Salle de James Ormsby (Montréal)
Ouverte en 1804 dans la partie supérieure d’un grand entrepôt de pierre de la rue Saint-Sulpice, près de la rue Saint-Paul, la salle aménagée par l’acteur James Ormsby constitue le premier espace théâtral permanent connu de Montréal. Son nom officiel demeure inconnu : l’appellation « Théâtre Ormsby », parfois employée aujourd’hui, sert surtout à identifier commodément cette salle pionnière. Inaugurée le 19 novembre 1804 avec la comédie The Busy Body et la farce The Sultan, elle marque une étape fondamentale dans la naissance du théâtre professionnel montréalais. [1], [2], [3]
1. Présentation
Au début du XIXe siècle, Montréal ne possède encore aucune grande salle construite spécifiquement pour le théâtre. Les représentations dramatiques sont données dans différents locaux temporairement adaptés, par des amateurs, des militaires ou des compagnies itinérantes. L’arrivée de James Ormsby en 1804 entraîne cependant la création d’un lieu consacré de manière plus durable aux représentations théâtrales.
Ormsby fait aménager la partie supérieure d’un grand et long entrepôt de pierre situé rue Saint-Sulpice, à proximité de la rue Saint-Paul et de l’ancien bureau de poste. L’édifice lui-même n’a donc pas été construit comme théâtre : c’est son étage supérieur qui est transformé en salle de spectacle. [3]
Cette distinction est importante. La salle d’Ormsby peut être considérée comme le premier espace théâtral permanent connu de Montréal, mais non comme le premier bâtiment montréalais construit expressément pour le théâtre. Cet honneur reviendra plus tard au Théâtre Royal, inauguré en 1825. [3], [7]
2. Le théâtre à Montréal avant Ormsby
L’histoire du théâtre montréalais ne commence pas en 1804. Des spectacles dramatiques professionnels sont attestés dans la ville dès le XVIIIe siècle. En 1786, notamment, la compagnie américaine Allen-Bentley-Moore présente à Montréal plusieurs œuvres de Shakespeare, dont Richard III, Henry IV et Othello. [3]
Ces représentations ne disposent toutefois pas d’un théâtre permanent comparable à celui qu’Ormsby tentera d’établir près de vingt ans plus tard. Le paysage théâtral demeure largement celui des compagnies itinérantes et des salles provisoires.
Précision historique
Premier théâtre ou première salle permanente?
Les sources emploient parfois l’expression « premier théâtre de Montréal » pour désigner l’établissement d’Ormsby. Il est plus précis de parler du premier espace théâtral permanent connu de la ville. Des représentations professionnelles avaient déjà été données à Montréal avant 1804, mais sans établissement théâtral permanent comparable.
3. James Ormsby et la création de la salle
James Ormsby est un acteur d’origine écossaise associé au monde théâtral britannique et nord-américain. Les annonces montréalaises le présentent comme provenant du Theatre Royal d’Édimbourg, tandis que les travaux historiques le signalent également comme ayant été associé à la direction du théâtre d’Albany, dans l’État de New York. [2], [3]
Avant son arrivée à Montréal, Ormsby et son épouse Mary Ormsby se produisent notamment à Halifax. En 1804, il cherche à établir une véritable compagnie professionnelle capable de jouer alternativement à Montréal et à Québec. [5]
Le 10 novembre 1804, une annonce publiée à Montréal informe le public de son projet. Sous la mention « Theatre by Permission », Ormsby annonce son intention de former une compagnie de comédiens au Canada et précise que la salle montréalaise a été aménagée dans un vaste bâtiment voisin du bureau de poste. [1], [2]
Nom de la salle
Le « Théâtre Ormsby » n’est pas son nom historique
Les sources anciennes actuellement connues ne permettent pas d’établir le nom officiel de la salle. L’historien du théâtre É.-Z. Massicotte écrivait déjà au début du XXe siècle que ce nom était inconnu. L’expression « Théâtre Ormsby » doit donc être comprise comme une désignation descriptive moderne, formée à partir du nom de son fondateur. [1]
Évolution de la première salle théâtrale permanente de Montréal
4. L’ouverture du 19 novembre 1804
La première représentation annoncée dans le nouveau théâtre a lieu le lundi 19 novembre 1804. Le programme principal est The Busy Body, une comédie en cinq actes de la dramaturge anglaise Susanna Centlivre. La soirée se termine avec The Sultan, une farce populaire. [2]
Lors de cette première soirée, James Ormsby interprète le personnage de Marplot dans The Busy Body, tandis que Mrs. Ormsby joue Miranda. Un compte rendu publié après l’ouverture indique que la salle était très fréquentée et que les interprètes avaient reçu les applaudissements du public. [6]
Le prix des places témoigne d’une organisation déjà structurée : les spectateurs peuvent choisir entre les boxes et la gallery, et des billets sont distribués notamment par des établissements locaux ainsi qu’au théâtre lui-même. [2]
19 novembre 1804
Programme inaugural
THE BUSY BODY — comédie en cinq actes
THE SULTAN — farce
5. Programmation et premières saisons
La salle accueille rapidement d’autres pièces du répertoire théâtral britannique. Le 30 janvier 1805, Ormsby y présente Catherine and Petruchio, adaptation par David Garrick de The Taming of the Shrew de Shakespeare. Cette représentation constitue l’un des premiers jalons documentés de la longue histoire de Shakespeare sur les scènes montréalaises. [3]
L’entreprise d’Ormsby demeure toutefois fragile. Après une courte saison, le directeur quitte Montréal et retourne aux États-Unis. Durant l’été 1805, une compagnie provenant de Boston, soutenue par des amateurs montréalais, utilise à son tour la salle. [3]
Le voyageur anglais John Lambert, qui assiste à une représentation de Catherine and Petruchio, laisse quelques années plus tard un témoignage peu flatteur sur certaines des représentations de cette période. Son récit confirme néanmoins que le lieu continue d’accueillir des spectacles après le départ d’Ormsby. [3]
Spectacles documentés
Premiers titres connus
THE BUSY BODY — 19 novembre 1804
THE SULTAN — 19 novembre 1804
CATHERINE AND PETRUCHIO — 30 janvier 1805
OTHELLO — représentation possible durant cette période
6. Seth Prigmore et le Montreal Theatre
À l’automne 1807, l’acteur anglais Seth Prigmore arrive à Montréal. Actif depuis les années 1790 sur plusieurs scènes de Philadelphie, New York et d’autres villes américaines, Prigmore entreprend de rénover l’ancien théâtre d’Ormsby. [4]
Le 7 janvier 1808, il rouvre l’établissement sous le nom de Montreal Theatre. Pour cette nouvelle inauguration, il choisit précisément Catherine and Petruchio, déjà présentée par Ormsby trois ans plus tôt. [4]
Le théâtre entre alors dans une période de programmation beaucoup mieux documentée. Quelques semaines après la réouverture, Prigmore présente The Tempest avec de nouveaux décors et effets scéniques. Au printemps, Noble Luke Usher, venu du théâtre de Boston, se produit notamment dans Othello, Hamlet et Romeo and Juliet. [4]
À la fin de 1808, l’établissement fait encore l’objet d’améliorations. Le décorateur Noble Allport, associé auparavant au Theatre Royal de Covent Garden, supervise la peinture et la création de nouveaux décors. [4]
Dans les années suivantes, la salle accueille plusieurs figures du théâtre nord-américain, dont Joseph Harper, John Mills, John Johnson et John Bernard. En 1809, Macbeth y est notamment annoncé comme étant présenté pour la première fois à Montréal. [4]
7. Déclin et disparition
Malgré l’activité artistique qui s’y développe, l’exploitation d’un théâtre permanent demeure difficile dans le Montréal du début du XIXe siècle. La population susceptible de fréquenter régulièrement les spectacles est relativement limitée, et les compagnies doivent continuellement renouveler leur répertoire.
Les conditions hivernales constituent également un défi considérable. Au début de 1811, le froid force notamment le théâtre à interrompre temporairement ses activités. Le directeur John Mills, alors dans une situation financière précaire, s’installe même avec sa famille dans les locaux du théâtre; il tombe malade et meurt peu après. [4]
La dernière représentation shakespearienne documentée dans la salle durant cette période est The Merchant of Venice, présentée le 30 juin 1811 pendant un engagement de John Bernard. [4]
La guerre de 1812 et le ralentissement économique qui l’accompagne nuisent considérablement à la vie théâtrale montréalaise. Déjà vieillissant, l’ancien théâtre d’Ormsby se détériore progressivement et finit par tomber dans un état de profond délabrement. [4]
Au cours des années suivantes, de nouveaux lieux prennent le relais. En 1817, un nouveau théâtre est notamment aménagé dans le secteur de la rue du Collège, annonçant une nouvelle étape dans le développement des salles de spectacle montréalaises.
8. Importance historique
La salle aménagée par James Ormsby occupe une place fondamentale dans l’histoire culturelle de Montréal. Elle représente la transition entre les représentations occasionnelles du XVIIIe siècle et l’établissement progressif de lieux permanents consacrés au spectacle.
Son histoire illustre également le caractère profondément nord-américain et transatlantique du théâtre montréalais de cette époque. Les artistes passent d’Édimbourg à Albany, de Boston à Montréal, de New York à Québec, transportant avec eux leurs pièces, leurs méthodes de production, leurs décors et leur répertoire.
La salle constitue enfin un ancêtre direct des nombreux théâtres qui apparaîtront à Montréal au cours du XIXe siècle. Vingt et un ans après son ouverture, l’inauguration du Théâtre Royal en 1825 marque une nouvelle étape : Montréal possède alors un véritable édifice monumental construit spécifiquement pour le théâtre. [7]
Dans l’histoire des salles montréalaises
1804 : le commencement d’une continuité
1786 — représentations professionnelles attestées à Montréal
1804 — première salle théâtrale permanente connue
1808 — réouverture sous le nom Montreal Theatre
1817 — apparition d’un nouveau théâtre rue du Collège
1825 — ouverture du Théâtre Royal, premier grand édifice montréalais construit spécifiquement pour le théâtre
9. Notes & sources
-
É.-Z. MASSICOTTE,
« Les théâtres et les lieux d’amusements à Montréal pendant le XIXe siècle »,
L’Annuaire théâtral, texte original publié en 1908–1909
et reproduit dans L’Annuaire théâtral.
Massicotte décrit le premier théâtre comme occupant la partie supérieure d’un grand entrepôt de la rue Saint-Sulpice, près de l’ancien bureau de poste, et précise que son nom officiel est inconnu. -
THE MONTREAL GAZETTE,
10 novembre 1804.
Annonce de James Ormsby sous la mention « Theatre by Permission ». Ormsby annonce son intention d’établir une compagnie de comédiens appelée à jouer alternativement à Montréal et Québec. L’annonce fixe l’ouverture montréalaise au 19 novembre 1804 avec The Busy Body et The Sultan. Reproduite notamment dans William Henry Atherton, Montreal, 1535–1914. -
JOHN RIPLEY,
« Shakespeare on the Montreal Stage 1805–1826 »,
Theatre Research in Canada / Recherches théâtrales au Canada,
vol. 3, no 1, 1982.
Ripley décrit l’établissement d’Ormsby comme le premier espace théâtral permanent de Montréal et situe celui-ci à l’étage d’un grand entrepôt de pierre, rue Saint-Sulpice près de Saint-Paul. Il documente également la représentation de Catherine and Petruchio du 30 janvier 1805. -
JOHN RIPLEY,
« Shakespeare on the Montreal Stage 1805–1826 »,
Theatre Research in Canada / Recherches théâtrales au Canada,
1982.
L’étude retrace la reprise de l’ancien théâtre d’Ormsby par Seth Prigmore, sa rénovation et sa réouverture sous le nom de Montreal Theatre le 7 janvier 1808. Elle documente également les productions et artistes ayant occupé la salle jusqu’au début des années 1810. -
MARY ELIZABETH SMITH et travaux consacrés
aux débuts du théâtre professionnel dans les Maritimes.
James Ormsby et son épouse Mary sont documentés comme artistes actifs à Halifax en 1804, avant leur passage à Québec et Montréal. -
THE MONTREAL GAZETTE,
compte rendu publié après l’ouverture de novembre 1804.
Le journal rapporte que James Ormsby interprétait Marplot et Mrs. Ormsby Miranda dans The Busy Body, et décrit favorablement l’accueil réservé aux interprètes lors de l’ouverture. -
OWEN KLEIN,
« The Opening of Montreal’s Theatre Royal, 1825 »,
Theatre Research in Canada / Recherches théâtrales au Canada,
vol. 1, no 1, 1980.
Étude consacrée à la création et à l’ouverture du Théâtre Royal de Montréal en 1825, étape majeure dans le passage des salles adaptées aux édifices spécifiquement conçus pour le théâtre.