Jardin Guilbault (Montréal)
Fondé vers 1831 par l’horticulteur Joseph-Édouard Guilbault, le Jardin Guilbault évolua, au fil de cinq emplacements successifs, d’une pépinière et promenade horticole vers l’un des premiers grands complexes de divertissement populaire de Montréal. Concerts, théâtre, cirque, feux d’artifice, ménagerie, exhibitions et bals s’y côtoyèrent jusqu’à sa fermeture en 1869.
1. Présentation générale
Bien avant les grands parcs d’attractions montréalais de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, le Jardin Guilbault offrait déjà aux Montréalais un univers où nature, curiosité scientifique et spectacle populaire se rencontraient.
Créé par Joseph-Édouard Guilbault, jardinier, fleuriste et botaniste montréalais, l’établissement apparaît vers 1831. Il ne constitue toutefois pas un lieu unique : pendant près de quatre décennies, Guilbault déplace et transforme son entreprise à plusieurs reprises.
Au fil de cette évolution, ce qui était d’abord essentiellement une pépinière et un jardin horticole devient un véritable lieu de divertissement : promenades, illuminations, concerts, ascensions de ballons, feux d’artifice, spectacles de cirque, théâtre, animaux exotiques, exhibitions et bals attirent progressivement un public de plus en plus nombreux.
2. Des plantes au divertissement
Joseph-Édouard Guilbault revient à Montréal après avoir vécu quelques années à Québec et se présente, au début des années 1830, comme jardinier, fleuriste et botaniste. Une annonce publiée dans La Minerve en novembre 1831 constitue l’un des premiers témoignages connus de son entreprise.
Le premier jardin est établi au coteau Baron, alors situé aux limites de la ville. On y vend arbres fruitiers, arbustes, plantes et fleurs, mais Guilbault comprend rapidement que son jardin peut devenir autre chose qu’un simple commerce horticole.
Il ouvre le terrain à la promenade et commence à organiser des événements destinés au grand public. Le jardin entre ainsi progressivement dans l’histoire du divertissement montréalais.
1835
Quand le jardin devient spectacle
En juillet 1835, Guilbault organise une grande fête combinant illumination du jardin, musique militaire et feu d’artifice. D’autres fêtes suivent au cours de l’été, certaines annonçant même l’ascension d’une montgolfière.
3. Les premiers jardins
Le premier Jardin Guilbault demeure au coteau Baron jusqu’en 1838. Dès 1836, des spectacles de cirque s’ajoutent aux activités proposées au public, amorçant une association entre le nom Guilbault et les arts du spectacle qui se poursuivra pendant plusieurs décennies.
Après des difficultés financières et la vente du premier jardin, Guilbault reprend ses activités en 1842 au coteau Saint-Louis, près de l’église Saint-Jacques.
L’entreprise déménage ensuite sur la rue Côté, près de la Banque de Montréal. Guilbault y poursuit ses activités jusqu’en 1852.
Ces déplacements témoignent d’une entreprise en constante adaptation. À mesure que Montréal s’agrandit, Guilbault rapproche ses jardins de nouveaux secteurs de développement tout en diversifiant leur fonction.
4. Le jardin de la rue Sherbrooke
Vers 1852, Guilbault établit un nouveau jardin au 100 rue Sherbrooke, numéro qui deviendra plus tard 114, du côté sud de la rue, entre les actuelles rues De Bleury et Saint-Urbain.
Ce déménagement marque une étape décisive. La dimension zoologique prend désormais une importance considérable. Aux collections de plantes et de fleurs s’ajoutent une ménagerie, une volière et différentes attractions destinées à surprendre les visiteurs.
Le site combine alors horticulture et divertissement d’une manière particulièrement moderne pour Montréal : théâtre, musique, cirque, feux d’artifice, animaux et événements spéciaux coexistent dans un même espace.
Le Jardin Guilbault accueille également l’exposition annuelle de la Société d’horticulture de Montréal, rappelant que l’horticulture demeure encore une composante importante de l’établissement malgré la croissance spectaculaire de ses activités récréatives.
5. Théâtre, musique et cirque
Pour l’histoire des salles et des spectacles montréalais, l’importance du Jardin Guilbault dépasse largement celle d’un simple jardin botanique. Dès les années 1830, la musique et les attractions publiques font partie de son identité, tandis que le cirque devient rapidement l’un de ses principaux attraits.
Des artistes et des compagnies itinérantes utilisent les installations de Guilbault pour présenter des spectacles à un public montréalais avide de nouveautés. Le jardin participe ainsi à une culture du spectacle qui se développe parallèlement aux théâtres permanents de la ville.
Contrairement au théâtre traditionnel, le Jardin Guilbault peut réunir au même endroit plusieurs formes de divertissement. Une visite peut comprendre promenade, observation d’animaux, musique, acrobaties, exhibition et spectacle.
Perspective MCPA
Plus qu’un jardin
Dans une chronologie des lieux de spectacle montréalais, le Jardin Guilbault doit être considéré comme un complexe de divertissement polyvalent. Sa programmation associe musique, théâtre et cirque à des attractions horticoles, zoologiques et populaires, plusieurs décennies avant l’apparition du parc Sohmer.
6. Le dernier Jardin Guilbault
En 1862, l’entreprise connaît son ultime déménagement. Mathilde Guilbault, fille de Joseph-Édouard et étroitement associée à ses activités commerciales, acquiert pour son père un vaste terrain de quelque six arpents auprès du notaire Stanley Clark Bagg.
Le nouveau jardin est situé près du nouvel Hôtel-Dieu, dans le secteur des actuels boulevard Saint-Laurent, rue Saint-Urbain et avenue des Pins.
Ce déménagement correspond à une transformation fondamentale de l’établissement. L’horticulture, qui avait constitué la raison d’être du premier jardin trente ans auparavant, cède progressivement la place au spectacle, aux attractions et aux exhibitions.
Des bâtiments permanents permettent désormais au complexe de recevoir des visiteurs pendant une plus grande partie de l’année. Le Jardin Guilbault se rapproche alors davantage du concept moderne de parc d’attractions et de complexe de loisirs.
7. Le Glaciarum
L'installation la plus remarquable du dernier Jardin Guilbault est sans conteste le Glaciarum, vaste édifice construit entre 1861 et 1862.
Le bâtiment mesure environ 200 pieds de longueur sur 60 pieds de largeur. Ses murs atteignent 14 pieds et la partie centrale de la toiture culmine à environ 24 pieds.
Le Glaciarum abrite une patinoire intérieure, mais sa fonction dépasse largement celle d'un simple lieu de patinage. Il comprend également des installations destinées à l’apprentissage et à la présentation des arts du cirque.
Un ingénieux plancher mobile permet de transformer l’espace pour accueillir notamment des bals. L’édifice possède aussi un éclairage au gaz, des toilettes et différentes commodités modernes pour l’époque.
Des compagnies théâtrales et des cirques, principalement américains et britanniques, se produisent dans les installations de Guilbault. Des troupes peuvent même annoncer leur arrivée par des défilés à travers les rues de Montréal avant de rejoindre le jardin.
Un lieu de spectacle exceptionnel
Le Glaciarum comme salle polyvalente
Patinoire, école d’arts du cirque, salle de bal et espace de représentation : le Glaciarum constitue l’une des installations de divertissement les plus originales du Montréal du milieu du XIXe siècle.
8. Ménagerie et curiosités
L’exotisme constitue une autre composante essentielle du succès du Jardin Guilbault. La ménagerie rassemble progressivement une collection remarquable d’animaux venus d’ici et d’ailleurs.
Selon les recherches du MEM, elle compte à son apogée plus de 150 espèces et peut alors être considérée comme l’une des plus importantes ménageries du Canada.
Guilbault fait même construire un aquarium destiné à présenter une baleine blanche d’environ 5 000 livres. Les visiteurs peuvent également découvrir une volière et diverses espèces animales exotiques.
Au dernier emplacement s’ajoute un musée de curiosités. On y présente aussi bien des collections numismatiques que des objets insolites, parmi lesquels un crocodile momifié.
En 1862, le jardin accueille également le spectaculaire Hippozoonomadon, attraction mêlant exhibition zoologique et culture du spectacle populaire.
9. Fermeture
Malgré sa popularité et l’ampleur de ses attractions, l’entreprise Guilbault demeure financièrement fragile. À la fin des années 1860, les dettes s’accumulent.
En 1869, Joseph-Édouard Guilbault et sa fille Mathilde ne sont plus en mesure de maintenir le complexe ouvert. Après plus de trois décennies de présence dans la vie montréalaise, le Jardin Guilbault ferme définitivement ses portes.
Le terrain, les bâtiments, les collections du musée et la ménagerie sont mis en vente. Le vaste domaine est ensuite progressivement subdivisé en lots alors que l’urbanisation gagne rapidement ce secteur de Montréal.
Guilbault quitte Montréal pour le Sault-au-Récollet. Il retourne par la suite à ses premières activités de botaniste et meurt en 1885.
10. Importance historique
Le Jardin Guilbault occupe une place particulière dans l’histoire culturelle de Montréal parce qu’il précède la séparation moderne entre parc d’attractions, salle de spectacle, cirque, jardin botanique et zoo.
Pendant près de quatre décennies, ces fonctions se côtoient et se transforment au gré des différents emplacements de l’entreprise. Le jardin témoigne ainsi de l’émergence d’une véritable culture du divertissement populaire dans le Montréal du XIXe siècle.
Le MEM le considère comme le premier parc d’attractions pérenne de Montréal. Son histoire annonce, plusieurs décennies à l’avance, certains des principes qui feront plus tard le succès de lieux comme le parc Sohmer : musique, spectacles, attractions et loisirs réunis dans un vaste espace accessible au public.
Dans l’histoire des spectacles montréalais
1831–1869 : du jardin horticole au parc d’attractions
Le Jardin Guilbault représente une étape importante entre les premières salles théâtrales montréalaises du début du XIXe siècle et les grands lieux de divertissement populaire qui apparaîtront à la fin du siècle. Sa longévité et la diversité de ses activités en font un jalon majeur de l’histoire du spectacle à Montréal.
Les Jardins Guilbault : près de quatre décennies d’évolution
12. Notes et sources
- MEM — CENTRE DES MÉMOIRES MONTRÉALAISES, Émilie Girard, « Joseph Édouard Guilbault et son jardin », 2022. Source principale pour la chronologie des différents jardins, leur évolution et le Glaciarum.
- SYLVAIN GAUDET, « Un haut lieu de la culture populaire à Montréal au XIXe siècle : le Jardin Guilbault », Cap-aux-Diamants, no 97, 2009, p. 25–29.
- RAYMOND MONTPETIT, « Culture et exotisme : les panoramas itinérants et le jardin Guilbault à Montréal au XIXe siècle », Loisir et Société / Society and Leisure, vol. 6, no 1, 1983, p. 71–104.
- VILLE DE MONTRÉAL, documentation historique consacrée à Joseph-Édouard Guilbault et à la place Guilbault.
- BANQ, publicités, affiches et documentation historique concernant les Jardins Guilbault et leurs spectacles.
- MUSÉE McCORD STEWART, documentation iconographique du Jardin Guilbault et du Glaciarum.