Café Dillon
Située à l’angle de la place d’Armes et de la rue Saint-Jacques, la maison du notaire Antoine Foucher accueille dès 1774 des représentations du Bourgeois gentilhomme et du Médecin malgré lui de Molière, parmi les premières manifestations théâtrales en français documentées à Montréal après la Conquête britannique. À partir de 1789, l’établissement devient le Café Dillon, important lieu de rencontre de la vie politique, commerciale et intellectuelle montréalaise. Le 7 mars 1796, il accueille la réunion fondatrice de la Montreal Library, associant ce lieu historique aux débuts du théâtre comme à ceux des institutions culturelles de Montréal.
1. Présentation
Le Café Dillon occupe une place singulière dans l’histoire culturelle de Montréal. Bien avant de porter ce nom, le bâtiment situé à l’angle de la place d’Armes et de la rue Saint-Jacques était la résidence du notaire Antoine Foucher. Son grand salon fut utilisé au XVIIIe siècle comme espace de représentation théâtrale.
En 1774, des militaires britanniques y présentent notamment Le Bourgeois gentilhomme et Le Médecin malgré lui de Molière. Ces représentations figurent parmi les premières manifestations théâtrales en français documentées à Montréal après la Conquête britannique.
Le lieu ne devient toutefois le Café Dillon que plus tard. À partir de 1789, il est associé à Richard Dillon et devient un café public ainsi qu’un important lieu de rencontre pour les milieux politiques, commerciaux et intellectuels montréalais.
Précision historique
La salle Foucher et le Café Dillon ne sont pas exactement la même chose
En 1774, les représentations théâtrales ont lieu dans la maison d’Antoine Foucher. Le nom Café Dillon appartient à une période ultérieure de l’histoire du bâtiment. Il est donc plus exact de parler de la maison Foucher ou maison du théâtre pour les spectacles de 1774, puis du Café Dillon à partir de 1789.
2. Antoine Foucher et la maison du théâtre
Antoine Foucher, notaire montréalais, possède une maison située dans l’un des secteurs les plus importants de la ville, à proximité immédiate de la place d’Armes. Son grand salon offre un espace suffisamment vaste pour accueillir des représentations et des assemblées.
Un document manuscrit conservé au Château Ramezay apporte un témoignage particulièrement précieux sur l’utilisation théâtrale de la maison. Dans un reçu signé par Foucher, celui-ci réclame le paiement du « loyer de la maison du théâtre », expression correspondant à l’usage anglais de play house.
Ce document confirme qu’il ne s’agissait pas simplement d’une résidence où aurait été donnée occasionnellement une soirée privée : la maison était suffisamment associée à l’activité théâtrale pour être désignée comme une « maison du théâtre ».
L’espace demeure néanmoins très différent des véritables théâtres qui apparaîtront à Montréal au XIXe siècle. Il ne s’agit pas d’un édifice construit spécialement pour les arts de la scène, mais d’une pièce de résidence adaptée aux représentations.
3. Les représentations de Molière en 1774
En février 1774, le capitaine Edward Williams de la Royal Artillery organise dans la maison Foucher des représentations de deux œuvres de Molière : Le Bourgeois gentilhomme et Le Médecin malgré lui.
Ces spectacles occupent une place importante dans l’histoire culturelle montréalaise puisqu’ils constituent les premières traces documentées de théâtre en français à Montréal après la Conquête britannique.
Le choix de Molière est également révélateur du caractère particulier de la société montréalaise de l’époque. Quelques années seulement après le passage de la Nouvelle-France au régime britannique, des membres de l’armée britannique participent ainsi à la représentation d’œuvres majeures du répertoire dramatique français.
Février 1774
Molière à Montréal
LE BOURGEOIS GENTILHOMME
Comédie-ballet de Molière, créée à Chambord en 1670.
LE MÉDECIN MALGRÉ LUI
Comédie de Molière, créée à Paris en 1666.
Ces représentations dans la maison Foucher constituent un jalon majeur des débuts documentés du théâtre francophone à Montréal après la Conquête.
4. Richard Dillon et le café
Le nom sous lequel le bâtiment passera à la postérité apparaît avec Richard Dillon, ancien valet du gouverneur Guy Carleton. En 1789, Dillon acquiert également les Jardins Vauxhall, construits par John Franks.
La maison Foucher est transformée en un établissement public connu sous le nom de Dillon’s Coffee House ou Café Dillon. Le bâtiment conserve ainsi sa fonction de lieu de rassemblement tout en passant progressivement du monde du théâtre à celui des cafés et des espaces de sociabilité.
À une époque où Montréal possède encore relativement peu d’établissements publics destinés aux rencontres sociales, ces cafés jouent un rôle important. On y échange des nouvelles, discute d’affaires, organise des réunions et entretient les réseaux politiques et commerciaux de la ville.
5. Un lieu de sociabilité montréalaise
À la fin du XVIIIe siècle, le Café Dillon devient un lieu fréquenté par les élites politiques et commerciales de Montréal. Sa position au cœur de la vieille ville, près de la place d’Armes, favorise naturellement cette vocation.
Le café est notamment documenté comme lieu de réunion du Beaver Club, association réunissant principalement des marchands liés au commerce des fourrures et aux réseaux économiques qui jouent alors un rôle majeur dans le développement de Montréal.
Le Café Dillon représente ainsi un espace charnière où se rencontrent différents milieux de la société montréalaise, dans une ville où les communautés francophones et britanniques doivent désormais partager institutions, commerce et vie publique.
6. La Montreal Library de 1796
Le 7 mars 1796, le Dillon’s Coffee House accueille une réunion particulièrement importante dans l’histoire intellectuelle de Montréal. Des souscripteurs s’y réunissent afin d’établir les règles de fonctionnement d’une nouvelle bibliothèque.
L’assemblée adopte les rules for the conduct & direction de ce qui devient la Montreal Library / Bibliothèque de Montréal, une bibliothèque de souscription bilingue destinée à mettre des livres à la disposition de ses membres.
Cette réunion est généralement considérée comme l’acte fondateur de la première bibliothèque publique de Montréal. Le Café Dillon, déjà lié aux débuts du théâtre montréalais, se retrouve ainsi également associé aux premières institutions culturelles et intellectuelles de la ville.
7 mars 1796
Un lieu lié à deux débuts culturels montréalais
L’histoire du bâtiment est remarquable : il est associé aux premières représentations théâtrales francophones documentées après la Conquête en 1774, puis à la réunion fondatrice de la Montreal Library en 1796.
7. De Dillon à Compain
Le nom Café Dillon ne demeure pas attaché indéfiniment au bâtiment. Au cours du XIXe siècle, l’établissement continue d’évoluer en fonction de ses différents exploitants.
À partir des années 1840, et plus particulièrement après l’arrivée du restaurateur français Sébastien Compain en 1848, le nom Café Dillon disparaît progressivement de l’usage.
L’établissement devient successivement connu sous les appellations Compain’s Restaurant et Compain’s Hotel. Au début des années 1850, le toponyme Dillon ne semble plus être couramment utilisé.
L’ancien bâtiment associé à Foucher, au théâtre et au Café Dillon est finalement démoli en 1858, faisant disparaître l’un des témoins matériels les plus anciens de la vie théâtrale montréalaise.
8. Importance historique
L’importance du Café Dillon dans l’histoire du spectacle montréalais tient moins à la durée de son activité théâtrale qu’à son ancienneté exceptionnelle. La maison Foucher témoigne d’une époque où Montréal ne possède encore aucun théâtre permanent conçu spécifiquement pour les représentations.
Comme plusieurs villes nord-américaines du XVIIIe siècle, Montréal accueille alors les spectacles dans des résidences privées, auberges, salles d’assemblée et autres espaces temporairement transformés. La maison Foucher appartient à cette première génération de lieux de spectacle.
Elle précède d’environ trente ans la salle aménagée par James Ormsby en 1804 sur la rue Saint-Sulpice, considérée comme le premier espace théâtral permanent connu de Montréal, et de plus d’un demi-siècle le Théâtre Royal de 1825, premier véritable édifice montréalais conçu spécifiquement pour le théâtre.
Dans l’histoire du théâtre montréalais
Trois étapes différentes
1774 — MAISON FOUCHER
Une résidence privée dont le grand salon est utilisé pour des
représentations théâtrales.
1804 — SALLE DE JAMES ORMSBY
Un espace théâtral permanent aménagé à l’étage d’un entrepôt existant
sur la rue Saint-Sulpice.
1825 — THÉÂTRE ROYAL
Un véritable édifice conçu et construit spécifiquement pour le théâtre,
avec scène permanente, coulisses, loges, fosse d’orchestre et auditorium.
9. Chronologie
- Avant 1774 — La maison située près de la place d’Armes appartient au notaire Antoine Foucher.
- Février 1774 — Le capitaine Edward Williams de la Royal Artillery organise des représentations du Bourgeois gentilhomme et du Médecin malgré lui de Molière.
- 1789 — Richard Dillon est associé à l’établissement, qui devient connu sous le nom de Café Dillon ou Dillon’s Coffee House.
- 7 mars 1796 — Réunion fondatrice de la Montreal Library au Dillon’s Coffee House.
- 1848 — Arrivée du restaurateur français Sébastien Compain.
- Début des années 1850 — Le nom Café Dillon disparaît progressivement au profit de Compain’s Restaurant et Compain’s Hotel.
- 1858 — Démolition du bâtiment.
10. Notes & sources
Sources primaires
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FOUCHER, ANTOINE.
Reçu manuscrit pour le « loyer de la maison du théâtre », août–septembre (s.d.), comprenant la mention : « 66# du mois d’août et 33# des quinze premiers jours de septembre pour loyer de la maison du théâtre ». Document conservé au Château Ramezay, Montréal, et cité par Édouard-Zotique Massicotte. -
LAMBERT, JOHN.
Travels Through Canada and the United States of North America in the Years 1806, 1807, and 1808, Londres, Richard Phillips, 1810. Source iconographique ancienne concernant la place d’Armes et le bâtiment associé à Antoine Foucher et au Café Dillon. -
KRIEGHOFF, CORNELIUS.
Vue de la place d’Armes, reproduction gravée par A. Borum, Munich, 1848. Témoignage iconographique tardif du secteur et du bâtiment associé à l’ancien théâtre de Foucher et au Café Dillon.
Études historiques
-
MASSICOTTE, ÉDOUARD-ZOTIQUE.
« La maison du théâtre du notaire Foucher », Bulletin des recherches historiques, Montréal, 1928, p. 373–376. Étude historique consacrée à la maison Foucher et au document mentionnant le « loyer de la maison du théâtre ». -
BOURASSA, ANDRÉ-G.
« Les débuts du théâtre au Canada après la Conquête », Cap-aux-Diamants, no 35, automne 1993, p. 26–30. Étude sur les premières activités théâtrales documentées au Québec sous le régime britannique. -
SÉGUIN, FRANÇOIS.
Travaux consacrés aux débuts des bibliothèques montréalaises et à la réunion du 7 mars 1796 au Dillon’s Coffee House, associée à la fondation de la Montreal Library.