Cabaret Frolics (Montréal)
Ouvert à la fin de 1929 au deuxième étage du 1417, boulevard Saint-Laurent, le Frolics devient rapidement l’un des cabarets les plus en vue de Montréal. Avec ses grandes revues, son orchestre, sa piste de danse et des attractions new-yorkaises comme Texas Guinan, il contribue à lancer l’âge d’or des cabarets de la Main durant les dernières années de la Prohibition américaine.
1. Présentation
Le Cabaret Frolics occupe une place déterminante dans l’histoire de la vie nocturne montréalaise. Installé au deuxième étage du 1417, boulevard Saint-Laurent, il apparaît au moment où la Main s’affirme comme l’un des principaux quartiers de divertissement de la ville.
Le Frolics se distingue par l’ampleur de son aménagement et par une formule fortement inspirée des grands night-clubs américains : vaste piste de danse, orchestre maison, maître de cérémonie, revues de variétés, éclairage élaboré et plusieurs spectacles au cours d’une même soirée.
Une rétrospective publiée par The Gazette en 1963 résumera son importance par une formule particulièrement évocatrice : « The Frolics started Main’s golden era ». Plus qu’un simple établissement à la mode, le Frolics contribue en effet à imposer sur le boulevard Saint-Laurent un modèle de cabaret qui influencera plusieurs établissements montréalais.
Clarification historique — 1929 ou 1930 ?
Plusieurs récits historiques situent l’ouverture du Frolics en 1930, notamment en raison de la présence très médiatisée de Texas Guinan cette année-là. Une source contemporaine permet toutefois de préciser la chronologie : le Montreal Star annonce le 5 décembre 1930 le premier anniversaire du Frolics. L’établissement était donc déjà en activité à la fin de 1929.
2. Montréal et la Prohibition
Le Frolics naît dans un contexte particulièrement favorable au développement de la vie nocturne montréalaise. Aux États-Unis, la Prohibition, en vigueur depuis 1920, limite légalement la fabrication et la vente d’alcool. Au Québec, l’alcool demeure accessible dans un cadre réglementé.
Cette différence contribue à attirer vers Montréal une clientèle américaine ainsi que des artistes et professionnels du spectacle. La ville possédait déjà des restaurants musicaux, cafés-concerts, salles de danse et night-clubs, mais la fin des années 1920 voit se multiplier des établissements inspirés plus directement des modèles américains.
Le Frolics appartient pleinement à cette transformation. Sa formule combine spectacle, danse, consommation et sociabilité nocturne dans un décor conçu pour produire une expérience spectaculaire.
Le Frolics n’est pas le premier cabaret de Montréal
Il serait excessif de présenter le Frolics comme le premier cabaret montréalais. Des établissements de type café-concert ou cabaret existaient auparavant, notamment le Blue Bird Café dès 1920. L’importance du Frolics réside plutôt dans son rôle de grand night-club moderne de la Main et dans l’influence qu’il exerce sur la vie nocturne du boulevard Saint-Laurent.
3. Les frères Hill et la naissance du Frolics
Le projet est associé aux frères Hill — Eli, Cecil, Victor et Louis — ainsi qu’à Charles Bordoff. Selon les sources historiques, environ 50 000 $ sont investis pour transformer un ancien entrepôt de fourrures du boulevard Saint-Laurent en un night-club moderne.
Pour les frères Hill, le Frolics constitue le début d’une longue carrière dans la restauration et le divertissement montréalais. Ils exploiteront ultérieurement d’autres établissements connus, notamment El Chico et le Chic-N-Coop.
Cette trajectoire ultérieure témoigne de l’importance du Frolics comme première grande expérience des Hill dans le nightlife montréalais, mais l’établissement possède rapidement une identité qui dépasse celle de ses propriétaires : il devient lui-même une attraction de la Main.
4. Le 1417, boulevard Saint-Laurent
Le Frolics occupe le deuxième étage du 1417, boulevard Saint-Laurent, immédiatement au nord de la rue Sainte-Catherine. L’ancien espace industriel est transformé en une vaste salle destinée à la danse et au spectacle.
Les descriptions historiques évoquent un décor luxueux, avec des tentures de soie, une grande piste de danse et un système d’éclairage considéré comme particulièrement élaboré pour l’époque. La scène peut accueillir un orchestre d’environ quinze musiciens.
La programmation est intensive : généralement deux spectacles par soir en semaine et trois le samedi. Le public peut danser entre les numéros, faisant du Frolics autant une salle de spectacle qu’un lieu de sociabilité et de fête.
Les récits historiques ont également retenu la simplicité étonnante de l’offre de boissons : le champagne et la bière auraient constitué les principaux choix, le champagne se vendant environ 15 $ la bouteille et la bière 1 $ le verre.
5. Texas Guinan
La figure la plus étroitement associée à l’histoire du Frolics est Texas Guinan, l’une des grandes personnalités de la vie nocturne new-yorkaise des années 1920.
Actrice, chanteuse et surtout maîtresse de cérémonie, Guinan s’était fait connaître dans les speakeasies de New York par son style exubérant et sa manière d’interpeller directement le public. Son célèbre « Hello, suckers! » devient indissociable de son personnage.
Sa présence à Montréal en 1930 donne au Frolics une visibilité exceptionnelle. La venue d’une personnalité aussi fortement associée au nightlife new-yorkais renforce l’image de Montréal comme destination de divertissement durant les dernières années de la Prohibition.
« Hello, suckers! »
Guinan ne doit toutefois pas être considérée comme la fondatrice du Frolics. Elle en est plutôt la grande attraction emblématique, celle dont la présence contribue le plus fortement à inscrire le cabaret dans l’imaginaire montréalais.
6. Revues et artistes
La programmation du Frolics repose principalement sur la revue de variétés. Chanteurs, danseurs, humoristes, acrobates et autres artistes se succèdent au cours d’une même soirée, accompagnés par l’orchestre maison.
Une publicité publiée pour l’Halloween de 1930 permet de saisir la diversité du programme. Elle annonce notamment la danseuse Grayce Scobell, le duo Byrnes & Swanson, spécialisé dans les danses modernes, classiques, excentriques et acrobatiques, ainsi que les chanteurs Lillian Daly et Ray Moore.
Cette programmation illustre bien la nature du Frolics : il ne s’agit pas d’une salle consacrée à un genre musical particulier, mais d’un cabaret de variétés où musique, danse, comédie et spectacle se combinent dans une même soirée.
7. Billy Munro et Larry Vincent
Deux figures jouent un rôle essentiel dans l’identité quotidienne du Frolics : le chef d’orchestre Billy Munro et le maître de cérémonie Larry Vincent.
Munro dirige l’orchestre résident, décrit dans la presse comme un ensemble dynamique jouant les succès populaires et les musiques de danse du moment. L’orchestre accompagne également les différents artistes qui se succèdent sur scène.
Larry Vincent agit pour sa part comme maître de cérémonie. Il présente les attractions, assure les transitions et maintient le contact avec le public. Dans la formule du night-club de cette époque, le maître de cérémonie constitue un élément essentiel : il donne à la soirée son rythme et son caractère.
L’association de Munro et Vincent contribue ainsi à donner au Frolics une identité continue malgré le renouvellement fréquent des attractions.
8. Le Frolics à la radio
Le Frolics ne rejoint pas seulement le public présent sur le boulevard Saint-Laurent. Dès 1930, son nom apparaît régulièrement dans les grilles de programmation de la station montréalaise CFCF.
Le Gazette du 15 avril 1930 annonce ainsi un segment intitulé « Frolics Cabaret » à 21 h. Le 6 décembre suivant, Le Devoir inscrit une « Danse du cabaret Frolics » à 22 h dans la programmation de CFCF.
Ces émissions donnent au cabaret une visibilité qui dépasse largement sa clientèle immédiate. La musique et l’atmosphère du Frolics peuvent désormais entrer directement dans les foyers montréalais par la radio.
Une affirmation à manier avec prudence
Certaines sources présentent une émission du Frolics comme la première émission canadienne diffusée depuis un night-club. Les grilles de programmes contemporaines confirment clairement les diffusions du Frolics sur CFCF dès 1930. En revanche, la primauté canadienne demande davantage de documentation avant d’être présentée comme un fait absolu.
9. Harry Davis et le milieu de la Main
L’histoire du Frolics croise également celle de Harry Davis, figure du milieu interlope montréalais. Plusieurs travaux le présentent, selon les sources, comme associé ou co-propriétaire du Frolics à une étape de son existence.
Cette association doit être replacée dans le contexte plus large du Red Light montréalais, où les frontières entre établissements de divertissement, paris clandestins et autres activités du milieu pouvaient être poreuses.
Il convient toutefois de distinguer l’histoire culturelle du Frolics de la trajectoire criminelle ultérieure de Davis. Les sources permettent d’établir son association avec le milieu des cabarets, mais elles ne justifient pas d’expliquer l’ensemble de l’activité du Frolics à travers le crime organisé.
10. La fin du Frolics
Le contexte qui avait favorisé l’essor du Frolics se transforme profondément au début des années 1930. La crise économique affecte le pouvoir d’achat, tandis que la fin de la Prohibition américaine en 1933 réduit l’un des avantages qui avaient contribué à attirer vers Montréal une clientèle et des artistes américains.
Le Frolics cesse ses activités sous ce nom en 1933. Mais contrairement à de nombreuses salles disparues, son espace ne perd pas sa vocation de divertissement.
11. Connie’s Inn
Le 15 juin 1933, le 1417 boulevard Saint-Laurent adopte une nouvelle identité : Connie’s Inn. La programmation s’oriente davantage vers le jazz.
Peu après son ouverture, le chef d’orchestre montréalais Mynie Sutton et ses Canadian Ambassadors se produisent au Connie’s Inn. L’ensemble occupe une place importante dans l’histoire du jazz canadien et dans l’affirmation de musiciens noirs sur les scènes montréalaises.
Le passage du Frolics au Connie’s Inn représente ainsi davantage qu’un simple changement de nom : il illustre l’évolution rapide des goûts et de la vie nocturne montréalaise au lendemain de la Prohibition.
12. Le destin du 1417 Saint-Laurent
Le Frolics inaugure une remarquable succession d’établissements de divertissement au 1417, boulevard Saint-Laurent. Après Connie’s Inn, l’espace change plusieurs fois de nom et de vocation.
On y retrouve notamment le Val d’Or Grill, puis le Casino de Parée. Le Val d’Or réapparaît ensuite avant qu’une nouvelle page particulièrement importante de l’histoire culturelle montréalaise ne s’ouvre en 1947 avec Au Faisan Doré.
Le Faisan Doré devient l’une des scènes essentielles de la chanson francophone montréalaise de l’après-guerre. À partir de 1951, l’adresse poursuit sa vocation sous le nom de Cabaret Montmartre.
Du Frolics au Faisan Doré
Il ne s’agit pas d’un seul établissement ayant simplement changé de nom, mais d’une succession de cabarets et de directions différentes occupant le même espace. Cette continuité fait néanmoins du 1417 Saint-Laurent une adresse particulièrement importante dans l’histoire du spectacle montréalais.
13. Importance historique
L’importance du Frolics ne tient pas au fait qu’il aurait inventé le cabaret à Montréal. La ville possédait déjà une vie nocturne développée avant son ouverture. Son rôle réside plutôt dans la dimension nouvelle qu’il donne au night-club sur la Main.
Avec son décor spectaculaire, sa grande piste de danse, son orchestre, ses revues, son maître de cérémonie, ses artistes américains et sa présence à la radio, le Frolics rassemble plusieurs éléments caractéristiques du grand cabaret moderne.
La présence de Texas Guinan lui apporte en outre une visibilité internationale et symbolise les échanges particulièrement intenses entre Montréal et New York durant la Prohibition.
Surtout, le Frolics contribue à faire du boulevard Saint-Laurent un centre majeur de la vie nocturne montréalaise. Plusieurs décennies de cabarets suivront à cette même adresse et ailleurs sur la Main, jusqu’à faire de ce secteur l’un des principaux territoires historiques du spectacle à Montréal.
Le début de l’âge d’or de la Main
Plutôt que de qualifier le Frolics de « premier cabaret de Montréal », il est historiquement plus juste de le considérer comme l’un des établissements qui consacrent l’émergence du grand night-club moderne sur le boulevard Saint-Laurent. Sa courte existence, de la fin de 1929 à 1933, aura une influence qui dépasse largement ses quelques années d’activité.
14. Chronologie
15. Notes et sources
- « The Frolics started Main’s golden era », The Gazette, 26 janvier 1963. Rétrospective consacrée au Frolics, à son emplacement au 1417 boulevard Saint-Laurent et à son rôle dans l’essor des cabarets de la Main.
- André-G. Bourassa et Jean-Marc Larrue, Les nuits de la Main : Cent ans de spectacles sur le boulevard Saint-Laurent (1891–1991), Montréal, VLB éditeur, 1993.
- « Frolics Cabaret Will Celebrate The First Anniversary Tonight », The Montreal Star, 5 décembre 1930. Annonce du premier anniversaire du Frolics, avec Larry Vincent et l’orchestre de Billy Munro.
- « Attractive Program At The Frolics Tonight To Celebrate Hallowe’en », The Montreal Star, 31 octobre 1930. Programme comprenant Grayce Scobell, Byrnes & Swanson, Lillian Daly, Ray Moore, Billy Munro et Larry Vincent.
- « Today’s Radio Programmes », The Gazette, 15 avril 1930. Grille de CFCF mentionnant « Frolics Cabaret » à 21 h.
- Grille des programmes de CFCF, Le Devoir, 6 décembre 1930. Mention de « Danse du cabaret Frolics » à 22 h.
- Aline Gubbay, A Street Called The Main, Meridian Press, Montréal, 1989.
- Magaly Brodeur, Vice et corruption à Montréal, 1892–1970, Presses de l’Université du Québec.
- Pierre de Champlain, Le crime organisé à Montréal, 1940–1980, Éditions Asticou.
- William Weintraub, City Unique: Montreal Days and Nights in the 1940s and ’50s, McClelland & Stewart.
- Ville de Montréal, Mémoires des Montréalais, « Harry Davis, roi de la pègre montréalaise ».
- John Gilmore, « Montreal jazz great Sutton dies — and an era ends », The Gazette, 22 juin 1982. Portrait de Mynie Sutton et mention des Canadian Ambassadors au Connie’s Inn en 1933.
- Nick Auf der Maur, « Montreal nightlife is old as the Hills », The Gazette, 23 mars 1981. Rétrospective sur les frères Hill et leurs établissements montréalais.