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La Tulipe

Située au 4530, avenue Papineau, La Tulipe occupe l'un des rares théâtres cinématographiques du début du XXe siècle encore largement préservés à Montréal. Théâtre Dominion, temple du burlesque sous Gilles Latulippe, puis salle de concerts depuis 2004, le bâtiment traverse plus d'un siècle d'histoire du divertissement populaire montréalais.

1. Présentation

Peu de salles montréalaises peuvent raconter une histoire aussi longue que celle du bâtiment aujourd'hui connu sous le nom de La Tulipe. Depuis plus d'un siècle, le 4530, avenue Papineau accueille différentes formes de divertissement populaire.

Cinéma, spectacles de scène, burlesque, vaudeville, comédie, variétés et concerts se sont succédé dans une salle qui a continuellement changé avec son époque sans perdre sa vocation première : réunir un public devant une scène.

Son histoire comprend trois grandes périodes : celle du Théâtre Dominion, celle du Théâtre des Variétés de Gilles Latulippe et, depuis 2004, celle de La Tulipe.

2. Le théâtre qui devait s'appeler Le Jovial

L'histoire commence vers 1913, lorsque la Confederation Amusement Limited entreprend la construction d'un théâtre cinématographique sur l'avenue Papineau. Les plans sont confiés à l'architecte montréalais Joseph-Arthur Godin.

Les dessins architecturaux témoignent d'un détail aujourd'hui presque oublié : le bâtiment devait porter le nom Le Jovial. Cette appellation est finalement abandonnée et l'établissement devient le Théâtre Dominion.

Confederation Amusement Limited est associée aux familles Lawand et Tabah, d'origine libanaise, et participe au développement d'un important réseau de salles de cinéma montréalaises.

Un nom disparu avant l'ouverture

Le Jovial

Avant le Dominion, il y eut donc Le Jovial — du moins sur papier. Les plans de Joseph-Arthur Godin conservent la trace de ce premier nom envisagé pour la salle, offrant un rare aperçu d'une identité qui n'atteindra jamais réellement la façade du théâtre.

3. Le Théâtre Dominion

Le Dominion appartient à la première génération de théâtres cinématographiques montréalais : des salles conçues à une époque où cinéma et spectacle de scène coexistent encore naturellement.

Des courts métrages peuvent accompagner les programmes de scène ou être projetés pendant les entractes. Cette polyvalence architecturale et culturelle explique en partie la facilité avec laquelle le bâtiment traversera ensuite différentes époques.

En 1929, le Dominion est adapté au cinéma parlant, transformation incontournable après l'arrivée des talkies.

Confederation Amusement exploite le théâtre jusqu'à la fin des années 1930. En 1939, la compagnie passe sous le contrôle de Famous Players Canadian Corporation, qui poursuit l'exploitation cinématographique du lieu.

4. Cinéma et burlesque

Dès les années 1930, le Dominion accueille également des troupes de burlesque. La salle renoue ainsi avec sa double vocation de théâtre et de cinéma.

Le burlesque québécois de cette période repose sur une succession de sketches comiques, chansons, numéros de variétés et comédies. Cette tradition populaire marque profondément l'histoire du spectacle francophone montréalais.

Le Dominion revient davantage au cinéma au milieu des années 1950 et poursuit cette activité jusqu'au milieu des années 1960. Mais la disparition du cinéma dans l'édifice ne signifie pas la fin de sa vocation publique.

5. Emmanuel Church et Cinéma Figaro

Après la fin de la période cinématographique du Dominion, le bâtiment connaît une étonnante transition.

Pendant une courte période, les Témoins de Jéhovah utilisent la salle comme lieu religieux sous le nom Emmanuel Church. La fosse d'orchestre aurait même été transformée en bassin destiné aux baptêmes.

En 1966, l'établissement change de propriétaire et devient le Cinéma Figaro. Cette incarnation sera toutefois très brève.

Quelques mois plus tard, un jeune comédien montréalais voit dans cette ancienne salle une occasion de ressusciter un type de spectacle qui disparaît progressivement de Montréal : Gilles Latulippe.

6. Gilles Latulippe

Humoriste, comédien, auteur et homme de théâtre, Gilles Latulippe (1937–2014) acquiert l'ancien Dominion en 1967.

Son projet dépasse la simple ouverture d'une nouvelle salle. Latulippe souhaite faire revivre la tradition du burlesque francophone montréalais, associée notamment aux grandes années du Théâtre National et à une génération d'artistes qui avaient fait du théâtre populaire l'une des formes de divertissement les plus appréciées au Québec.

Le bâtiment doit d'abord être réaménagé. Après ses passages successifs comme cinéma et église, l'ancienne salle du Dominion est transformée afin de redevenir un véritable théâtre.

Le nouveau lieu prend le nom de Théâtre des Variétés.

7. 23 septembre 1967

Le soir du 23 septembre 1967, l'avenue Papineau est congestionnée. Des automobilistes cherchent une place, tandis que des spectateurs font déjà la file devant le théâtre bien avant le début de la représentation.

Pour Gilles Latulippe, l'enjeu est considérable. Il inaugure son propre théâtre à une époque où les salles consacrées à la tradition du burlesque francophone ont pratiquement disparu.

L'ouverture réunit plusieurs générations du spectacle populaire québécois : Paul Berval, Olivier Guimond, Denis Drouin, Paul Desmarteaux et Jean Grimaldi, qui agit comme maître de cérémonie, côtoient notamment Andrée Champagne, Lise Chénier, Fernand Gignac, Jen Roger et Paolo Noël.

Juliette Béliveau inaugure officiellement le théâtre en frappant les trois coups traditionnels avec le brigadier.

Le gala se déroule sur deux jours et les représentations sont présentées à salle comble. Sur scène, Olivier Guimond, Denis Drouin et Paul Berval provoquent un tel enthousiasme qu'ils ont eux-mêmes parfois du mal à conserver leur sérieux.

23 septembre 1967

Le burlesque retrouve une maison

L'ouverture du Théâtre des Variétés ne représente pas seulement la naissance d'une nouvelle salle. Elle permet à une tradition du spectacle populaire montréalais, que plusieurs croyaient condamnée à disparaître, de trouver une nouvelle scène.

8. L'âge du Théâtre des Variétés

Le Théâtre des Variétés développe une formule fondée sur le vaudeville, le burlesque, les sketches, les chansons et les comédies légères.

Durant ses premières années, la salle permet à plusieurs vétérans du burlesque montréalais de retrouver une scène. Rose Ouellette, dite La Poune, Manda Parent, Paul Desmarteaux, Olivier Guimond et plusieurs autres participent à cette continuité.

Juliette Béliveau, Juliette Huot et de nombreux comédiens, chanteurs et artistes de variétés foulent également les planches du théâtre au fil des années.

Les spectacles sont présentés à un rythme qui paraît aujourd'hui remarquable : pendant certaines périodes, la salle fonctionne sept soirs par semaine et le programme peut être renouvelé chaque semaine.

À mesure que disparaissent plusieurs des grandes figures du burlesque traditionnel, Latulippe adapte la formule. Les revues, comédies et productions originales prennent progressivement davantage de place.

Pendant 33 ans, le Théâtre des Variétés demeure ainsi l'un des derniers grands refuges montréalais d'une tradition théâtrale populaire issue de la première moitié du XXe siècle.

9. La fin d'une époque

En mai 2000, après plus de trois décennies d'activité, le Théâtre des Variétés ferme ses portes.

La difficulté de renouveler les artistes et le public associés à cette forme de théâtre contribue à la décision. La disparition récente de deux collaborateurs importants, le directeur général Michel Legault et John Kelly, responsable des ateliers de décors et de costumes, fragilise également l'organisation.

Olivier Latulippe ne souhaite pas reprendre la direction de l'établissement. Gilles Latulippe met ainsi fin à une aventure qui aura duré 33 ans, menée sans subventions de fonctionnement.

La fermeture marque beaucoup plus que la disparition d'une entreprise théâtrale : elle représente pratiquement la fin institutionnelle d'une tradition du burlesque francophone montréalais dont les racines remontent au début du XXe siècle.

10. Un théâtre patrimonial

La valeur du bâtiment est officiellement reconnue peu après la fermeture du Théâtre des Variétés.

Le 22 février 2001, le gouvernement du Québec reconnaît le Théâtre des Variétés comme immeuble patrimonial. Avec l'entrée en vigueur de la Loi sur le patrimoine culturel, ce statut devient un classement en 2012.

Cette protection repose autant sur l'histoire culturelle du lieu que sur son architecture. Parmi la vingtaine de théâtres cinématographiques comparables construits à Montréal au début du XXe siècle, très peu ont conservé avec autant d'intégrité leurs caractéristiques intérieures et extérieures.

11. 2004 : naissance de La Tulipe

Après le départ de Gilles Latulippe, la salle connaît brièvement une nouvelle identité sous le nom de Cabaret du Plateau.

En 2004, la Compagnie Larivée Cabot Champagne relance l'établissement sous un nouveau nom : La Tulipe, hommage évident à Gilles Latulippe.

La vocation change. Le lieu n'est plus principalement consacré au théâtre populaire, mais devient une salle accueillant concerts rock, chanson francophone, jazz, variétés et soirées dansantes.

Le chanteur Dumas est le premier artiste à monter sur scène sous la nouvelle identité de La Tulipe.

12. Une nouvelle génération de concerts

La transformation permet à un bâtiment associé au spectacle populaire depuis près d'un siècle de rejoindre une nouvelle génération de spectateurs.

Au fil des années, La Tulipe accueille des artistes québécois et internationaux comme Les Cowboys Fringants, The Black Keys, Malajube, Simple Plan, Les Breastfeeders, Jon Spencer Blues Explosion, Feist, The Libertines, TV on the Radio et Bloc Party.

Cette nouvelle incarnation ne rompt donc pas complètement avec l'histoire du bâtiment. Les formes artistiques changent, mais la relation entre une scène, des artistes et un public demeure au cœur du lieu.

13. La crise du bruit

À partir de la fin des années 2010, La Tulipe se retrouve au centre d'un conflit concernant le bruit provenant de la salle et un immeuble voisin.

Le litige prend une dimension majeure lorsque les tribunaux imposent des restrictions de plus en plus difficiles à concilier avec l'exploitation normale d'une salle de spectacles.

Le 24 septembre 2024, la direction annonce la suspension des activités. Une décision de la Cour d'appel impose alors que La Tulipe n'émette aucun bruit audible provenant notamment de son système de son ou des amplificateurs des musiciens dans l'immeuble voisin.

Pour une salle vouée à la musique amplifiée, la contrainte rend pratiquement impossible la poursuite des activités.

La fermeture provoque une importante réaction dans le milieu culturel montréalais et relance le débat sur la cohabitation entre salles de spectacles, développement immobilier et résidences dans les quartiers centraux.

14. 2025–2026 : bataille judiciaire et avenir

Un tournant survient à l'automne 2025. La Cour supérieure du Québec conclut que l'injonction qui limitait les activités de La Tulipe est devenue caduque après une modification du cadre réglementaire municipal.

La décision permet juridiquement à la salle d'envisager de nouveau des spectacles amplifiés. Elle ne provoque toutefois pas une réouverture immédiate : les propriétaires indiquent que plusieurs problèmes financiers, techniques et réglementaires doivent encore être réglés.

En février 2026, une entente intervient entre l'arrondissement du Plateau-Mont-Royal et le propriétaire de l'immeuble voisin. L'arrondissement accepte de verser 350 000 $; en contrepartie, l'usage résidentiel de l'immeuble adjacent doit prendre fin au profit d'un usage commercial et le propriétaire renonce aux recours liés à l'exploitation de La Tulipe.

L'entente élimine un obstacle majeur, mais ne répare pas immédiatement les conséquences de plusieurs années de conflit. Les exploitants évoquent notamment les pertes financières, les frais juridiques, les travaux nécessaires, la remise en état du bâtiment, le réembauchage du personnel et la reconstruction d'une programmation.

En 2026, l'avenir de La Tulipe demeure donc lié à sa capacité de réunir les conditions nécessaires à une véritable réouverture. Après plus d'un siècle d'activité culturelle dans le bâtiment, le dernier chapitre de son histoire reste à écrire.

15. Architecture

L'ancien Dominion constitue aujourd'hui un rare témoin de l'architecture des théâtres cinématographiques montréalais du début du XXe siècle.

Sa façade de brique vernissée de couleur rouille est divisée par des pilastres et couronnée d'un parapet ornementé. Des ouvertures circulaires et des motifs en arc surbaissé témoignent notamment de l'influence de l'Art nouveau dans l'œuvre de Joseph-Arthur Godin.

À l'intérieur, la salle conserve un remarquable balcon en fer à cheval avec balustrade ornée, des murs latéraux scandés de pilastres et des motifs décoratifs peints au pochoir au plafond.

Cette conservation explique en grande partie la valeur patrimoniale exceptionnelle du lieu : contrairement à plusieurs anciens cinémas montréalais transformés ou démolis, La Tulipe demeure reconnaissable comme théâtre, à l'extérieur comme à l'intérieur.

Plus d'un siècle de spectacles

Une scène, plusieurs Montréal

Le cinéma muet, le parlant, le burlesque, le vaudeville, les comédies de Gilles Latulippe, le rock indépendant et la chanson appartiennent à des époques différentes. À La Tulipe, elles se superposent pourtant dans le même bâtiment. Peu de salles montréalaises permettent de suivre aussi directement l'évolution du divertissement populaire depuis le début du XXe siècle.

16. Chronologie

Vers 1913 — Construction du théâtre cinématographique conçu par Joseph-Arthur Godin pour Confederation Amusement Limited. Le projet porte initialement le nom Le Jovial.

Années 1910 — L'établissement devient le Théâtre Dominion.

1929 — Adaptation au cinéma parlant.

1932 — Le Dominion accueille notamment des troupes de burlesque.

1939 — Confederation Amusement passe sous le contrôle de Famous Players Canadian Corporation.

Années 1950 — Retour principalement à l'exploitation cinématographique.

1965–1966 — Fin du Dominion; courte période comme Emmanuel Church.

1966 — La salle devient brièvement le Cinéma Figaro.

1967 — Gilles Latulippe acquiert l'édifice.

23 septembre 1967 — Ouverture officielle du Théâtre des Variétés.

1967–2000 — Burlesque, vaudeville, comédies et variétés sous la direction de Gilles Latulippe.

Mai 2000 — Fermeture du Théâtre des Variétés après 33 années d'activité.

22 février 2001 — Reconnaissance du bâtiment comme immeuble patrimonial.

Début des années 2000 — La salle porte brièvement le nom Cabaret du Plateau.

2004 — Relance sous le nom La Tulipe.

2012 — La reconnaissance patrimoniale est convertie en classement avec l'entrée en vigueur de la Loi sur le patrimoine culturel.

24 septembre 2024 — Suspension des activités à la suite du conflit judiciaire concernant le bruit.

Novembre 2025 — La Cour supérieure juge caduque l'injonction qui limitait les activités de la salle.

Février 2026 — Une entente de 350 000 $ met fin au litige entre l'arrondissement et le propriétaire voisin et prévoit le retour de l'immeuble adjacent à un usage commercial.

2026 — Les exploitants poursuivent les démarches nécessaires à une réouverture de La Tulipe.

17. Notes & sources

  1. RÉPERTOIRE DU PATRIMOINE CULTUREL DU QUÉBEC, Théâtre des Variétés.
    Usage MCPA : construction, Joseph-Arthur Godin, Confederation Amusement Limited, Théâtre Dominion, Gilles Latulippe, architecture et statut patrimonial.
  2. GRAND RÉPERTOIRE DU PATRIMOINE BÂTI DE MONTRÉAL, Théâtre Dominion (des Variétés).
    Usage MCPA : datation vers 1913, projet Le Jovial, architecture et évolution du bâtiment.
  3. LA PRESSE, « Nouveaux théâtres pour la patrie », 27 septembre 1913.
    Usage MCPA : construction du théâtre et contexte de l'époque.
  4. TÉLÉ-RADIOMONDE, « Au gala d'ouverture du Théâtre des Variétés », 23 septembre 1967.
    Usage MCPA : inauguration, artistes et déroulement du gala d'ouverture.
  5. TÉLÉ-RADIOMONDE, « Gilles Latulippe inaugure son Théâtre des Variétés devant une salle comble », 7 octobre 1967.
    Usage MCPA : ouverture du Théâtre des Variétés, réception du public et contexte du burlesque montréalais.
  6. LE DEVOIR — Caroline Montpetit, « Le rideau tombe sur le Théâtre des Variétés », 5 février 2000.
    Usage MCPA : fermeture du Théâtre des Variétés, difficultés de relève et fin de l'ère Gilles Latulippe.
  7. LA PRESSE — Isabelle Ducas, « La Tulipe ferme, la Ville cherche une solution », 24 septembre 2024.
    Usage MCPA : suspension des activités et conflit entourant le bruit.
  8. COUR SUPÉRIEURE DU QUÉBEC / PRESSE MONTRÉALAISE, novembre 2025.
    Usage MCPA : caducité de l'injonction et possibilité juridique de reprendre les spectacles amplifiés.
  9. CITYNEWS MONTRÉAL, février 2026.
    Usage MCPA : entente de 350 000 $, fin du litige avec le propriétaire voisin et situation entourant la réouverture de La Tulipe.
  10. MONTRÉAL CONCERT POSTER ARCHIVE, collections La Tulipe et Théâtre des Variétés.
    Usage MCPA : affiches, concerts, artistes, documentation iconographique et chronologie de la salle.

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