American Spaghetti House (Montréal)
L’American Spaghetti House, ouvert le 13 juin 1941 au 64 est, rue Sainte-Catherine, est l’un des restaurants les plus emblématiques de l’histoire de Montréal. Véritable machine à pâtes ouverte jour et nuit, décrit dans la presse comme « le plus grand établissement de spaghetti au monde », il popularise le spaghetti auprès d’un vaste public, sert de cantine 24 h/24 du Red Light et se trouve au croisement de la restauration populaire, des cabarets et des milieux interlopes, avant d’être détruit par un incendie tragique le 23 février 1959.
1. Présentation
Au cœur du Red Light montréalais, à l’angle de la rue Sainte-Catherine Est et de la rue Saint-Dominique, l’American Spaghetti House s’impose dès les années 1940 comme l’une des adresses les plus fréquentées du centre-ville populaire. Dans un environnement dominé par les cabarets, les salles de danse, les tavernes et les maisons de débauche, le restaurant occupe une place à part : celle d’un repère alimentaire 24 h/24, accessible aussi bien aux familles modestes qu’aux noctambules.
Sa marque de fabrique repose sur un triptyque simple : spaghetti à bas prix, service ininterrompu et organisation quasi industrielle de la cuisine. À une époque où la restauration rapide structurée n’existe pas encore, l’American Spaghetti House préfigure certains aspects du restaurant moderne : volumes de service gigantesques, campagnes de publicité massives et mise en scène très travaillée de la figure du patron, Angelo Bisante, présenté comme le « roi du spaghetti ».
2. Contexte & origines de la maison Bisante
L’histoire de l’American Spaghetti House est indissociable de celle de ses propriétaires, Angelo Bisante et Rose-Marie-Lucie « Lucy » Delicato. Dès les années 1920–1930, le nom d’Angelo Bisante apparaît déjà dans les pages des journaux montréalais, associé à des cafés, restaurants et établissements licenciés du secteur de la rue Saint-Laurent. On le voit tour à tour demander des permis, contester des refus, répondre à de petites infractions municipales ou de boisson, bref, constituer peu à peu un profil de « restaurateur du centre-ville » bien connu des autorités.
Sa femme, Lucy Delicato, est pour sa part associée aux maisons de chambres et maisons closes du même secteur. Les sources francophones et anglophones la présentent comme une tenancière influente du Red Light : elle administre plusieurs adresses de la rue De Bullion et de rues adjacentes, qui reviennent régulièrement dans les comptes rendus de raids de moralité et de procédures judiciaires pour « maison de débauche ».
C’est sur ce socle – mélange d’expérience en restauration, de gestion d’établissements nocturnes et d’une longue familiarité avec les zones grises de la vie urbaine – que le couple lance, en 1941, un projet d’une toute autre envergure : un immense restaurant de spaghetti, légalement constitué, ultra visible sur la rue Sainte-Catherine Est.
3. Fondation de l’American Spaghetti House (1941)
L’American Spaghetti House ouvre officiellement ses portes le 13 juin 1941. Des publicités rétrospectives rappellent que la maison a débuté avec 51 clients servis le premier soir et un personnel de six à huit employés. Dès le départ, le concept est clairement défini :
- un restaurant spécialisé dans le spaghetti « à l’italienne » et les pâtes ;
- un service ouvert jour et nuit, pour accueillir à la fois les familles et la clientèle nocturne ;
- un positionnement ambitieux, revendiquant « la meilleure sauce au monde ».
Le nom American Spaghetti House associe la promesse d’une restauration rapide moderne – inspirée des diners et spaghetti houses états-uniens – à l’imaginaire italien de la sauce familiale mijotée des heures. Le restaurant joue ainsi sur la double identité italo-américaine typique du Montréal d’alors.
4. Expansion & fonctionnement
En quelques années, l’American Spaghetti House connaît une croissance spectaculaire. Dès 1944, la presse montre un établissement doté d’une vaste cuisine moderne et d’un personnel d’environ 70 employés. En 1947, pour le 6e anniversaire de la maison, de grandes pleines pages soulignent le succès de l’entreprise : le restaurant est décrit comme un véritable cas d’école de prospérité commerciale.
Au tournant des années 1950, certaines publicités évoquent jusqu’à 200–260 employés et avancent que plus d’un million de clients passent annuellement « sous la marquise » de l’American Spaghetti House. L’iconique enseigne verticale – un cuisinier stylisé surmontant une colonne où s’inscrit le nom du restaurant – devient l’un des symboles visuels les plus reconnaissables de la rue Sainte-Catherine Est.
Le fonctionnement interne repose sur une organisation quasi industrielle : brigades de cuisine spécialisées, large division du travail entre cuisiniers, aides, serveuses et gérants, et rotation à haute fréquence des tables pour maintenir un débit considérable. Le restaurant sert aussi bien des clients de passage que des groupes organisés, notamment lors des soirées de grande affluence ou des périodes des Fêtes.
6. Marketing, image de marque & orphelins
L’American Spaghetti House est l’un des établissements montréalais les plus présents dans la presse illustrée des années 1940–1950. Les campagnes publicitaires mettent en scène la figure d’Angelo Bisante, présenté comme le « roi du spaghetti », posant derrière son bureau ou entouré d’un large groupe d’employés, serveuses et cuisiniers.
Un volet central de cette mise en scène est l’organisation de banquets de spaghetti pour des orphelins. De nombreuses photos montrent Bisante et son épouse servis par la presse en train de nourrir des enfants issus de crèches ou d’écoles de la région, parfois qualifiés de « festins royaux ». Les chiffres varient selon les années – une centaine, parfois plus de 150 enfants – mais l’effet médiatique est constant : le patron est décrit comme généreux, jovial et paternel.
Ces opérations ont un double effet : elles renforcent la notoriété du restaurant autour de Montréal et permettent à la maison Bisante de se doter d’une image philanthropique, en contraste avec la réputation plus sombre du Red Light et des maisons closes du secteur.
7. Angelo Bisante, Lucy Delicato & démêlés judiciaires
En parallèle au succès éclatant de l’American Spaghetti House, la trajectoire d’Angelo Bisante et de Lucy Delicato est marquée par une longue série de démêlés avec la justice. Les archives de The Gazette, du Montreal Star, du Devoir, de La Presse, du Petit Journal et d’autres journaux documentent de nombreuses arrestations, comparutions et procès étalés sur plusieurs décennies.
Dans les années 1930–1940, on les retrouve au fil des pages judiciaires pour toute une gamme d’infractions liées à la tenue de maisons de débauche, aux licences de boisson et à la moralité publique. Certaines causes se concluent par des amendes importantes, d’autres par des acquittements ou des annulations pour des raisons techniques. Le couple est régulièrement désigné dans la presse comme un exemple de ces « tenanciers bien connus » qui semblent, pour un temps, évoluer dans un climat de tolérance officieuse.
Le tournant décisif survient autour de 1950–1951, au moment où Montréal entre dans une période de croisade morale. Les journaux suivent alors presque au jour le jour une série de procès spectaculaires visant les maisons de plaisirs du Red Light. Angelo et Lucy y sont au centre de la scène : inculpations pour tenue de maison de débauche, complot, infraction à divers articles du Code criminel, perquisitions répétées, confiscations de mobilier et témoignages d’enquêteurs et de policières de la moralité.
Les jugements rendent visibles les tensions de l’époque. D’un côté, les juges soulignent la gravité des faits, le caractère notoire des établissements et la nécessité d’« assainir » le quartier. De l’autre, les sentences imposées – amendes élevées, sursis, peines de prison relativement courtes – alimentent un débat persistant sur la mansuétude de la justice et la profondeur des liens entre tenanciers, policiers et politiciens. Certaines décisions sont portées en appel, partiellement infirmées, puis réentendues, ce qui contribue à faire du couple Bisante–Delicato un cas d’école des zones grises entre tolérance et répression.
Lorsque la commission d’enquête Caron (aussi connue comme l’enquête Plante–Drapeau) se penche, à la fin des années 1950, sur le crime organisé et la corruption policière, le nom de Mme Angelo Bisante figure parmi ceux des tenancières emblématiques du Red Light. Les auditions et les chroniques qui en découlent replacent rétrospectivement l’American Spaghetti House et les maisons de Lucy Delicato dans un système plus vaste où la prostitution, le jeu, la restauration nocturne et la politique municipale sont étroitement imbriqués.
Jusqu’à leur mort – Angelo en 1961, Lucy en 1966 – les avis de décès et notices nécrologiques continuent de rappeler ce double visage : d’un côté, le restaurateur prospère et « roi du spaghetti », ex-propriétaire de l’American Spaghetti House et co-propriétaire du Casa Loma ; de l’autre, la « madame » célèbre d’un quartier que les réformateurs moraux décrivent comme un vaste « parc d’attractions du vice ».
8. Red Light & pègre montréalaise
Comme plusieurs établissements du quartier, l’American Spaghetti House n’est pas isolé du contexte plus large du Red Light. Les enquêtes morales des années 1950 – notamment la commission Caron (ou enquête Plante–Drapeau) – ainsi que les mémoires de Pacifique « Pax » Plante montrent que le couple Bisante–Delicato appartient à un réseau de maisons de prostitution, de bookmakers et de restaurateurs gravitant autour de la rue Saint-Laurent.
Dans ces récits, Lucy Delicato est décrite comme l’une des « madames » influentes du milieu, associée à des adresses aujourd’hui célèbres dans l’historiographie du Red Light. L’American Spaghetti House se positionne néanmoins comme la vitrine « respectable » du couple, lieu où se croisent clients ordinaires, artistes, policiers, employés municipaux, joueuses et joueurs, et membres de l’underworld montréalais.
Dans ses souvenirs sur le quartier Sainte-Catherine Est, l’écrivain William Weintraub mentionne l’American Spaghetti House comme un restaurant apprécié des travailleuses du sexe qui y mangeaient et s’y retrouvaient après leurs heures de travail, confirmant la double identité – populaire et interlope – de l’établissement.
9. Architecture & bâtiment
Le bâtiment du 64 est, rue Sainte-Catherine est un immeuble commercial typique du centre-ville de la première moitié du XXe siècle : façade en maçonnerie, grandes vitrines au rez-de-chaussée, étages supérieurs percés de fenêtres régulières. La marquise occupe toute la largeur de la façade, surmontée de l’enseigne verticale monumentale du restaurant.
À l’intérieur, la configuration comprend au moins une grande salle à manger densément meublée de tables, un comptoir de service, une cuisine principale occupant l’arrière du rez-de-chaussée et des espaces d’entreposage. Les agrandissements successifs mentionnés dans la presse indiquent que l’établissement a progressivement absorbé des locaux adjacents pour augmenter sa capacité.
Après l’incendie de 1959, les ruines sont démolies et le terrain est transformé en stationnement de surface. Dans les années 1970, des litiges municipaux autour de ce stationnement – impliquant une descendante des Bisante comme locataire – rappellent que le site de l’ancien restaurant reste au cœur d’enjeux d’urbanisme, avant d’être intégré aux transformations ultérieures du secteur.
10. L’incendie du 23 février 1959
Le 23 février 1959, en soirée, un incendie majeur éclate à l’American Spaghetti House. The Gazette, The Montreal Star et Le Devoir en font rapidement leur manchette. Le feu, à cinq alarmes, mobilise des pompiers de plus d’une quinzaine de casernes.
Les flammes ravagent le bâtiment de trois étages donnant sur la rue Sainte-Catherine Est. Dans un froid intense, les équipes montent sur la toiture pour ventiler l’édifice et tenter de contenir l’incendie. Une manœuvre particulièrement dramatique est relatée : une corde de sécurité reliant les hommes au toit à ceux postés plus bas se rompt, isolant une partie de l’équipe.
Peu après, le toit s’effondre, entraînant l’écroulement d’une partie de la structure. Deux pompiers y trouvent la mort : Assistant Chief Edward Normoyle, 53 ans, et le pompier Hubert Daudelin. Les chefs de service raconteront plus tard avoir tenté pendant plus de deux heures de dégager les victimes, sans succès. Leurs funérailles donneront lieu à d’imposantes cérémonies officielles, très couvertes par la presse.
Dans les jours qui suivent, les autorités reçoivent des appels anonymes évoquant une possible série d’incendies criminels dans le secteur et la présence de deux hommes suspects près du bâtiment peu avant le sinistre. Le chef de l’escouade des incendies criminels, le Det. Capt. Cecil Rowe, précise toutefois qu’aucune preuve formelle ne permet de conclure à un incendie volontaire : les hypothèses restent au stade de la rumeur et le dossier est classé comme incendie d’origine indéterminée.
11. Mémoire & héritage
À partir des années 1990, l’American Spaghetti House revient régulièrement dans les chroniques de mémoire urbaine. Des articles de La Presse, notamment ceux de Guy Pinard, retracent l’histoire du restaurant, son rôle dans le Red Light, son fonctionnement 24 h/24 et le contexte de l’incendie de 1959.
The Gazette publie pour sa part des reportages commémoratifs sur le feu et sur les pompiers Normoyle et Daudelin, parfois liés à des événements artistiques comme Walls of Fire, spectacle de rue reconstituant l’incendie avec projections d’archives et participation de vétérans du Service des incendies.
Du côté de la famille Bisante, des témoignages de Dandy Bisante et d’autres proches rappellent avec nostalgie le temps où « l’American Spaghetti House était une vraie institution ». Angelo Bisante meurt en décembre 1961, décrit dans son avis de décès comme ex-propriétaire de l’American Spaghetti House et co-propriétaire du club Casa Loma. Lucy Delicato décède en 1966, saluée comme l’une des figures marquantes du « gai Montréal » des années 1940.
Aujourd’hui, l’American Spaghetti House occupe une place à part dans l’historiographie du Red Light montréalais : symbole à la fois de la réussite commerciale immigrante et des zones grises entre restauration populaire, cabarets, maisons closes et réseaux criminels, il illustre la manière dont un simple restaurant de spaghetti a pu devenir, pendant près de vingt ans, l’un des cœurs battants de la nuit montréalaise.
12. Chronologie
- Années 1920–1930 – Premières mentions d’Angelo Bisante et de Mme Angelo Bisante dans la presse, liés à des cafés, restaurants et causes de moralité.
- Années 1930–1940 – Série de procédures liées à des maisons de débauche, licences de boisson et infractions à la moralité publique dans le secteur Saint-Laurent / De Bullion.
- 13 juin 1941 – Ouverture de l’American Spaghetti House au 64 est, rue Sainte-Catherine. Environ six à huit employés.
- 1944 – Publicités montrant une grande cuisine moderne et environ 70 employés.
- 1947 – 6e anniversaire : pleines pages sur le succès de la maison ; photos de groupe du personnel.
- 1947–1951 – Publicités rétrospectives évoquant jusqu’à 200–260 employés et plus d’un million de clients par an.
- 1940–1950 – Banquets réguliers de spaghetti pour des orphelins, très couverts par la presse illustrée.
- 1950–1951 – Séries de procès très médiatisés contre Angelo Bisante et Lucy Delicato pour maisons de débauche et infractions à la moralité; amendes importantes et appels.
- 23 février 1959 – Incendie majeur ; effondrement du toit ; décès des pompiers Edward Normoyle et Hubert Daudelin.
- 1959–1960 – Démolition des ruines ; terrain converti en stationnement de surface.
- Décembre 1961 – Décès d’Angelo Bisante, « ex-propriétaire de l’American Spaghetti House et co-propriétaire du Casa Loma ».
- 1966 – Décès de Rose-Marie-Lucie Delicato (Mme Angelo Bisante).
- Années 1970 – Litiges municipaux liés au stationnement sur l’ancien terrain du restaurant.
- Années 1990–2000 – Articles rétrospectifs, reconstitutions de l’incendie, témoignages de pompiers et de membres de la famille Bisante.
13. Sources
- Presse francophone (La Presse, La Patrie, Le Canada, Le Devoir, Le Petit Journal, Photo-Journal, Le Front Ouvrier) Publicités, reportages et photos (1941–1951) sur l’ouverture, les agrandissements, les cuisines modernes, le personnel (70 puis 200–260 employés), les banquets d’orphelins, les anniversaires du restaurant et les avis de décès d’Angelo Bisante et de Lucy Delicato.
- Presse anglophone (The Gazette, The Montreal Star) Reportages détaillés sur l’incendie du 23 février 1959, portraits des pompiers Edward Normoyle et Hubert Daudelin, descriptions des opérations de sauvetage et des hypothèses d’incendie criminel; articles ultérieurs sur les reconstitutions et les témoignages de vétérans du Service des incendies.
- Dossiers judiciaires dans la presse (1920–1958) Comptes rendus d’arrestations, procès et appels impliquant Angelo Bisante et Lucy Delicato pour tenue de maisons de débauche, infractions à la moralité et licences de boisson, dans The Gazette, The Montreal Star, Le Devoir, La Presse, Le Petit Journal, etc.
- PINARD, Guy. « L’American Spaghetti House », La Presse, 16 juin 1991, et autres chroniques (1991, 1993). Articles rétrospectifs retraçant l’histoire du restaurant, son fonctionnement 24 h/24, sa place dans le Red Light et le contexte de l’incendie de 1959.
- Pacifique Plante (« Pax ») – Mémoires et chroniques sur le « gai Montréal » et le Red Light. Références à Lucy Delicato (Mme Angelo Bisante) comme l’une des tenancières importantes du quartier, contexte des maisons de prostitution et réseaux de tenanciers de cabarets et de restaurants.
- William Weintraub. Écrits sur le centre-ville et le Red Light montréalais. Mentions de l’American Spaghetti House comme point de chute apprécié des travailleuses du sexe, et description de l’atmosphère de la rue Sainte-Catherine Est à l’époque.
- Documents municipaux et articles sur l’urbanisme Dossiers de presse sur le stationnement aménagé sur l’ancien terrain du restaurant, litiges avec la Ville de Montréal et discussions sur la disparition progressive des vestiges matériels de l’établissement dans le tissu urbain.
- Archives internes MCPA Dossiers de coupures de presse, reproductions d’annonces, photographies d’archives (façade, marquise, banquets d’orphelins, cuisines) et notes de recherche permettant de recouper les informations des différentes sources et de reconstituer l’évolution de l’American Spaghetti House entre 1941 et 1959, ainsi que les démêlés judiciaires d’Angelo Bisante et de Lucy Delicato.

