Académie de musique
Conçue vers 1874 sous le nom de Victoria Opera House et inaugurée officiellement le 15 novembre 1875 comme Academy of Music, l’Académie de musique devient l’un des plus prestigieux théâtres et auditoriums montréalais de la fin du XIXe siècle. Située sur la rue Victoria, près de Sainte-Catherine, elle accueille pendant plus de trois décennies opéras, théâtre, concerts et grandes tournées internationales, tout en intégrant Montréal au puissant circuit théâtral nord-américain.
1. Présentation
Lorsque l’Académie de musique ouvre ses portes en 1875, Montréal possède déjà une longue tradition théâtrale. Le Théâtre Royal, le Mechanics’ Hall, le Gésu et plusieurs autres salles ont précédé son apparition. L’Académie appartient cependant à une nouvelle étape du développement culturel montréalais : celle des grands théâtres modernes capables de recevoir les importantes compagnies professionnelles circulant à travers l’Amérique du Nord.
Située au 6, rue Victoria, immédiatement au nord de la rue Sainte-Catherine, elle s’inscrit dans le déplacement progressif de la vie commerciale et culturelle montréalaise vers le nouveau centre-ville. Son emplacement la place à proximité de plusieurs autres lieux importants de spectacle et de sociabilité.
Pendant plus de trois décennies, l’Académie sert à la fois de théâtre, d’opéra et d’auditorium. Elle accueille des productions dramatiques, des spectacles lyriques, des concerts, des artistes internationaux et des compagnies provenant notamment de New York, Boston et d’autres grandes villes du continent. [1]
2. Le projet du Victoria Opera House
L’histoire de l’Académie commence avant son inauguration officielle. Au cours de la période de conception et de construction, l’établissement est associé au nom Victoria Opera House, une appellation directement liée à son emplacement sur la rue Victoria.
Le nom est attesté au début de 1875. Le Canadian Illustrated News publie le 16 janvier 1875 une représentation de l’édifice intitulée The Victoria Opera House [Montreal], réalisée par l’illustrateur Eugene Haberer. [2]
Lors de son entrée officielle en activité en novembre suivant, la salle est toutefois exploitée sous le nom d’Academy of Music, traduit couramment dans la presse francophone par Académie de musique. Victoria Opera House et Academy of Music ne doivent donc pas être considérés comme deux théâtres indépendants, mais plutôt comme deux appellations associées à différentes étapes du même projet et du même édifice.
Précision historique
Victoria Opera House ou Academy of Music?
La distinction la plus prudente consiste à employer Victoria Opera House pour désigner le projet pendant sa conception et sa construction, vers 1874–1875, puis Academy of Music / Académie de musique à partir de son inauguration officielle du 15 novembre 1875.
La chronologie peut donc être résumée ainsi : Victoria Opera House (projet, 1874–1875) → Academy of Music / Académie de musique (1875–1910).
3. Fondation et conception
Le projet est porté par une compagnie par actions dont les principaux promoteurs sont deux importantes figures du milieu des affaires montréalais : Sir Hugh Allan et le marchand Roswell Fisher, respectivement président et trésorier de l’entreprise. [10]
L’ambition est considérable : Montréal doit disposer d’une salle capable de recevoir les grandes productions théâtrales et lyriques qui parcourent alors le continent. L’édifice est donc conçu non seulement comme un lieu de divertissement, mais comme une vitrine culturelle prestigieuse correspondant aux aspirations d’une métropole en pleine expansion.
L’exploitation de la salle est confiée en location exclusive à E. A. McDowell, qui devient son directeur-gérant. Un article rétrospectif publié en 1912 attribue les plans de l’édifice à A. B. Taft. [10]
Évolution de l’Académie de musique de Montréal
4. L’ouverture du 15 novembre 1875
L’inauguration officielle de l’Academy of Music a lieu le lundi 15 novembre 1875. La soirée constitue un événement important de la saison culturelle montréalaise et attire une foule considérable dans le nouveau théâtre de la rue Victoria. [3], [4]
Le rideau se lève à 20 heures avec la compagnie réunie sur scène. Un prologue composé par le journaliste et poète Dr John Reade devait être récité par Gertrude Kellogg; celle-ci étant indisposée, le texte est finalement lu par E. A. McDowell. L’hymne national est ensuite chanté par Mrs Stoddart. [4]
La pièce choisie pour cette première soirée est Rosedale, or The Rifle Ball, mélodrame populaire de Lester Wallack. Le succès est immédiat : les comptes rendus mentionnent des rappels après les actes et un tableau final redemandé à plusieurs reprises. [4]
La distribution réunit notamment Charles Loveday, Fred O. Smith, E. A. McDowell, John B. Swinbourne, Felix J. Morris, Affie Weaver, Fanny Reeves et Florence Vincent.
15 novembre 1875
Programme inaugural
PROLOGUE — Dr John Reade
HYMNE NATIONAL — Mrs Stoddart
ROSEDALE, OR THE RIFLE BALL — Lester Wallack
L’affluence est telle que la circulation autour de la rue Victoria devient difficile. Le Gazette recommande même aux cochers une organisation particulière pour déposer et reprendre leurs passagers afin d’éviter l’engorgement devant le nouveau théâtre. [4]
5. Architecture, scène et équipements
Les descriptions publiées lors de l’ouverture présentent l’Académie comme l’un des établissements théâtraux les plus modernes de Montréal. Son auditorium est conçu afin d’offrir une excellente visibilité vers la scène, grâce notamment à une forte inclinaison du parterre. [3]
La capacité régulière est d’environ 1 100 sièges, mais l’installation de chaises supplémentaires permet, lors des grandes occasions, d’approcher 2 500 spectateurs. Cette flexibilité témoigne d’un auditorium pensé pour accueillir aussi bien les représentations ordinaires que les manifestations exceptionnelles. [3]
La scène mesure environ 57 pieds de largeur sur 44 pieds de profondeur, soit approximativement 17,5 sur 13,4 mètres. Le cadre de scène mesure environ 28 pieds sur 35 pieds, dimensions importantes pour Montréal au milieu des années 1870. [3]
L’éclairage repose initialement sur le gaz. Un imposant lustre prismatique, conçu spécialement pour la salle par A. L. Bogart de New York, constitue l’un des éléments les plus spectaculaires de l’intérieur. [10]
La machinerie de scène est installée par Henry Rough, machiniste associé au Fifth Avenue Theatre de New York. Les sièges comprennent également des chaises d’opéra pliantes brevetées, fabriquées par une entreprise montréalaise. [10]
Modernité théâtrale
Un théâtre conçu pour les grandes productions
Contrairement aux salles publiques polyvalentes qui avaient accueilli une partie de la vie musicale et théâtrale montréalaise auparavant, l’Académie dispose d’un auditorium, d’une scène et d’une machinerie destinés directement aux besoins du spectacle professionnel.
6. Montréal et le circuit théâtral nord-américain
À partir de 1880, la programmation courante de l’Académie est confiée à Henry Thomas, ancien trésorier de l’institution devenu directeur-gérant et locataire. Son arrivée correspond à une transformation profonde du fonctionnement du théâtre montréalais. [1]
Montréal, qui compte alors environ 140 000 habitants, demeure sans grande compagnie professionnelle résidente capable d’occuper continuellement ses principales scènes. La ville dépend donc largement des compagnies itinérantes provenant des États-Unis. [1]
Entre 1880 et 1883, près de 90 % des spectacles présentés à Montréal proviennent du réseau théâtral dominé par New York. Les agents de réservation new-yorkais contrôlent une grande partie des tournées, déterminant la circulation des vedettes et des productions entre les villes du continent. [1]
L’Académie devient ainsi un relais canadien stratégique de ce système. Son rôle est principalement celui d’un diffuseur : elle fournit aux grandes compagnies une scène montréalaise capable de recevoir leurs productions sans avoir à maintenir une troupe locale permanente.
7. Programmation et rayonnement
Durant ses décennies d’activité, l’Académie accueille de nombreuses figures prestigieuses du théâtre, de l’opéra et de la musique. Parmi les artistes associés à son histoire figurent notamment Sarah Bernhardt, Emma Albani et James O’Neill. [5]
Le 26 février 1896, Sarah Bernhardt s’y produit dans Izeyl. Le compte rendu publié le lendemain par The Gazette insiste sur l’intensité de son interprétation et sur l’enthousiasme exceptionnel du public. [6]
La salle accueille également opéras, opérettes, mélodrames, comédies, concerts, pantomimes et spectacles de grandes compagnies itinérantes. Cette programmation très diversifiée reflète l’éclectisme du marché théâtral nord-américain de la fin du XIXe siècle.
Après sa reconstruction de 1896, l’Académie rouvre avec la compagnie de De Wolf Hopper, qui présente El Capitan, l’opérette de John Philip Sousa. Les comptes rendus soulignent l’ampleur de la production, de la troupe, des décors et des moyens techniques employés. [8]
8. Le théâtre francophone
Bien que l’Académie soit fortement associée au milieu anglophone et au circuit théâtral international, elle joue également un rôle dans l’histoire du théâtre francophone montréalais.
Entre 1898 et 1901, les Soirées de famille présentent à l’Académie une partie importante de leur activité. Leur répertoire est largement tiré du théâtre français contemporain et comprend notamment des œuvres d’Eugène Labiche, Alexandre Bisson, Georges Feydeau, Adolphe d’Ennery, Octave Feuillet et Georges Ohnet. [9]
Les Soirées de famille permettent également au public montréalais de découvrir plusieurs pièces françaises récentes. En 1899, un décor réalisé par le jeune artiste Raoul Barré pour Le Gendre de Monsieur Poirier attire notamment l’attention de la presse pour son réalisme et son élégance. [9]
Cette activité témoigne de la situation particulière de l’Académie : institution largement intégrée aux réseaux commerciaux anglophones et américains, elle offre néanmoins ponctuellement sa scène aux initiatives visant à développer une activité théâtrale francophone plus durable à Montréal.
9. La reconstruction de 1896
Après deux décennies d’activité, l’Académie ne répond plus entièrement aux nouvelles normes de sécurité et de confort qui transforment rapidement les théâtres nord-américains. Au printemps 1896, la salle ferme temporairement afin de subir une reconstruction presque complète. [7]
Les travaux sont confiés à la firme new-yorkaise McElfatrick & Sons, spécialisée dans la conception et la modernisation des théâtres. Les interventions sont si importantes que la presse annonce que l’Académie sera difficile à distinguer d’un établissement entièrement neuf. [7]
Les murs arrière et latéraux sont reconstruits, le hall d’entrée est considérablement agrandi, les circulations intérieures sont repensées et de nouveaux escaliers et sorties de secours sont aménagés. [7]
L’auditorium reçoit des sièges en velours, de nouvelles loges et une section d’orchestre agrandie. Des milliers de lampes électriques incandescentes remplacent l’ancien système d’éclairage, tandis qu’un nouveau chauffage à eau chaude et à vapeur améliore le confort du public. [7]
Le nouveau décor intérieur adopte une palette de blanc, d’or et de rose. La salle rouvre à l’automne 1896 avec des installations comparables à celles des grands théâtres modernes de New York et Chicago.
1896
Une Académie presque entièrement nouvelle
La reconstruction de 1896 ne constitue pas une simple rénovation cosmétique. Auditorium, circulations, éclairage, chauffage, issues de secours et espaces destinés au public sont profondément transformés afin de prolonger la vie du théâtre dans un marché devenu beaucoup plus compétitif.
10. Déclin et disparition
Malgré sa modernisation, l’Académie doit affronter à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle un paysage du divertissement en profonde mutation. De nouvelles salles ouvrent leurs portes, tandis que le vaudeville, les variétés et bientôt le cinéma attirent une part croissante du public.
Le 12 janvier 1910, le Montreal Star annonce la vente de l’édifice par la Sparrow Amusement Company, Limited à la A. E. Rea Company, Limited pour 150 000 dollars. [11]
La transaction concerne essentiellement le terrain et les quatre murs. La Sparrow Amusement Company conserve les décors, les sièges et les équipements intérieurs, qu’elle est autorisée à retirer avant la prise de possession. [11]
L’article précise qu’à la fin d’avril 1910, l’Académie cessera d’exister comme entreprise de divertissement. La salle disparaît alors du paysage théâtral montréalais et l’emplacement est réaffecté au développement commercial. [11]
En 1912, moins de deux ans après sa disparition, The Gazette consacre à l’ancien théâtre un long article rétrospectif intitulé Academy of Music, now a memory. Le titre témoigne de la place qu’avait déjà acquise la salle dans la mémoire culturelle montréalaise. [10]
11. Importance historique
L’Académie de musique occupe une place déterminante dans l’évolution des lieux de spectacle montréalais. Elle appartient à une génération de théâtres dont l’architecture, la scène, la machinerie et les équipements sont pensés directement pour les exigences des grandes productions professionnelles.
Son histoire témoigne également de l’intégration de Montréal au réseau culturel nord-américain. Les compagnies, vedettes, techniciens et productions circulent entre New York, Boston, Chicago, Montréal et les autres grandes villes du continent, créant un véritable marché transfrontalier du spectacle.
L’Académie constitue enfin un lieu de rencontre entre plusieurs traditions : théâtre commercial anglophone, artistes européens, compagnies américaines, musique classique et initiatives francophones locales. Pendant trente-cinq ans, elle accompagne la transformation de Montréal en grande métropole culturelle moderne.
Dans l’histoire des salles montréalaises
1875 : une nouvelle étape dans la modernisation du spectacle
1855 — ouverture du Mechanics’ Hall, grande salle publique polyvalente
1865 — inauguration de la salle du Gésu
1871 — apparition du West End Hall
1874–1875 — projet du Victoria Opera House
1875 — inauguration de l’Academy of Music
1880 — ouverture du nouveau Queen’s Hall, spécialisé dans les concerts
1893 — ouverture du Monument-National
12. Notes & sources
-
JEAN-MARC LARRUE,
L’organisation du théâtre à Montréal de 1880 à 1883 :
trois années cruciales,
Études théâtrales, Université du Québec à Montréal.
Étude consacrée à l’organisation du théâtre montréalais à la fin du XIXe siècle, au rôle de l’Académie comme relais des tournées américaines, à la direction d’Henry Thomas et à la dépendance du marché montréalais envers les circuits new-yorkais. -
CANADIAN ILLUSTRATED NEWS,
16 janvier 1875.
Illustration d’Eugene Haberer intitulée The Victoria Opera House [Montreal]. Le document atteste l’utilisation de l’appellation Victoria Opera House avant l’ouverture officielle de l’Academy of Music. -
THE MONTREAL STAR,
15 novembre 1875, p. 4,
« The Academy of Music ».
Description détaillée de l’édifice : organisation des entrées, capacité régulière d’environ 1 100 sièges, possibilité d’accueillir près de 2 500 personnes, dimensions de la scène, hauteur de la salle, éclairage au gaz et chaises d’opéra. -
THE GAZETTE,
16 novembre 1875, p. 2,
« The Academy of Music – Opening Night ».
Compte rendu de l’inauguration du 15 novembre 1875, du prologue de Dr John Reade, de la représentation de Rosedale, or The Rifle Ball, de l’accueil du public et de l’importante affluence autour du théâtre. -
ARCHIVES DE PRESSE MONTRÉALAISES,
The Gazette, Montreal Star et autres journaux
de la fin du XIXe siècle.
Annonces et comptes rendus documentant les tournées et artistes ayant occupé la scène de l’Académie, notamment Emma Albani, Sarah Bernhardt et James O’Neill. -
THE GAZETTE,
27 février 1896, p. 5,
« Sarah Bernhardt – Splendid Performance ».
Compte rendu de la représentation d’Izeyl à l’Académie de musique et de l’accueil particulièrement enthousiaste réservé à Sarah Bernhardt. -
THE GAZETTE,
20 avril, 21 mai et 25 août 1896.
Articles consacrés à la reconstruction de l’Académie par McElfatrick & Sons. Ils décrivent les nouveaux murs, le hall agrandi, les circulations, les sièges en velours, les loges, l’éclairage électrique, le chauffage et les nouvelles issues de secours. -
THE MONTREAL STAR,
10 juillet et 5 septembre 1896.
Articles sur la réouverture de la « nouvelle » Académie avec la compagnie de De Wolf Hopper dans El Capitan de John Philip Sousa. -
TRAVAUX CONSACRÉS AUX SOIRÉES DE FAMILLE
et archives de presse montréalaises.
Documentation sur les représentations francophones données à l’Académie entre 1898 et 1901, le répertoire français de la troupe et le décor réalisé par Raoul Barré pour Le Gendre de Monsieur Poirier en 1899. -
THE GAZETTE,
16 novembre 1912, p. 8,
« Academy of Music, now a memory, opened 37 years ago last night ».
Article rétrospectif essentiel retraçant l’ouverture de 1875, attribuant les plans à A. B. Taft et mentionnant le lustre prismatique d’A. L. Bogart, la machinerie de Henry Rough, les chaises pliantes et plusieurs souvenirs liés à l’histoire du théâtre. -
THE MONTREAL STAR,
12 janvier 1910, p. 10,
« Academy of Music Sold to the Rea Co. ».
Annonce de la vente de l’Académie par la Sparrow Amusement Company à la A. E. Rea Company, Limited pour 150 000 dollars. Le texte précise que l’établissement cessera d’exister comme entreprise de spectacles à la fin d’avril 1910. -
BAnQ NUMÉRIQUE.
Annuaires Lovell, presse historique et documents iconographiques utilisés pour documenter l’Académie de musique, son emplacement sur la rue Victoria et son évolution. -
HISTORYPIN,
« Theatre in Montreal 1825–1930 – Academy of Music ».
Documentation historique et iconographique consacrée à l’Académie, à sa fondation, à sa localisation et à sa disparition au début du XXe siècle.



