liens avec la France, C’Dément entretenait des échanges entre les scènes musicales québécoise, française et internationale.

C’est dans ce contexte que j’ai rejoint l’équipe de C’Dément. J’aimais travailler dans les magasins de disques. Pour moi, ce n’était pas simplement un emploi : c’était l’occasion de découvrir constamment de nouvelles musiques, de discuter avec des passionnés et de participer directement à la vie culturelle montréalaise.

J’ai rapidement voulu donner davantage de visibilité aux groupes locaux. J’ai donc mis en place un système de consignation de CD qui permettait aux artistes indépendants de proposer leurs albums en magasin sans avoir à payer de frais d’inscription. Je trouvais important de leur offrir un espace, même lorsqu’ils ne bénéficiaient d’aucune distribution commerciale.

Le magasin possédait de hauts plafonds, et j’ai eu l’idée d’utiliser la partie supérieure des murs pour exposer les CD en consignation. Les albums des groupes locaux se retrouvaient ainsi bien en vue, au-dessus des présentoirs habituels. C’était une manière simple de leur donner une place dans la boutique.

J’ai également instauré la vente de billets de concerts directement au magasin. À cette époque, les disquaires indépendants étaient des lieux de rencontre pour les amateurs de musique. Il me semblait naturel qu’on puisse y acheter des billets pour les spectacles des groupes que nous écoutions et dont nous vendions les disques.

Je m’occupais particulièrement des sections punk et alternative, deux univers musicaux que je connaissais bien. J’essayais de faire découvrir de nouveaux groupes à la clientèle tout en suivant l’évolution d’une scène qui prenait de plus en plus d’ampleur.

Mon travail chez C’Dément m’a également donné l’occasion de voyager en France. J’y ai été envoyé à trois reprises, et j’ai participé à l’ouverture de CD Corner, à Paris, en 1999.

À Paris, j’habitais directement au-dessus de la boutique. Mon appartement était petit et accessible par un escalier en colimaçon situé à l’arrière du magasin. Je n’avais donc que quelques marches à descendre pour me retrouver au travail. Cette expérience me permettait de vivre au rythme du commerce tout en découvrant une ville que je connaissais encore peu.

Pendant mon séjour, j’ai fait la connaissance d’un jeune Parisien passionné de musique punk qui fréquentait régulièrement la boutique. Nous avions rapidement sympathisé. Nous parlions de groupes, de fanzines et de concerts, comme je le faisais avec mes amis à Montréal.

Il étudiait à la Sorbonne et m’a un jour proposé de me faire visiter son université. J’ai accepté avec plaisir. C’était une occasion de découvrir un autre aspect de Paris, au-delà des magasins de disques et des salles de concert.

J’ai malheureusement appris, quelques années plus tard, qu’il était décédé prématurément. Cette nouvelle m’a profondément attristé. Même si notre amitié avait été liée à une période relativement courte de ma vie, je garde un souvenir précieux de nos échanges et de sa gentillesse.

Un autre souvenir marquant de mon séjour parisien demeure le passage à l’an 2000. J’ai célébré l’arrivée du nouveau millénaire au pied de la tour Eiffel, en compagnie de mon collègue et colocataire Yan, de son frère Lionel et de leurs amis.

Il y avait une foule immense, des lumières partout et une atmosphère de fête qui envahissait Paris. Je me trouvais à des milliers de kilomètres de Montréal, au pied de l’un des monuments les plus célèbres du monde, pour célébrer un moment historique. C’est une soirée que je n’ai jamais oubliée.

Mon travail à Paris consistait aussi à faire découvrir la musique québécoise à la clientèle française. Je participais à la diffusion de catalogues de maisons de disques comme Stomp et Indica, qui représentaient plusieurs artistes de la scène indépendante montréalaise.

Je trouvais fascinant de voir circuler cette musique entre Montréal et Paris. Des groupes que nous connaissions bien au Québec pouvaient ainsi rejoindre un public de l’autre côté de l’Atlantique. À ma façon, je participais à ces échanges culturels.

Lorsque je repense à mes années chez C’Dément, je réalise aussi à quel point j’ai eu la chance de travailler avec des gens talentueux. Plusieurs de mes collègues montréalais ont poursuivi des carrières importantes dans les domaines de la musique, des arts et de l’édition.

Parmi eux figuraient Philippe B, Chuck Comeau, Vincent Lemieux, Gary Tremblay et Jean-Sébastien Raymond. À l’époque, nous travaillions simplement ensemble dans un magasin de disques, sans nécessairement imaginer les chemins que chacun allait emprunter.

Pour moi, C’Dément représentait bien davantage qu’un commerce. C’était un carrefour où se rencontraient des musiciens, des amateurs, des promoteurs et des passionnés de toutes sortes. J’y ai appris énormément sur l’industrie musicale, mais surtout sur les relations humaines qui permettent à une scène culturelle de se développer.

Ces années m’ont aussi permis de comprendre qu’un disquaire indépendant pouvait jouer un rôle important dans la vie musicale d’une ville. Il ne s’agissait pas uniquement de vendre des albums. Nous faisions découvrir des artistes, nous aidions les groupes à rejoindre leur public et nous participions, chacun à notre manière, à faire vivre la musique.


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Sam the Record Man — Entre deux mondes

Après mon passage chez C’Dément, je n’ai pas eu à aller bien loin pour trouver mon prochain emploi. J’ai simplement traversé la rue pour rejoindre Sam the Record Man, une chaîne de magasins de disques bien connue au Canada. Je poursuivais ainsi mon parcours dans l’industrie musicale, mais dans un environnement assez différent de celui des disquaires indépendants que j’avais fréquentés jusque-là.

Chez Sam the Record Man, j’ai eu l’occasion de travailler dans plusieurs départements. Je passais du rock au jazz, de la musique classique aux musiques du monde, sans oublier la musique francophone. Cette polyvalence me plaisait énormément. J’avais toujours été curieux musicalement, et travailler dans différents rayons me permettait de découvrir des artistes et des styles que je connaissais moins.

C’est toutefois au rayon jazz que j’ai fait certaines de mes plus grandes découvertes musicales. Pendant les moments plus tranquilles, je profitais du temps disponible pour lire et approfondir mes connaissances. J’avais entre les mains le Penguin Guide to Jazz, un ouvrage de référence consacré aux musiciens, aux albums et à l’histoire du jazz.

Je me suis mis à le lire avec une véritable fascination. Au fil des semaines, j’en ai parcouru pratiquement l’intégralité. Ce livre m’a permis de mieux comprendre les grandes périodes du jazz, de découvrir des discographies entières et de faire connaissance avec des musiciens dont je n’avais parfois jamais entendu parler.

Je venais principalement d’un univers punk et alternatif, mais je réalisais que le jazz possédait lui aussi une histoire extraordinaire, marquée par l’expérimentation, l’indépendance et une volonté constante de repousser les limites musicales. Plus j’en découvrais, plus j’avais envie d’en apprendre.

Pendant ce temps, l’industrie du disque commençait à traverser une période difficile. Les habitudes de consommation musicale changeaient, les ventes ralentissaient et les grandes surfaces exerçaient une concurrence de plus en plus forte sur les magasins spécialisés.

Chez Sam the Record Man, cette incertitude se faisait sentir. Nous travaillions dans un secteur en pleine transformation, même si nous ne pouvions pas encore mesurer toute l’ampleur des changements qui allaient bouleverser le commerce de la musique au cours des années suivantes.

Malgré ce contexte, je continuais de m’intéresser au fonctionnement du magasin. J’aimais comprendre comment les départements étaient organisés et chercher des façons de rendre notre travail plus efficace. Pour moi, un bon magasin de disques devait être agréable à parcourir, autant pour les clients que pour les employés.

J’ai même rédigé un mémo auquel j’avais donné un titre un peu humoristique : « Comment rénover un département au complet avec un seul tournevis ». Derrière cette formule se trouvait une idée assez simple : avec un peu d’organisation, de débrouillardise et de volonté, il était possible d’améliorer considérablement un espace de travail sans nécessairement disposer de grands moyens.

À mesure que le marché évoluait, l’avenir de Sam the Record Man devenait de plus en plus incertain. Les magasins de disques, qui avaient longtemps été des lieux incontournables pour découvrir et acheter de la musique, entraient dans une nouvelle époque.

J’ai finalement poursuivi mon parcours chez Musigo, toujours dans le domaine de la musique. Même si je changeais d’employeur, je continuais à faire ce que j’aimais : découvrir des artistes, partager mes connaissances et travailler au contact de gens passionnés.

Avec le recul, mes années chez Sam the Record Man ont été importantes pour mon évolution musicale. Elles m’ont permis d’élargir considérablement mes horizons et, surtout, de développer une passion pour le jazz qui allait m’accompagner pendant de nombreuses années.


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Musigo — La consignation comme réponse

Après avoir travaillé chez Rockweiler, C’Dément et Sam the Record Man, j’ai poursuivi mon parcours dans l’industrie musicale en rejoignant Musigo, une nouvelle bannière issue du changement de nom des anciens magasins Polyson. Cette chaîne était historiquement bien implantée en région et proposait principalement une sélection musicale destinée au grand public. Mais à Montréal, particulièrement au centre-ville, la clientèle avait des goûts beaucoup plus diversifiés et s’intéressait davantage aux artistes émergents et aux productions indépendantes.

J’ai rapidement constaté un problème avec ce qu’on appelait le catalogue de fond. Musigo achetait de grandes quantités d’albums populaires, une stratégie qui pouvait fonctionner dans certaines succursales régionales, mais qui ne répondait pas toujours aux attentes de la clientèle montréalaise.

À cette époque, les hebdomadaires culturels comme Voir, Ici, Mirror et Hour jouaient un rôle important dans la découverte musicale. Chaque semaine, ils présentaient de nouveaux groupes, publiaient des critiques d’albums et annonçaient les concerts à venir. Pourtant, plusieurs disques dont parlaient ces journaux étaient tout simplement absents de nos tablettes.

Je trouvais cette situation plutôt absurde. Nous avions un magasin de disques au centre-ville de Montréal, entouré d’une scène musicale particulièrement active, mais nous n’étions pas toujours en mesure d’offrir les albums que recherchaient les amateurs de musique indépendante.

J’ai donc décidé de mettre en place une solution. À la succursale du Faubourg Sainte-Catherine, j’ai développé un système de consignation de vinyles. L’idée était simple : plutôt que d’attendre que la chaîne commande certains titres par ses circuits habituels, pourquoi ne pas collaborer directement avec les disquaires indépendants et les acteurs de la scène locale ?

J’ai commencé à approcher plusieurs commerces et entreprises du milieu musical, dont Stomp Records, Soundcentral, Beatnick, Tabou et L’Oblique. Je leur proposais de déposer une sélection de disques en consignation chez Musigo. Ils conservaient ainsi la propriété de leur marchandise jusqu’à sa vente, tandis que nous pouvions offrir à notre clientèle des albums qui ne se retrouvaient pas dans notre inventaire habituel.

J’ai installé un présentoir spécialement consacré à ces vinyles, accompagné des cartes d’affaires des magasins participants. Je tenais à ce que les clients sachent d’où provenaient les disques et puissent découvrir ces commerces indépendants.

L’initiative a rapidement démontré qu’il existait une véritable demande pour ce type de musique. Les clients pouvaient enfin trouver des productions plus difficiles à obtenir, et les disquaires participants bénéficiaient d’un nouveau point de vente au centre-ville.

Chaque semaine, je faisais personnellement la tournée des commerces participants. Je leur remettais l’argent des disques vendus, récupérais de nouveaux exemplaires et retournais au Faubourg Sainte-Catherine pour regarnir les présentoirs. C’était un système assez artisanal, mais il fonctionnait.

Ce que j’aimais particulièrement dans cette démarche, c’était la collaboration entre les différents commerces. Certains auraient pu considérer les autres disquaires comme des concurrents. Pour ma part, je voyais plutôt une occasion de travailler ensemble afin de faire découvrir davantage de musique.

Devant l’intérêt suscité par cette initiative, j’ai proposé à Stomp Records d’explorer la possibilité d’étendre le modèle à d’autres succursales de Musigo au Québec. Je trouvais intéressant qu’une chaîne de magasins puisse contribuer à la diffusion de productions indépendantes qui, autrement, avaient parfois de la difficulté à rejoindre le grand public.

Chez Musigo, j’ai également côtoyé plusieurs personnes qui allaient poursuivre leur propre parcours musical. À l’arrière-boutique travaillait Gregory Paquet, le fils du propriétaire. Je me souviens qu’il jouait régulièrement de la guitare. Il allait plus tard fonder THE STILLS, un groupe montréalais dont l’album Logic Will Break Your Heart allait marquer la scène indie du début des années 2000.

Un autre jeune employé, Waahli, allait lui aussi faire son chemin dans la musique en devenant membre de NOMADIC MASSIVE. À l’époque, nous travaillions simplement dans un magasin de disques, sans nécessairement savoir ce que l’avenir réservait à chacun.

Pendant ce temps, l’industrie musicale traversait une transformation majeure. Au début des années 2000, des plateformes comme Napster, Audiogalaxy et KaZaA permettaient désormais aux internautes de télécharger et d’échanger des fichiers musicaux. Le format MP3 changeait rapidement la manière dont les gens découvraient et consommaient la musique.

Pour les magasins de disques, les conséquences commençaient à se faire sentir. Les ventes diminuaient et le modèle commercial sur lequel reposait une grande partie de l’industrie devenait de plus en plus fragile. Musigo n’a malheureusement pas échappé à cette réalité et l’entreprise a fini par faire faillite.

Lorsque j’ai compris que la fermeture approchait, une chose me préoccupait particulièrement : les disques que les commerçants indépendants m’avaient confiés en consignation.

Ces vinyles ne nous appartenaient pas. Ils étaient la propriété des disquaires et des entreprises qui avaient accepté de participer à mon projet. Je ne voulais surtout pas qu’ils se retrouvent mêlés à l’inventaire de Musigo et éventuellement intégrés aux actifs de l’entreprise lors de la faillite.

J’ai donc pris soin de retourner toute la marchandise en consignation à ses propriétaires avant la fermeture. Pour moi, c’était simplement une question de respect envers les personnes qui m’avaient fait confiance.

Avec le recul, cette expérience chez Musigo illustre bien la période de transition que traversait alors l’industrie du disque. D’un côté, nous essayions encore de faire vivre les magasins traditionnels en proposant de nouvelles idées. De l’autre, Internet transformait rapidement les habitudes de consommation musicale.

Je garde malgré tout de bons souvenirs de cette époque. J’avais réussi à créer des liens entre une chaîne de magasins et plusieurs disquaires indépendants, tout en permettant à des artistes moins connus de rejoindre un nouveau public.

Pour moi, la musique n’a jamais été uniquement une marchandise. Derrière chaque disque, il y avait des musiciens, des passionnés, des histoires et des gens qui travaillaient pour faire vivre cette culture. C’est ce qui m’intéressait avant tout, et c’est aussi ce qui allait continuer à guider mon parcours dans les années suivantes.


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Beatnick — Le renouveau du vinyle

Après mes années chez Musigo, j'ai poursuivi mon parcours dans l'univers des disquaires en rejoignant Beatnick, où j'ai eu la chance de travailler aux côtés de Nick Catalano, une figure bien connue des collectionneurs de disques montréalais. Contrairement aux grandes chaînes dans lesquelles j'avais travaillé auparavant, Beatnick était un commerce spécialisé où les disques usagés, les raretés et les vinyles occupaient une place centrale. C'était un environnement qui correspondait parfaitement à ma curiosité musicale.

À cette époque, le disque vinyle connaissait un regain d'intérêt auprès des collectionneurs et des amateurs de musique. Alors que l'industrie du disque traversait une période difficile avec l'arrivée du numérique, il existait toujours une clientèle passionnée qui recherchait des pressages particuliers, des albums rares ou simplement le plaisir de posséder un disque physique.

Une bonne partie de mon travail se déroulait à l'arrière-boutique, où je participais au catalogage d'un important inventaire destiné à la vente sur Internet. Nous utilisions des plateformes comme Gemm, eBay et, plus tard, Discogs. Il fallait identifier les albums, vérifier les éditions, décrire leur état et préparer les fiches pour les acheteurs.

Ce travail demandait beaucoup de patience et une bonne connaissance des disques. Deux exemplaires d'un même album pouvaient avoir des valeurs très différentes selon leur année de fabrication, leur pays d'origine ou leur pressage. J'apprenais constamment de nouvelles choses en manipulant ces milliers de vinyles.

Pendant que je travaillais à l'arrière, Spike et Jimmy s'occupaient principalement de l'avant du magasin. Ils accueillaient les clients, répondaient à leurs questions et faisaient vivre la boutique au quotidien. Chacun avait son rôle, mais nous partagions tous un intérêt pour la musique et les disques.

C'est aussi durant cette période que mon intérêt pour le jazz a continué à se développer. J'avais déjà commencé à approfondir mes connaissances chez Sam the Record Man, mais Beatnick m'offrait un autre contact avec cette musique : celui des vinyles originaux, des différentes éditions et des enregistrements parfois difficiles à trouver.

J'aimais parcourir les arrivages et découvrir des albums que je ne connaissais pas encore. Plus j'écoutais de jazz, plus je réalisais à quel point cet univers musical était vaste. Chaque musicien semblait me conduire vers d'autres artistes, d'autres périodes et d'autres enregistrements.

Je participais aussi à la sélection de certains disques que nous exposions sur les murs du magasin. Ces pochettes attiraient naturellement le regard des clients et donnaient à la boutique une personnalité bien à elle. J'aimais également conseiller les gens qui cherchaient à découvrir de nouveaux artistes ou à enrichir leur collection.

Mon travail chez Beatnick ne se limitait pas à la boutique. J'ai aussi participé à plusieurs Salons du Disque et événements consacrés aux collectionneurs. Avec Nick Catalano, nous nous rendions à des foires spécialisées pour vendre une partie de notre inventaire.

Je me souviens de nos déplacements à Ottawa, où nous transportions des caisses remplies de disques. Il fallait préparer le matériel, installer les tables, disposer les albums et passer la journée à discuter avec les collectionneurs. Ces événements me permettaient de rencontrer des passionnés qui connaissaient parfois les moindres détails d'un pressage ou d'une discographie.

Ce que j'appréciais dans ce milieu, c'était la diversité des connaissances. Certains collectionnaient exclusivement le jazz, d'autres le rock, le soul ou la musique électronique. Chacun avait ses préférences, ses découvertes et ses histoires à raconter.

À force de travailler dans les magasins de disques, j'ai commencé à envisager la possibilité d'ouvrir un jour ma propre boutique. J'avais acquis de l'expérience dans plusieurs commerces, des petites entreprises indépendantes aux grandes chaînes, et je connaissais maintenant différentes facettes du métier.

C'est avec cette idée en tête que j'ai décidé de retourner aux études en gestion à HEC Montréal. Je voulais acquérir des connaissances plus solides en administration et mieux comprendre les aspects financiers et organisationnels nécessaires pour exploiter une entreprise.

Toutefois, pendant que je poursuivais mes études, l'industrie musicale continuait de changer rapidement. Les téléchargements numériques, les nouvelles technologies et la transformation des habitudes de consommation rendaient l'avenir des magasins de disques de plus en plus incertain.

Après l'obtention de mon diplôme, j'ai commencé à reconsidérer mon projet d'ouvrir une boutique. J'aimais toujours autant les disques et le commerce de la musique, mais je voyais bien que le marché n'était plus celui que j'avais connu quelques années auparavant.

J'ai donc choisi de réorienter progressivement mon parcours professionnel vers le secteur des technologies musicales, tout en conservant ma passion pour les disques et la découverte musicale.

Avec le recul, mon passage chez Beatnick a été une étape importante. J'y ai approfondi mes connaissances du vinyle, découvert davantage l'univers des collectionneurs et développé une compréhension plus précise du commerce des disques rares et usagés.

Cette expérience m'a aussi appris qu'un disque pouvait représenter beaucoup plus qu'un simple support musical. Derrière chaque pochette se trouvaient une époque, des musiciens, des maisons de disques et parfois toute une histoire à découvrir. Cet intérêt pour les objets musicaux et leur histoire allait prendre une place grandissante dans ma vie au fil des années.


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TouchTunes — Programmer à grande échelle

Après avoir passé plusieurs années à travailler dans les magasins de disques, j’ai entrepris une nouvelle étape de mon parcours professionnel en rejoignant TouchTunes, une entreprise spécialisée dans les jukeboxes numériques installés dans les bars et les restaurants à travers l’Amérique du Nord. Je quittais ainsi progressivement l’univers traditionnel du commerce de disques pour entrer dans celui de la distribution musicale numérique.

J’ai intégré l’équipe de programmation musicale à une époque où les catalogues numériques connaissaient une croissance importante. Mon travail consistait à sélectionner, organiser et mettre à jour le contenu musical destiné à des dizaines de milliers de jukeboxes répartis au Canada, aux États-Unis et au Mexique.

L’ampleur du réseau était impressionnante. Contrairement à un magasin de disques, où l’on pouvait conseiller directement quelques clients à la fois, les choix musicaux que nous faisions chez TouchTunes pouvaient rejoindre un public considérable. Les chansons sélectionnées devenaient accessibles dans des milliers d’établissements, parfois très éloignés les uns des autres.

À cette époque, l’offre musicale des jukeboxes était principalement orientée vers les grands succès commerciaux. Les chansons populaires occupaient naturellement une place importante dans le catalogue, mais je trouvais qu’il existait aussi une occasion d’élargir les horizons musicaux des utilisateurs.

Avec mon expérience de disquaire et ma connaissance de différentes scènes musicales, j’ai participé à l’intégration d’un répertoire plus diversifié. Je souhaitais que les amateurs de punk, de metal, de jazz, de blues, de soul et de rock progressif puissent eux aussi retrouver leurs artistes préférés dans les jukeboxes.

Pour moi, il était important qu’un jukebox ne se limite pas uniquement aux chansons les plus populaires du moment. Je savais, pour avoir travaillé pendant des années dans les magasins de disques, que les goûts musicaux pouvaient varier énormément d’une personne à l’autre.

L’intégration de nouvelles chansons dans un réseau aussi vaste demandait toutefois beaucoup plus de travail qu’on pourrait l’imaginer. Il ne suffisait pas de choisir un album et de l’ajouter au catalogue. Chaque titre devait passer par plusieurs étapes, allant de la gestion des droits musicaux au traitement technique des fichiers, sans oublier les vérifications nécessaires avant sa mise en disponibilité.

J’ai ainsi découvert une autre facette de l’industrie musicale, beaucoup plus technique et structurée que celle des magasins de disques. Il fallait tenir compte de nombreux paramètres pour que les chansons puissent être correctement identifiées, classées et diffusées sur l’ensemble du réseau.

Une partie de mon travail consistait également à suivre de près l’évolution des palmarès et les nouvelles parutions musicales. Je devais rester attentif aux artistes qui gagnaient en popularité, aux albums qui venaient de sortir et aux chansons susceptibles d’intéresser les utilisateurs.

Cette veille musicale exigeait une grande curiosité. Même si j’avais mes propres préférences, je devais m’intéresser à des styles très différents et comprendre ce que les gens souhaitaient écouter dans les bars et les restaurants.

Il fallait aussi prendre des décisions concernant les titres à conserver, à ajouter ou à retirer du catalogue. L’objectif était de maintenir une sélection pertinente, capable de répondre aux attentes du public tout en respectant les priorités commerciales et techniques de l’entreprise.

J’ai trouvé cette expérience particulièrement intéressante parce qu’elle me permettait d’utiliser les connaissances musicales acquises au fil des années dans un environnement complètement différent. Tout ce que j’avais appris chez Rockweiler, C’Dément, Sam the Record Man, Musigo et Beatnick me servait maintenant à une autre échelle.

Au fil des années, TouchTunes a connu plusieurs transformations organisationnelles. L’entreprise accordait une place de plus en plus importante au développement technologique et à l’expansion de ses activités numériques. L’industrie musicale continuait elle aussi de changer rapidement, avec l’arrivée de nouvelles plateformes et de nouvelles façons d’accéder à la musique.

De mon côté, je ressentais progressivement le désir d’explorer une autre passion qui m’accompagnait depuis l’adolescence : la vidéo.

Depuis les années 1990, j’avais passé énormément de temps à filmer des concerts, des musiciens et des moments de la vie quotidienne. Même si mon parcours professionnel m’avait conduit vers les magasins de disques et la programmation musicale, je n’avais jamais complètement abandonné mon intérêt pour l’image.

En 2011, j’ai donc décidé de retourner aux études en production film et télévision à l’Institut Grasset. Je souhaitais approfondir mes connaissances techniques et développer davantage cette passion qui avait commencé avec une caméra familiale, bien des années auparavant.

Avec le recul, mon passage chez TouchTunes représente une transition importante dans mon parcours. J’y ai découvert le fonctionnement d’un réseau de distribution musicale à grande échelle et acquis une expérience précieuse dans la gestion de catalogues numériques.

J’étais passé des tablettes de magasins remplies de disques compacts et de vinyles à un univers où des milliers de chansons pouvaient être distribuées électroniquement à travers l’Amérique du Nord. La technologie avait profondément transformé l’industrie, mais une chose demeurait inchangée pour moi : le plaisir de découvrir de la musique et de la partager avec les autres.


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Institut Grasset — Retour à la vidéo

En 2011, j'ai décidé de retourner aux études en production film et télévision à l'Institut Grasset. Après plusieurs années passées dans l'industrie musicale, j'avais envie de renouer avec une passion qui m'accompagnait depuis l'adolescence : la vidéo. Depuis mes premières captations de skateboard et de concerts punk dans les années 1990, j'avais toujours aimé filmer, monter des images et documenter ce qui se passait autour de moi. Cette fois, je voulais approfondir mes connaissances et apprendre à travailler avec des méthodes et des équipements professionnels.

Ce retour aux études représentait une nouvelle étape de mon parcours. J'avais déjà beaucoup d'expérience sur le terrain, mais je souhaitais mieux comprendre les différentes facettes de la production audiovisuelle : la réalisation, la prise de vues, l'éclairage, le son et le montage. Je découvrais aussi le travail en équipe, qui occupait une place essentielle dans la production cinématographique et télévisuelle.

Durant ma formation, j'ai participé à la création d'All Access Productions, un collectif réunissant plusieurs étudiants de ma cohorte. Nous partagions le désir de mettre rapidement en pratique ce que nous apprenions en classe. Plutôt que de nous limiter aux exercices scolaires, nous voulions réaliser de véritables projets et acquérir de l'expérience en filmant des artistes et des spectacles.

L'une de nos premières réalisations a été une captation multicaméra de SAM ROBERTS BAND au Métropolis de Montréal. Pour moi, qui avais passé une bonne partie des années 1990 à filmer des concerts avec une seule caméra, travailler avec plusieurs caméras représentait une évolution considérable. Nous pouvions maintenant couvrir un spectacle sous différents angles et construire un montage beaucoup plus dynamique.

Cette expérience nous a encouragés à poursuivre dans cette direction. Nous avons ensuite participé à des tournages avec plusieurs artistes, dont VULGAIRES MACHINS, MARIE-PIERRE ARTHUR, THE JOY FORMIDABLE, MILO GREENE et TEENAGE BOTTLEROCKET.

J'aimais particulièrement retrouver l'univers des concerts, mais avec une approche différente de celle de mes premières années comme vidéaste amateur. Cette fois, il fallait préparer les tournages, coordonner les caméras, anticiper les déplacements des musiciens et réfléchir au résultat final. Je réalisais à quel point une captation réussie reposait autant sur la préparation que sur les images elles-mêmes.

Avec All Access Productions, nous avons également participé à la création de plusieurs contenus vidéo pour SIMPLE PLAN. Ces réalisations ont ensuite été diffusées sur les plateformes numériques du groupe. C'était une belle occasion de voir notre travail rejoindre directement les amateurs de musique.

Parmi les personnes avec qui j'ai collaboré durant cette période se trouvait Louka Boutin. Nous avons travaillé ensemble sur plusieurs projets pendant nos études. Ces collaborations m'ont permis de découvrir différentes façons d'aborder la réalisation et de comprendre l'importance de s'entourer de gens qui possèdent des compétences complémentaires.

Pour notre projet de fin d'études, nous avons décidé de réaliser un court métrage à New York, inspiré de Rhapsody in Blue. Ce projet nous a amenés à travailler dans un environnement complètement différent de celui de Montréal.

Nous avons également eu l'occasion de faire participer Peter Hale, qui avait été l'assistant du poète américain Allen Ginsberg. Sa présence ajoutait une dimension culturelle intéressante à notre projet, en établissant un lien avec l'histoire artistique et littéraire new-yorkaise.

Tourner à New York dans le cadre de mes études représentait une expérience particulière. J'avais déjà voyagé et travaillé à l'étranger, mais cette fois, j'étais sur place pour réaliser un projet audiovisuel avec une équipe. Il fallait composer avec les contraintes du tournage tout en essayant de traduire notre vision en images.

Ces années à l'Institut Grasset m'ont permis de développer davantage mes compétences techniques et de mieux comprendre les exigences de la production vidéo. J'avais désormais une formation qui venait compléter les nombreuses heures passées derrière une caméra depuis mon adolescence.

Malgré toutes ces expériences, j'ai aussi pris conscience des défis associés à une carrière dans le cinéma et la télévision. Le milieu était exigeant, les horaires pouvaient être imprévisibles et il n'était pas toujours facile de transformer une passion en carrière stable.

J'ai donc poursuivi mon parcours professionnel dans d'autres domaines, sans pour autant abandonner mon intérêt pour la vidéo et la musique.

Avec le recul, ce retour aux études représentait une continuité plutôt qu'un véritable changement de direction. Depuis les premières images que je tournais avec une caméra familiale jusqu'aux captations multicaméras réalisées avec All Access Productions, j'avais toujours été animé par le même désir : filmer des moments, raconter des histoires et conserver des traces de ce que je vivais.

Je ne le savais pas encore, mais cette habitude de documenter les gens, les lieux et les événements allait éventuellement prendre une nouvelle forme dans mon travail de préservation de l'histoire musicale montréalaise.


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Craig Morrison — Racines du rock et du R&B

Parallèlement à mes activités professionnelles, j'ai eu la chance de suivre pendant plusieurs années des cours consacrés aux origines du rock'n'roll et du rhythm and blues avec l'ethnomusicologue Craig Morrison. Après avoir passé une bonne partie de ma jeunesse à écouter du punk et du rock alternatif, puis à découvrir le jazz, je souhaitais mieux comprendre les racines de toutes ces musiques et les liens qui existaient entre elles.

Ces rencontres avaient quelque chose de particulier. Nous formions un petit groupe de passionnés qui se réunissait chez Steven Morris, un réalisateur et producteur montréalais. Ce n'était pas un cours universitaire traditionnel, mais plutôt une occasion d'approfondir nos connaissances dans un cadre convivial, entourés de gens qui partageaient le même intérêt pour l'histoire musicale.

Craig Morrison possédait une connaissance impressionnante des origines du rock'n'roll. À travers ses recherches et ses présentations, il nous faisait découvrir les artistes, les enregistrements et les courants musicaux qui avaient contribué à la naissance de cette musique.

J'ai ainsi pu mieux comprendre comment le blues, le gospel, le rhythm and blues, la country et d'autres traditions musicales avaient progressivement contribué à l'émergence du rock'n'roll. Plus j'en apprenais, plus je réalisais que les genres musicaux que nous avons tendance à séparer étaient en réalité profondément liés.

Cette approche historique me fascinait. J'avais passé des années à découvrir des groupes, à acheter des disques et à filmer des concerts, mais je commençais maintenant à m'intéresser davantage aux origines des styles musicaux et aux personnes qui avaient participé à leur évolution.

Le groupe réunissait des participants aux parcours variés. Plusieurs allaient d'ailleurs poursuivre des carrières dans différents domaines du milieu culturel. Les discussions ne se limitaient pas aux cours eux-mêmes. Elles se prolongeaient souvent autour de nos découvertes musicales, de nos lectures et de nos expériences personnelles.

Grâce aux recherches et aux contacts de Craig Morrison, j'ai également eu l'occasion de rencontrer plusieurs figures associées à l'histoire du rock. Parmi elles figuraient Robbie Krieger, guitariste de THE DOORS, et Micky Dolenz, membre de THE MONKEES, ainsi que d'autres musiciens et artisans de cette époque.

Pour quelqu'un comme moi, qui avait grandi en écoutant énormément de musique, ces rencontres représentaient une occasion privilégiée d'entrer en contact avec des artistes ayant participé à son histoire. Je trouvais intéressant de pouvoir faire le lien entre les disques que je connaissais et les personnes qui les avaient créés.

J'ai aussi participé à la documentation de plusieurs éditions de Roots of Rock & Roll, une série de conférences et de spectacles présentée à Montréal. Ces événements permettaient de faire découvrir au public certaines des grandes figures et traditions musicales qui avaient précédé ou accompagné l'apparition du rock'n'roll.

Ce travail de documentation rejoignait directement mon intérêt pour la vidéo. Depuis les années 1990, j'avais pris l'habitude de filmer les concerts et les événements auxquels j'assistais. Avec Roots of Rock & Roll, cette démarche prenait une dimension plus historique. Il ne s'agissait plus seulement de conserver le souvenir d'un spectacle, mais aussi de contribuer à documenter un patrimoine musical.

C'est également durant cette période que j'ai découvert plus en profondeur l'histoire de Vann « Piano Man » Walls, un pianiste américain qui avait participé à plusieurs enregistrements importants du rhythm and blues avant de s'établir à Montréal, où il vivait depuis plusieurs décennies.

Son parcours était fascinant. Voilà un musicien qui avait côtoyé une partie de l'histoire du rhythm and blues américain et qui avait ensuite vécu pendant des années à Montréal. Pourtant, son nom demeurait relativement peu connu du grand public.

Sous l'impulsion de Steven Morris, un projet de documentaire consacré à Vann Walls a été entrepris. Le travail s'est échelonné sur de nombreuses années, avec l'objectif de raconter son histoire et de faire découvrir son importance à une nouvelle génération d'amateurs de musique.

J'ai eu l'occasion d'accompagner Steven à différentes étapes de cette aventure, y compris lors de projections présentées au Festival du Nouveau Cinéma de Montréal et dans le cadre d'événements organisés aux États-Unis.

Cette expérience m'a permis de mieux comprendre le travail nécessaire pour raconter la vie d'un musicien à travers un documentaire. Derrière les images et les témoignages se cachent des années de recherches, de rencontres et de vérifications. Il faut retrouver des documents, reconstituer des événements et tenter de préserver le plus fidèlement possible la mémoire d'une personne et de son époque.

Je réalisais aussi que l'histoire musicale ne se limite pas aux artistes les plus célèbres. Derrière les grands noms se trouvent des milliers de musiciens, de producteurs, de techniciens et d'autres artisans qui ont contribué à façonner les musiques que nous connaissons aujourd'hui.

Avec le recul, mes années passées auprès de Craig Morrison et de Steven Morris ont été importantes dans mon évolution personnelle. Elles m'ont permis de développer un intérêt encore plus profond pour la recherche historique et pour la préservation des témoignages liés à la musique.

J'avais déjà accumulé des années d'expérience comme disquaire, vidéaste et passionné de musique. Mais je commençais maintenant à regarder les disques, les photographies, les affiches et les documents d'époque sous un autre angle. Ces objets n'étaient pas seulement des souvenirs ou des pièces de collection : ils pouvaient aussi devenir des sources précieuses pour comprendre et raconter l'histoire.

Ces années passées auprès de Craig Morrison et de Steven Morris ont profondément enrichi ma connaissance de la musique américaine. Elles m'ont surtout appris à regarder au-delà des artistes célèbres, à m'intéresser aux musiciens moins connus et à comprendre le travail de recherche nécessaire pour raconter leur histoire.


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SODRAC & Upstairs — Une immersion dans le jazz

Après mes études à l'Institut Grasset, j'ai poursuivi mon parcours dans l'industrie musicale en travaillant à la SODRAC, la Société du droit de reproduction des auteurs, compositeurs et éditeurs au Canada. J'y occupais un poste d'agent de licences, ce qui m'a permis de découvrir une autre facette du milieu musical : celle des droits d'auteur et de l'utilisation des œuvres dans les productions audiovisuelles.

Mon travail consistait à participer au traitement des licences musicales liées à différentes productions télévisuelles québécoises. Après avoir travaillé pendant des années dans les magasins de disques, puis dans la programmation musicale numérique chez TouchTunes, je découvrais maintenant les mécanismes administratifs et juridiques qui permettent l'utilisation de la musique dans les médias.

Cette expérience m'a permis de mieux comprendre le rôle des auteurs, des compositeurs et des éditeurs, ainsi que les responsabilités des producteurs lorsqu'ils souhaitent utiliser une œuvre musicale. C'était un univers moins visible que celui des concerts ou des magasins de disques, mais tout aussi important dans le fonctionnement de l'industrie.

Cette période de ma vie a également été marquée par un événement beaucoup plus personnel : le décès de mon père. Sa disparition a profondément marqué ma vie. Comme c'est souvent le cas lorsqu'on perd un parent, cette épreuve m'a amené à réfléchir à beaucoup de choses, dont le passage du temps et la place que prennent les souvenirs dans notre existence.

Au cours des mois qui ont suivi, je me suis plongé davantage dans le jazz. Ce n'était pas une musique entièrement nouvelle pour moi. J'avais commencé à m'y intéresser plusieurs années auparavant, lorsque je travaillais chez Sam the Record Man et Beatnick. Mais cette fois, mon intérêt prenait une place beaucoup plus importante dans ma vie.

J'ai commencé à fréquenter régulièrement l'Upstairs Jazz Bar & Grill, un club montréalais qui allait devenir l'un de mes endroits préférés pour écouter de la musique. Contrairement aux grands spectacles auxquels j'avais assisté pendant ma jeunesse, l'Upstairs offrait une expérience beaucoup plus intime. On pouvait écouter les musiciens de près, observer leur jeu et apprécier les échanges qui se produisaient sur scène.

J'y ai découvert et entendu plusieurs artistes extraordinaires, dont Barry Harris, Jimmy Cobb et Harold Mabern. Ces musiciens avaient participé à des décennies d'histoire du jazz, et les voir jouer dans une petite salle montréalaise représentait pour moi une occasion privilégiée.

Plus je fréquentais l'Upstairs, plus j'apprenais à apprécier les différentes dimensions du jazz. Je m'intéressais aux musiciens, à leurs influences, aux standards qu'ils interprétaient et à la manière dont chacun pouvait apporter sa propre personnalité à une composition.

Parallèlement, je continuais à réaliser différents projets vidéo. J'ai entre autres collaboré avec Vânia Aguiar, avec qui j'ai participé à plusieurs réalisations. Ces projets m'ont permis de rencontrer diverses personnalités du milieu culturel et médiatique québécois et de poursuivre mon travail derrière la caméra.

À force de fréquenter l'Upstairs, j'ai progressivement fait connaissance avec son propriétaire, Joël Giberovitch. Ma présence régulière au club, mon intérêt pour la musique et mon expérience en photographie et en vidéo ont éventuellement mené à une collaboration professionnelle.

Joël a commencé à me confier différentes responsabilités liées aux médias sociaux, à la photographie, à la vidéo et au marketing de l'établissement. Ce qui avait commencé comme une simple passion pour le jazz s'est ainsi transformé en une occasion de participer directement à la vie du club.

Au fil des années, j'ai photographié et filmé un nombre considérable de spectacles. J'ai accumulé des milliers d'images et de vidéos documentant les artistes qui se produisaient à l'Upstairs. Cette activité me permettait de réunir plusieurs de mes intérêts : la musique, la photographie, la vidéo et la documentation d'événements culturels.

J'assistais aussi régulièrement aux jam sessions du lundi soir, dirigées par le batteur Jim Doxas. Ces soirées occupent une place particulière dans la vie musicale du club. Elles permettent à des musiciens de différentes générations de se rencontrer, de jouer ensemble et d'échanger autour d'un répertoire commun.

J'aimais particulièrement l'atmosphère de ces soirées. Contrairement à un spectacle entièrement préparé, une jam session laisse beaucoup de place à la spontanéité. On ne sait pas toujours qui montera sur scène ni ce qui se produira musicalement. C'est justement ce qui rend ces rencontres intéressantes.

C'est dans ce contexte que j'ai découvert plusieurs artistes de la relève montréalaise, dont la pianiste Gentiane MG. J'ai rapidement été impressionné par son talent et son potentiel. J'ai eu l'occasion de contribuer à la réalisation de certains outils promotionnels qui l'ont accompagnée au début de sa carrière professionnelle.

L'Upstairs accueillait également de nombreuses figures importantes du jazz international. Au fil des années, j'ai eu la chance d'y rencontrer des musiciens comme Benny Golson, Azar Lawrence, Jimmy Heath, Albert « Tootie » Heath, Bob Cranshaw et Dr. Lonnie Smith.

Pour moi, ces rencontres avaient une signification particulière. Plusieurs de ces artistes avaient joué avec des musiciens dont je possédais les albums depuis des années. Certains avaient même participé à des enregistrements qui occupaient une place importante dans l'histoire du jazz. Pouvoir les voir jouer et les rencontrer dans un club montréalais rendait cette histoire beaucoup plus concrète.

Au-delà des artistes internationaux, j'ai aussi développé une appréciation encore plus grande pour les musiciens de jazz montréalais. L'Upstairs m'a permis de découvrir la richesse de cette scène locale et de constater à quel point Montréal possédait une communauté musicale talentueuse et active.

Avec le temps, ma participation à la vie du club a dépassé la simple promotion de spectacles. En photographiant les artistes, en filmant leurs prestations et en conservant les traces de leur passage, je contribuais également à documenter une partie de l'histoire de l'établissement.

J'ai aussi fourni une partie de ma collection personnelle de disques vinyles pour contribuer au décor de l'Upstairs. C'était une façon de partager ma passion pour les disques tout en participant à l'ambiance d'un lieu auquel je m'étais attaché.

Avec le recul, je considère mes années à l'Upstairs comme une période importante de mon parcours musical. J'y ai approfondi mes connaissances du jazz, rencontré des musiciens exceptionnels et développé des liens avec plusieurs personnes de la scène montréalaise.

Après avoir passé une bonne partie de ma jeunesse dans l'univers du punk et du rock alternatif, je découvrais une autre communauté musicale, avec ses traditions, ses lieux de rencontre et ses propres histoires. Les styles étaient différents, mais je retrouvais cette même passion pour la musique et ce même désir de la partager.

L'Upstairs est progressivement devenu une seconde maison pour moi. J'y ai découvert des musiciens extraordinaires, développé des amitiés et approfondi ma connaissance du jazz. Après tant d'années passées dans l'univers du punk et du rock alternatif, j'avais trouvé à Montréal un autre milieu musical dans lequel je me sentais parfaitement à ma place.


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Sunwing — Changer d’horizon

En 2015, après avoir consacré une bonne partie de ma vie professionnelle à la musique, à la vidéo et au milieu culturel, j'ai décidé de changer complètement de direction. J'ai rejoint Sunwing à titre d'agent de bord. Mais contrairement à ce que l'on pourrait penser, cette décision n'était pas simplement motivée par une envie de voyager ou de découvrir un nouveau métier. Elle était avant tout liée à un événement qui avait profondément bouleversé ma vie personnelle : mon divorce avec ma première femme, Sarah.

Pour comprendre cette période, il faut revenir plusieurs années en arrière. Sarah venait d'une famille immigrante d'origine arabe et de tradition musulmane. Même si elle n'était pas particulièrement pratiquante, l'islam occupait une place importante dans son environnement familial, particulièrement auprès des membres de sa famille élargie qui vivaient à l'étranger.

Sarah et sa sœur avaient grandi dans une réalité que connaissent plusieurs enfants de familles immigrantes : celle de devoir composer avec les traditions familiales d'un côté et les valeurs de la société québécoise dans laquelle elles évoluaient de l'autre.

Lorsqu'il était question de relations amoureuses, ces différences pouvaient devenir particulièrement difficiles à concilier. Rencontrer un conjoint qui n'était pas musulman soulevait des questions familiales, religieuses et culturelles qui dépassaient largement la relation entre deux personnes.

C'est dans ce contexte que je me suis retrouvé dans une situation assez complexe. Pour que notre relation puisse être acceptée dans l'ensemble de son environnement familial, la solution qui semblait s'imposer était que je me convertisse à l'islam.

Cette perspective entrait pourtant en conflit avec mes convictions spirituelles de l'époque. Je m'intéressais depuis longtemps aux grandes questions philosophiques et religieuses, mais je me reconnaissais davantage dans une pensée proche de celle du philosophe Jiddu Krishnamurti, qui invitait chacun à chercher la vérité par lui-même, sans nécessairement se soumettre à une autorité spirituelle ou à une tradition établie.

Une idée de Krishnamurti résumait assez bien mon état d'esprit : « Be a light unto yourself. » Autrement dit, être sa propre lumière, apprendre à réfléchir par soi-même et ne pas laisser les autres déterminer entièrement ses convictions.

Me convertir à une religion pour des raisons liées à ma vie conjugale représentait donc un véritable dilemme. D'un côté, je souhaitais construire ma vie avec Sarah et respecter sa famille. De l'autre, je tenais à conserver mon indépendance de pensée et à demeurer fidèle à mes convictions personnelles.

Il existait aussi une dimension très concrète à cette situation. Nous souhaitions pouvoir rendre visite à sa famille élargie en Arabie saoudite. À cette époque, le pays n'était pas encore ouvert au tourisme international comme il l'est devenu par la suite. Dans le contexte de nos démarches de voyage, je devais obtenir un visa indiquant que j'étais musulman.

J'ai finalement choisi de me convertir à l'islam. Ce n'était pas une décision anodine. Elle avait des conséquences sur ma vie personnelle, sur mes relations familiales et sur ma façon de me définir spirituellement.

Cette décision n'a pas été bien accueillie par ma propre famille. Les différences de traditions, les incompréhensions et les réactions entourant ma conversion ont ajouté une autre dimension à une situation déjà délicate.

Avec le recul, je me dis parfois que cette période de ma vie pourrait presque faire l'objet d'une étude de cas sur les relations interreligieuses et interculturelles au Québec. Elle illustrait les défis qui peuvent apparaître lorsque deux personnes issues de milieux différents souhaitent construire une vie commune, alors que leurs familles entretiennent des attentes parfois difficiles à concilier.

Je ne voulais toutefois pas me contenter d'une conversion qui n'aurait été qu'une formalité administrative ou familiale. Puisque j'avais accepté d'entreprendre cette démarche, je souhaitais comprendre sérieusement la religion à laquelle je me joignais.

J'ai donc entrepris la lecture du Coran, que j'ai lu en entier. J'ai également appris mes prières en arabe. Mais je ne me suis pas arrêté là. Je me suis inscrit au Collège Platon, à Montréal, où j'ai étudié la langue arabe afin d'apprendre à la lire, à l'écrire et à la parler. Au-delà de la dimension religieuse, je souhaitais mieux comprendre la langue et la culture de la famille de Sarah.

Malgré cet apprentissage, ma relation avec l'islam est demeurée, à mes yeux, davantage philosophique que strictement religieuse. Je n'ai jamais considéré que l'on pouvait enfermer Dieu dans une seule définition, une seule tradition ou une seule manière de croire. Pour moi, Dieu représente peut-être cette force mystérieuse à l'origine de l'univers, cette réalité qui dépasse notre compréhension et à laquelle les êtres humains tentent de donner un sens depuis des millénaires.

Je me suis toujours considéré comme un être humain faisant face à Dieu, peu importe ce que ce mot peut réellement signifier. Je ne prétends pas connaître sa nature ni posséder les réponses aux grandes questions de l'existence. Ma démarche consiste plutôt à chercher, à réfléchir et à demeurer ouvert à ce que je ne comprends pas encore.

En parallèle de mon cheminement dans l'islam, je conservais donc cette conviction intime : si Dieu existe, peu importe sa nature ou la forme qu'on lui attribue, peut-être qu'un jour nos chemins se croiseront.

Cette expérience m'a permis de découvrir une tradition religieuse de l'intérieur, plutôt que de simplement l'observer de l'extérieur. Elle m'a également amené à réfléchir aux rapports entre la foi, la culture, la famille et l'identité.

Parmi les expériences les plus marquantes de cette période figure sans aucun doute mon voyage en Arabie saoudite. Encore aujourd'hui, je considère ce séjour comme l'un des plus beaux voyages de toute ma vie.

Je dois tout de même admettre que j'étais nerveux avant mon départ. Je ne savais pas exactement à quoi m'attendre. L'Arabie saoudite me semblait être un pays très différent de celui dans lequel j'avais grandi, avec des règles et des traditions que je connaissais encore relativement peu.

Et moi qui avais un tatouage du diable sur la jambe, je me demandais comment j'allais bien pouvoir passer tout mon séjour sans commettre d'impair ! Je m'imaginais devoir constamment marcher sur des œufs, surveiller mes paroles et faire attention à chacun de mes gestes.

Heureusement, ce ne fut absolument pas le cas.

Dès mon arrivée, la famille de Sarah m'a accueilli avec une chaleur et une générosité extraordinaires. Je me suis rapidement senti à l'aise parmi eux. Mes inquiétudes ont fait place à la curiosité et au plaisir de découvrir leur quotidien.

L'un des oncles de Sarah avait travaillé toute sa vie au service de l'un des princes de la famille royale saoudienne. Et des princes, en Arabie saoudite, il y en avait beaucoup ! Sa famille connaissait également Mohammed Abdu, l'immense chanteur saoudien souvent surnommé « l'Artiste des Arabes ». J'aurais tellement aimé avoir l'occasion de le rencontrer.

Je voulais vivre cette expérience pleinement, sans rester simplement un touriste qui observe les choses de loin. J'ai donc insisté pour porter la dishdasha, ce long vêtement traditionnel qui descend jusqu'aux chevilles. Je voulais aussi découvrir les coutumes locales, partager les activités de la famille et m'imprégner autant que possible de mon nouvel environnement.

Il y avait également une chose que je tenais absolument à faire : voir le désert le plus tôt possible.

Les oncles de Sarah ne comprenaient pas vraiment mon enthousiasme.

« Mais JF, pourquoi veux-tu voir le désert ? Il n'y a rien dans le désert ! »

Pour eux, le désert faisait partie du paysage habituel. Il n'avait rien de particulièrement extraordinaire. Mais pour moi, qui avais grandi à Montréal, c'était tout autre chose. Je voulais vivre mon petit moment Lawrence d'Arabie, monter sur un chameau et contempler cette immense étendue de sable qui semblait se prolonger à l'infini.

Mission accomplie.

Ce qui paraissait banal aux yeux de mes hôtes représentait pour moi une découverte extraordinaire. C'était aussi l'occasion de rire ensemble de nos différences de perception.

L'appel à la prière constituait une autre découverte marquante. Cinq fois par jour, il résonnait dans la ville, rappelant la place importante qu'occupait la religion dans la vie quotidienne.

Les oncles de Sarah me demandaient parfois :

« JF, veux-tu aller prier à la mosquée ? »

Ma réponse était presque toujours la même :

« Let's go ! Je suis là. Allons-y ! »

Je voulais participer pleinement à cette expérience, et non rester à l'écart. Les oncles semblaient particulièrement apprécier mon enthousiasme. Ils étaient même impressionnés que l'initiative vienne parfois de moi.

Je me souviens aussi de nos promenades dans les marchés du vieux Riyad. Lorsque nous marchions avec l'un des oncles de Sarah, les gens le saluaient constamment. Tout le monde semblait le connaître.

J'avais presque l'impression d'être escorté par une vedette ! À chaque détour, quelqu'un venait lui adresser la parole ou le saluer. Et comme je l'accompagnais, les salutations s'étendaient naturellement à moi.

Ces moments m'ont permis de découvrir une dimension profondément humaine du pays, bien différente de l'image que je m'en étais faite avant mon départ.

Il faut toutefois apporter une nuance importante à ce récit. Si mon voyage en Arabie saoudite demeure l'un des plus beaux de toute ma vie, je suis parfaitement conscient que mon expérience était celle d'un homme, étranger de surcroît, et qu'elle aurait été bien différente si j'avais été une femme. Je suis un homme blanc, de grande taille, aux yeux bleus. Mon apparence, mon statut de visiteur et le fait d'être accueilli par une famille qui m'aimait me plaçaient dans une situation très particulière.

À cette époque, les femmes en Arabie saoudite vivaient sous des restrictions considérables. Elles ne pouvaient pas conduire, leur liberté de déplacement était encadrée par un système de tutelle masculine et elles devaient respecter des règles vestimentaires beaucoup plus strictes que celles imposées aux hommes. Les réalités variaient d'une famille à l'autre, mais les inégalités étaient bien présentes.

Je ne voudrais donc pas que mon admiration pour l'hospitalité et la générosité des gens que j'ai rencontrés soit interprétée comme une approbation de toutes les règles qui régissaient cette société. On peut aimer profondément un pays, sa culture et ses habitants tout en portant un regard critique sur certaines de ses lois et de ses traditions.

Je garde un souvenir magnifique de l'Arabie saoudite et de l'amour que j'y ai reçu, sans oublier que la liberté dont je bénéficiais n'était pas nécessairement celle dont disposaient les femmes autour de moi.

Lorsque mon mariage a pris fin, j'ai aussi laissé derrière moi ces liens et cette famille qui m'avait accueilli avec tant de bienveillance. C'est une dimension de la séparation à laquelle on ne pense pas toujours : lorsqu'un couple se défait, ce ne sont pas seulement deux personnes qui prennent des chemins différents. Il arrive que tout un univers familial disparaisse également de notre quotidien.

Depuis le début de notre relation, Sarah avait toujours été claire avec moi sur deux choses importantes : elle ne désirait pas avoir d'enfants et elle souhaitait un jour quitter le Canada. Une grande partie de sa famille vivait à l'étranger, et cette distance lui pesait. Elle se sentait déchirée entre la vie qu'elle menait ici et les liens familiaux qui l'attachaient à un autre pays.

De mon côté, je me disais qu'avec le temps, elle changerait peut-être d'idée. Je pensais que les années passées ensemble et la vie que nous construisions pourraient éventuellement modifier ses aspirations. Mais ce ne fut pas le cas. Sarah savait ce qu'elle voulait, et ses souhaits sont demeurés les mêmes.

Après environ dix années de relation, elle a finalement décidé de partir et de mettre fin à notre mariage.

Un jour, elle est partie. Et c'est tout.

Avec le recul, je ne peux pas dire qu'elle m'avait caché ses intentions. Elle m'en avait parlé dès le départ. C'est plutôt moi qui avais espéré que les choses changeraient. Cette séparation a néanmoins été extrêmement difficile à vivre, d'autant plus qu'elle me laissait dans une situation personnelle et financière précaire.

Depuis plusieurs années, je tentais de poursuivre ma carrière dans le milieu culturel, un domaine qui m'avait apporté énormément de satisfaction sur le plan personnel, mais qui ne m'offrait pas toujours la stabilité financière dont j'avais besoin.

Mon divorce a été le déclencheur d'une réflexion beaucoup plus profonde. Je ne pouvais plus continuer exactement de la même manière. Je devais reprendre ma vie en main et trouver une direction professionnelle qui me permettrait de retrouver une certaine stabilité.

C'est principalement pour cette raison que j'ai décidé de quitter l'industrie musicale comme activité professionnelle principale.

Cette décision n'était pas facile. La musique avait occupé une place centrale dans ma vie depuis l'adolescence. J'avais travaillé dans les magasins de disques, participé à des projets vidéo, rencontré des centaines de musiciens et développé des connaissances dans plusieurs secteurs de l'industrie.

Mais j'en étais arrivé à un moment où ma passion ne suffisait plus à répondre à mes besoins. Il fallait faire des choix concrets pour mon avenir.

C'est ainsi que je me suis tourné vers le transport aérien et que j'ai commencé à travailler chez Sunwing.

Après des années passées dans les magasins de disques, les bureaux et les salles de spectacle, je me retrouvais maintenant à bord d'avions, dans un environnement professionnel complètement différent.

Le métier d'agent de bord exigeait de nouvelles compétences. J'ai découvert l'importance des procédures de sécurité, du travail d'équipe et du service à la clientèle dans un milieu où chaque employé possède des responsabilités précises.

Derrière l'image parfois glamour de l'aviation se trouve une réalité beaucoup plus structurée. La sécurité des passagers demeure la priorité, et les membres de l'équipage doivent être capables de réagir à une grande variété de situations.

J'aimais cette dimension du travail. Il fallait être attentif, organisé, capable de communiquer clairement et de collaborer efficacement avec ses collègues. Chaque vol pouvait présenter des circonstances différentes.

Mon expérience dans l'aviation m'a également permis de découvrir le fonctionnement d'une grande entreprise de transport, avec ses horaires, ses procédures, ses exigences opérationnelles et ses responsabilités envers les voyageurs.

Même si j'avais changé de domaine professionnel, je n'avais pas abandonné mes projets créatifs. La musique et la vidéo continuaient d'occuper une place importante dans ma vie.

Avec Sarah, j'avais participé à la réalisation de différents contenus vidéo et d'entrevues consacrés à la musique populaire. Ces projets indépendants nous avaient permis de rencontrer plusieurs artistes et personnalités qui avaient marqué l'histoire de la musique.

Parmi ces rencontres figuraient CJ Ramone, ancien bassiste des RAMONES, ainsi que James Lowe, chanteur du groupe psychédélique THE ELECTRIC PRUNES.

Nous avions également eu l'occasion de rencontrer plusieurs musiciens associés à l'histoire des BEACH BOYS, dont Brian Wilson, Mike Love et Al Jardine.

Ces expériences témoignaient de la place qu'avait occupée la musique dans notre vie commune. Malgré les difficultés qui ont éventuellement mené à notre séparation, nous avions aussi partagé des découvertes, des rencontres et des moments que je n'oublierai pas.

Je n'ai jamais cessé d'aimer le punk, le rock alternatif, le jazz ou les autres styles musicaux qui avaient façonné mon parcours. Simplement, je ne cherchais plus nécessairement à faire de cette passion ma principale source de revenus.

Avec le temps, mon expérience chez Sunwing m'a amené à envisager une autre possibilité professionnelle : le transport ferroviaire.

Le monde des trains possédait plusieurs points communs avec l'aviation, particulièrement en matière de sécurité, de service à la clientèle, de procédures et de travail d'équipe.

Cette réflexion allait éventuellement me conduire vers VIA Rail Canada, où j'entreprendrais en 2016 une nouvelle étape de ma carrière.

Avec le recul, je considère cette période comme l'une des plus importantes transitions de ma vie. Elle a été marquée par une séparation douloureuse, des difficultés financières et la nécessité de reconstruire mon avenir.

Mais je refuse de résumer ces années uniquement à leurs aspects difficiles. Mon mariage avec Sarah m'a également permis de découvrir une autre culture, d'approfondir mes connaissances religieuses, d'apprendre une nouvelle langue, de voyager et de rencontrer des personnes extraordinaires.

En quittant l'industrie musicale pour le transport aérien, je ne tournais donc pas simplement la page sur une carrière. Je tentais de reconstruire ma vie après la fin d'une relation qui avait occupé près d'une décennie de mon existence.

Je ne savais pas encore exactement ce que l'avenir me réservait. Mais je savais une chose : il était temps pour moi de prendre un nouveau départ, sans renier les expériences, les rencontres et les souvenirs qui avaient façonné la personne que j'étais devenu.


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VIA Rail Canada — Trouver l’équilibre

En 2016, j'ai entrepris une nouvelle étape de ma carrière en rejoignant VIA Rail Canada. Après avoir travaillé dans l'industrie musicale, la production vidéo et le transport aérien, je découvrais maintenant le monde ferroviaire. Ce changement représentait une occasion de développer de nouvelles compétences tout en poursuivant mon parcours dans le domaine du transport de passagers.

J'ai commencé à travailler au service à bord des trains, où j'ai rapidement découvert un environnement professionnel très différent de ceux que j'avais connus auparavant. Le transport ferroviaire possède ses propres règles, ses procédures et ses particularités. Contrairement à un emploi de bureau, chaque journée peut réserver son lot de situations imprévues.

Avec les années, j'ai acquis de l'expérience et j'ai éventuellement accédé au poste de directeur des services à bord. Dans cette fonction, je suis responsable de la coordination d'une équipe d'employés, du service offert aux passagers et de l'application des procédures de sécurité.

Le travail demande une bonne capacité d'adaptation. À bord d'un train, nous devons composer avec les besoins de centaines de voyageurs, les horaires, les correspondances, les problèmes techniques et parfois des situations qui échappent complètement à notre contrôle.

Au fil des années, j'ai été confronté à différentes situations, allant des urgences médicales aux interruptions de service, en passant par des incidents opérationnels nécessitant une intervention rapide. Ces expériences m'ont appris l'importance de garder mon calme, de communiquer clairement et de prendre des décisions dans des circonstances parfois difficiles.

La sécurité demeure évidemment l'une des responsabilités les plus importantes de notre travail. Derrière le service aux passagers se trouve tout un ensemble de procédures que les employés doivent connaître et appliquer. En tant que directeur des services à bord, je dois m'assurer que mon équipe comprend ses responsabilités et qu'elle est en mesure de réagir adéquatement en cas d'urgence.

J'ai toujours accordé beaucoup d'importance au travail d'équipe. À bord d'un train, personne ne peut tout faire seul. Chaque employé possède un rôle essentiel, et le bon déroulement d'un voyage dépend largement de notre capacité à collaborer.

J'essaie de diriger mes équipes en donnant l'exemple. Pour moi, être responsable ne signifie pas simplement distribuer des tâches ou donner des directives. Il faut aussi être présent, soutenir ses collègues et participer au travail lorsque la situation l'exige.

L'un des aspects que j'apprécie dans ce métier est le contact avec les voyageurs. Nous rencontrons quotidiennement des gens provenant de milieux très différents. Certains voyagent pour le travail, d'autres pour les vacances, pour rendre visite à leur famille ou pour découvrir le Canada.

Ces rencontres me rappellent parfois mes années dans les magasins de disques, où j'aimais discuter avec les clients et découvrir leurs intérêts. Le contexte est évidemment différent, mais les relations humaines demeurent au cœur du travail.

Le transport ferroviaire m'a aussi permis de mieux connaître certaines régions du Québec et de l'Ontario. À force de parcourir les mêmes lignes, on finit par reconnaître les villes, les paysages et les particularités des différents trajets.

Les horaires du milieu ferroviaire sont toutefois particuliers. Les journées peuvent commencer très tôt, se terminer tard et nécessiter des séjours à l'extérieur de Montréal. Il faut apprendre à organiser sa vie personnelle autour d'un rythme de travail qui ne ressemble pas toujours à celui des emplois traditionnels.

Avec le temps, j'ai appris à tirer profit de cette réalité. Pendant mes périodes de repos et mes séjours à l'extérieur, je pouvais consacrer une partie de mon temps libre à mes recherches personnelles et à mes projets liés à l'histoire musicale montréalaise.

C'est ainsi que j'ai progressivement développé le Montréal Concert Poster Archive (MCPA), un projet indépendant consacré à la préservation numérique des affiches, des billets et d'autres documents liés aux spectacles présentés à Montréal.

Au départ, il s'agissait simplement de réunir et de numériser des documents témoignant de l'histoire des concerts montréalais. Mais plus j'avançais dans mes recherches, plus je réalisais l'ampleur du travail à accomplir.

Je découvrais constamment de nouvelles affiches, de nouveaux lieux de spectacle et des événements dont il restait parfois très peu de traces accessibles au public. Je prenais également contact avec des collectionneurs, des musiciens, des photographes et d'autres personnes qui avaient conservé des documents au fil des décennies.

Peu à peu, le projet a pris une ampleur que je n'aurais jamais imaginée à ses débuts. Les archives ont fini par réunir des dizaines de milliers de documents numérisés, dont des affiches de concerts, des flyers, des billets, des laissez-passer, des photographies, des programmes et des coupures de presse.

Une particularité importante de mon projet est que je ne conserve pas les collections physiques que l'on me confie pour la numérisation. Les documents sont retournés à leurs propriétaires une fois le travail terminé. Mon objectif est de préserver et de rendre accessible leur contenu historique, tout en respectant les collectionneurs qui acceptent de partager leurs archives.

Ce travail me permet de réunir plusieurs passions qui m'accompagnent depuis longtemps : la musique, la photographie, la vidéo, la recherche historique et la préservation des souvenirs.

Lorsque je repense à mes premières captations de concerts punk dans les années 1990, je constate qu'il existe une continuité dans tout ce parcours. À l'époque, je filmais les spectacles parce que j'aimais la musique et que je voulais conserver des images de ce que je vivais. Aujourd'hui, je poursuis une démarche semblable, mais à une échelle beaucoup plus grande.

Mon travail chez VIA Rail me permet aussi de maintenir une certaine indépendance dans la réalisation de ce projet. Le Montréal Concert Poster Archive est une initiative personnelle que je développe sur mon temps libre et que je finance moi-même.

Je n'ai jamais considéré ce projet comme une entreprise commerciale. Je ne vends pas les affiches et je ne cherche pas à constituer une collection physique. Ce qui m'intéresse avant tout, c'est de préserver des traces de l'histoire musicale et de permettre aux gens de les découvrir.

Avec le recul, je réalise que ma carrière professionnelle a suivi un parcours assez inhabituel. J'ai travaillé dans les magasins de disques, la programmation musicale, la gestion des droits d'auteur, la vidéo, l'aviation et maintenant le transport ferroviaire.

Pourtant, malgré tous ces changements, la musique est toujours demeurée présente dans ma vie. Elle a simplement occupé des places différentes selon les périodes.

Aujourd'hui, mon travail chez VIA Rail représente une partie importante de mon quotidien, tandis que le Montréal Concert Poster Archive me permet de poursuivre ma passion pour l'histoire musicale de ma ville.

J'ai finalement trouvé une forme d'équilibre entre ma vie professionnelle et mes intérêts personnels. Le train me permet de gagner ma vie, tandis que les archives me donnent l'occasion de continuer à apprendre, à découvrir et à partager une histoire qui me passionne depuis l'adolescence.


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Marie-Claude — Maison et héritage

En 2018, alors que je travaillais déjà chez VIA Rail, j'ai rencontré Marie-Claude Felton dans un café du Vieux-Montréal. Nous avions tous les deux derrière nous des parcours de vie bien remplis, des expériences différentes et des intérêts qui allaient rapidement nous rapprocher. Cette rencontre allait transformer ma vie d'une manière que je n'aurais jamais pu imaginer.

Marie-Claude est historienne, spécialisée dans l'histoire du livre. Titulaire d'un doctorat en histoire et ayant effectué deux stages postdoctoraux, elle a étudié et mené des recherches dans plusieurs institutions prestigieuses, dont des établissements situés à Paris, à Harvard, à McGill et à Oxford.

Son parcours universitaire m'impressionnait, mais ce qui m'intéressait surtout, c'était sa curiosité intellectuelle et la diversité de ses intérêts. Elle possédait une connaissance approfondie de l'histoire et de la littérature, tout en étant passionnée par la musique et la culture.

Marie-Claude avait également participé à différentes activités musicales comme choriste. Elle avait entre autres chanté au sein du Harvard Choir ainsi que du chœur de l'Orchestre Métropolitain, sous la direction de Yannick Nézet-Séguin.

De mon côté, mon parcours musical avait été très différent. J'avais grandi avec le punk et le rock alternatif, travaillé pendant des années dans les magasins de disques, puis découvert plus profondément le jazz. Elle venait davantage de l'univers de la musique classique et du chant choral. Nous avions donc chacun nos références, nos connaissances et nos expériences à partager.

Au moment de notre rencontre, Marie-Claude revenait d'un séjour à Seattle et s'apprêtait à partir pour Prague. Les voyages occupaient une place importante dans sa vie, tout comme dans la mienne. Nous avions tous les deux eu l'occasion de découvrir différents pays et de développer un intérêt pour l'histoire et les cultures du monde.

De mon côté, je revenais tout juste d'un voyage à Détroit, où j'avais visité le Motown Museum, installé dans les anciens studios de la célèbre maison de disques. Cette visite m'avait profondément marqué. Après plusieurs années difficiles sur le plan personnel, ce voyage m'avait redonné espoir. Je revenais de Détroit avec le sentiment qu'un nouveau chapitre de ma vie pouvait enfin commencer.

Au cours de l'une de nos premières conversations, j'ai expliqué à Marie-Claude que mes voyages étaient souvent liés à la musique. Lorsque je visitais une ville, j'aimais découvrir les endroits où des musiciens avaient vécu, enregistré ou marqué l'histoire. Pour moi, ces lieux avaient quelque chose de particulier. Ils permettaient de se rapprocher d'une époque et de mieux comprendre les artistes qui l'avaient façonnée.

Marie-Claude m'a alors répondu que c'était la même chose pour elle. Lors de ses voyages en Europe, elle avait notamment visité les résidences de Wolfgang Amadeus Mozart et de Ludwig van Beethoven.

J'étais très impressionné ! Moi, je revenais de Détroit avec mes histoires de Motown, et elle me parlait des maisons de Mozart et de Beethoven. Nous partagions manifestement la même curiosité pour l'histoire de la musique, mais elle avait poussé l'exploration encore plus loin que moi.

Je me souviens m'être dit : « Wow ! Elle est next level, elle ! »

Ce qui m'impressionnait particulièrement, ce n'était pas seulement sa connaissance de la musique, mais cette envie de se rendre physiquement dans les lieux où l'histoire s'était déroulée. Je reconnaissais chez elle une curiosité que je partageais depuis longtemps, même si nos références musicales étaient parfois très différentes.

Sans le savoir, nous avions déjà quelque chose d'important en commun. Pour nous, voyager, ce n'était pas simplement découvrir de nouveaux endroits. C'était aussi partir à la rencontre de l'histoire.

Nos conversations nous ont rapidement permis de découvrir plusieurs autres points communs. Nous aimions l'histoire, la musique, les voyages, les musées et la littérature. Même si nos parcours professionnels étaient différents, nous partagions une curiosité pour le monde et un désir constant d'apprendre.

Je crois que cette curiosité commune a joué un rôle important dans notre rapprochement. Nous pouvions discuter de sujets très variés, découvrir de nouvelles choses ensemble et nous intéresser aux passions de l'autre.

Après plusieurs années marquées par des changements personnels et professionnels, cette rencontre représentait pour moi le début d'un nouveau chapitre. Je retrouvais la possibilité de construire quelque chose à deux et d'envisager l'avenir avec une perspective différente.

Avec le recul, je trouve particulier de penser que je revenais justement de Détroit rempli d'espoir lorsque nos chemins se sont croisés. Je ne pouvais évidemment pas savoir, en visitant le Motown Museum, que j'allais rencontrer quelques jours plus tard la femme avec qui je construirais ma famille.

Notre relation a évolué rapidement. En l'espace d'à peine un an, nous avons accompli une quantité impressionnante de choses ensemble. Nous avons voyagé, emménagé sous le même toit, appris que nous allions devenir parents, nous nous sommes fiancés, puis mariés, juste avant la naissance de notre fille Alexie. Nous avons également acheté une belle maison pour y construire notre vie de famille.

Quand j'y repense aujourd'hui, je réalise à quel point tout s'est enchaîné rapidement. En quelques mois seulement, nous étions passés de deux personnes qui venaient de se rencontrer dans un café du Vieux-Montréal à un couple marié, propriétaire d'une maison et sur le point d'accueillir son premier enfant.

C'était beaucoup de changements en très peu de temps, mais nous avancions ensemble, avec l'impression de construire quelque chose qui avait du sens pour nous deux.

Quelques mois auparavant, je revenais de Détroit avec l'espoir de retrouver un peu de bonheur dans ma vie. Je n'aurais jamais imaginé que cet espoir prendrait aussi rapidement une forme aussi concrète.

Et ce n'était que le début de notre histoire familiale.

Au fil du temps, notre famille s'est agrandie avec la naissance de notre fils Louis. Alexie et Louis occupent aujourd'hui une place centrale dans notre quotidien.

Devenir père a profondément changé ma façon de voir la vie. Les priorités ne sont plus exactement les mêmes lorsqu'on a des enfants. On commence à réfléchir davantage à l'avenir, au temps qui passe et à ce que l'on souhaite transmettre à la génération suivante.

Notre vie familiale nous permet aussi de partager nos intérêts culturels. La musique, les livres, les musées, le théâtre et les voyages font partie des univers que nous aimons explorer. J'espère que nos enfants développeront eux aussi cette curiosité, tout en découvrant leurs propres passions.

Parmi les souvenirs que nous avons construits ensemble figurent plusieurs voyages, dont des séjours à Londres et à Paris. Ces deux villes occupent une place particulière dans nos parcours respectifs. Marie-Claude y retrouve des lieux associés à ses études et à ses recherches, tandis que j'y revisite certains souvenirs de mes propres voyages.

Notre intérêt commun pour l'histoire a également trouvé une place dans mes projets personnels. Lorsque j'ai commencé à développer davantage le Montréal Concert Poster Archive (MCPA), Marie-Claude m'a apporté une aide précieuse.

Pendant plusieurs années, elle a participé à la révision de nombreux textes destinés au site. Son expérience d'historienne m'a permis de porter une attention plus grande à la précision des informations, à la structure des textes et à la façon de présenter les événements historiques.

De mon côté, j'apportais mes connaissances de la scène musicale montréalaise, acquises à travers mes expériences personnelles, mes rencontres et mes recherches. Nos approches étaient différentes, mais elles pouvaient se compléter.

Je connaissais certains groupes, certaines salles de spectacle et plusieurs personnes qui avaient participé à la vie musicale montréalaise. Marie-Claude possédait pour sa part une formation en recherche historique et une expérience approfondie du travail documentaire.

Cette collaboration m'a aidé à mieux comprendre l'importance de distinguer les souvenirs personnels des faits historiques vérifiables. Les deux peuvent contribuer à raconter une histoire, mais ils ne jouent pas exactement le même rôle.

Au fil des années, le Montréal Concert Poster Archive a pris une ampleur considérable. Ce qui avait commencé comme un projet personnel de numérisation d'affiches est progressivement devenu une vaste collection numérique consacrée à l'histoire des spectacles montréalais.

Même si je demeure le principal responsable du projet, je reconnais l'importance de l'aide que Marie-Claude m'a apportée, particulièrement dans les premières étapes de développement de son contenu rédactionnel.

Aujourd'hui, le MCPA représente pour moi bien davantage qu'une collection d'affiches. C'est une façon de préserver des traces du passé, de documenter des lieux et des événements et de partager une partie de l'histoire culturelle de Montréal.

Depuis que je suis devenu père, cette démarche a aussi pris une signification différente. Je pense davantage à ce que les générations futures pourront découvrir en consultant ces archives. Des documents qui semblent ordinaires aujourd'hui pourront peut-être, dans plusieurs décennies, raconter des histoires que nous aurions autrement oubliées.

J'aimerais que mes enfants comprennent un jour pourquoi j'ai consacré autant de temps à ce projet. Pas nécessairement pour qu'ils poursuivent mon travail, mais simplement pour qu'ils sachent ce qui m'animait et pourquoi je trouvais important de préserver cette mémoire.

Avec le recul, je réalise que ma rencontre avec Marie-Claude a marqué un tournant majeur dans ma vie. Après des années consacrées à la musique, aux voyages, aux rencontres et à mes différents projets professionnels, j'ai découvert une nouvelle forme de bonheur dans la vie familiale.

La musique et l'histoire continuent d'occuper une place importante dans mon quotidien, mais elles s'inscrivent désormais dans une vie beaucoup plus vaste, partagée avec Marie-Claude, Alexie et Louis.

Si les premières décennies de mon parcours ont été marquées par la découverte, les expériences et les rencontres, cette nouvelle étape est davantage tournée vers la famille, la transmission et l'avenir.

Et finalement, je crois que c'est aussi une façon de comprendre le sens de toutes ces archives : préserver ce qui mérite de ne pas être oublié, tout en continuant à construire de nouveaux souvenirs avec les gens que l'on aime.


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La mémoire retrouvée

En 2026, plus de trente ans après mes premières expériences derrière une caméra vidéo, une partie de mes archives des années 1990 a refait surface d'une manière que je n'aurais jamais pu imaginer. Certaines de mes images ont été utilisées dans un documentaire consacré au groupe montréalais SIMPLE PLAN, présenté sur Amazon Prime Video.

Pour comprendre ce que cela représentait pour moi, il faut revenir au milieu des années 1990, alors que je parcourais les salles de spectacle de Montréal avec ma caméra. Je filmais des concerts, des entrevues, des répétitions et des moments passés en compagnie de musiciens. À cette époque, je ne cherchais pas à constituer des archives historiques. Je voulais simplement documenter une scène musicale qui me passionnait.

Les groupes évoluaient dans un environnement où les moyens de promotion étaient encore relativement limités. Internet n'occupait pas la place qu'il prend aujourd'hui, et les vidéos de concerts circulaient principalement sur des cassettes VHS. Pour découvrir certains groupes, il fallait assister aux spectacles, lire les magazines spécialisés, fréquenter les magasins de disques ou échanger des enregistrements avec d'autres passionnés.

Parmi les formations que j'avais eu l'occasion de filmer figuraient RESET et ROACH, deux groupes associés aux premières années de musiciens qui allaient éventuellement participer à l'aventure Simple Plan.

À l'époque, personne ne pouvait savoir quelle direction prendraient leurs carrières. Nous étions simplement des jeunes passionnés de musique qui fréquentaient les mêmes salles, connaissaient plusieurs des mêmes personnes et participaient, chacun à notre manière, à une scène en pleine effervescence.

Les années ont passé. Certains groupes ont disparu, d'autres ont changé de formation, et quelques musiciens ont connu une carrière internationale. De mon côté, j'ai poursuivi mon parcours dans les magasins de disques, la programmation musicale, la production vidéo et, plus tard, dans d'autres secteurs professionnels.

Mes cassettes, elles, sont restées avec moi.

Je les avais conservées malgré les déménagements, les changements d'emploi et les différentes étapes de ma vie. Elles représentaient une période importante de ma jeunesse, mais aussi des moments que peu de gens avaient eu l'occasion de filmer.

Lorsque le projet de documentaire sur Simple Plan a pris forme, certaines de ces images sont devenues pertinentes pour raconter les débuts du groupe et le parcours de ses membres avant leur succès international.

Voir ces enregistrements retrouver une utilité plus de trente ans après leur création a été une expérience particulière. Des images tournées avec les moyens dont je disposais à l'époque pouvaient maintenant contribuer à raconter une histoire destinée à un public beaucoup plus large.

J'ai également eu le plaisir d'être invité par Chuck Comeau à la première montréalaise du documentaire, présentée au Cinéma Banque Scotia.

Cette soirée m'a permis de retrouver plusieurs personnes que j'avais connues durant les années 1990. Certaines faisaient partie de cette scène punk et alternative que nous avions fréquentée bien avant que Simple Plan devienne un groupe connu à travers le monde.

Les revoir après toutes ces années avait quelque chose de particulier. Chacun avait poursuivi son chemin, construit sa vie et traversé ses propres expériences. Pourtant, nous partagions encore les souvenirs d'une époque où tout semblait possible et où la musique occupait une place immense dans notre quotidien.

J'ai trouvé intéressant de constater à quel point une scène locale peut produire des trajectoires différentes. Certains deviennent musiciens professionnels, d'autres travaillent dans l'industrie, d'autres encore quittent complètement le milieu. Mais les liens créés pendant ces années peuvent demeurer longtemps.

Pour ma part, je n'avais jamais envisagé mes premières vidéos comme une contribution à l'histoire de la musique montréalaise. Je filmais parce que j'aimais les groupes, les concerts et les gens qui gravitaient autour de cette scène.

Ce n'est qu'avec le recul que j'ai commencé à comprendre l'intérêt de ces documents. Une captation qui pouvait sembler ordinaire en 1995 devenait, trente ans plus tard, l'un des rares témoignages visuels d'une période précise.

Cette expérience faisait également écho au travail que j'avais entrepris avec le Montréal Concert Poster Archive. Depuis plusieurs années, je consacrais une grande partie de mon temps libre à retrouver et à numériser des affiches, des flyers, des billets et d'autres documents liés à l'histoire des concerts à Montréal.

Le projet avait grandi progressivement grâce à la participation de collectionneurs, de musiciens, de photographes et de nombreuses personnes qui avaient accepté de partager leurs documents.

En numérisant ces collections, je découvrais parfois des affiches de spectacles dont il ne restait presque aucune autre trace facilement accessible. Certains lieux avaient fermé depuis longtemps, des groupes avaient disparu et les personnes qui avaient organisé les événements avaient parfois quitté le milieu musical.

Les affiches permettaient pourtant de retrouver des dates, des noms de salles, des formations musicales et des détails sur la vie culturelle montréalaise. Chaque document apportait une petite pièce à une histoire beaucoup plus vaste.

L'utilisation de mes anciennes vidéos dans le documentaire sur Simple Plan m'a rappelé concrètement pourquoi ce travail pouvait être utile. Il ne s'agissait plus seulement de conserver des objets ou des images auxquels j'étais personnellement attaché. Ces documents pouvaient servir à d'autres personnes, pour raconter, comprendre ou retrouver une partie du passé.

Lorsque j'ai commencé à filmer des concerts punk en 1994, je ne pouvais pas imaginer que certaines de ces images seraient utilisées plus de trente ans plus tard dans un documentaire consacré à Simple Plan. Je voulais simplement garder une trace de ce que nous vivions.

Aujourd'hui, avec le Montréal Concert Poster Archive, cette démarche a pris une tout autre dimension. Les cassettes vidéo ont fait place aux affiches, aux billets et aux documents provenant de collections privées. Je sais désormais qu'une pièce apparemment ordinaire peut devenir, avec le temps, un témoignage irremplaçable.

Revoir mes images dans ce documentaire m'a rappelé une chose : nous ne savons jamais vraiment quelle importance nos souvenirs prendront pour ceux qui viendront après nous.

En 1994, je filmais parce que j'aimais la musique. Plus de trente ans plus tard, c'est toujours cette même passion qui m'anime.


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