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L'HÔTEL NELSON

Depuis le mois de novembre 1971, une nouvelle salle de spectacle aménagée à l’Hôtel Nelson attire la jeunesse. Elle est baptisée l’Évêché en 1972. Plusieurs artistes émergents font leur premier vrai show dans l’atmosphère enfumée de cette boîte à chanson du Vieux-Montréal. Edith Butler, Renée Claude, Lewis Furey, Pauline Julien, Plume Latraverse, Serge Mondor et Lou Reed sont du nombre. C’est en remplaçant au pied levé le groupe Harmonium que Beau Dommage donne son premier spectacle à l’Évêché.

Pendant les années 1970, L’Évêché et le Nelson Grill de l’Hôtel Nelson furent le rendez-vous des amateurs de folk, de rock et même de la première vague punk de Montréal!  

Vers 1960 (BAnQ)

La salle L’Évêché de l’Hôtel Nelson était située au 425 Place Jacques-Cartier dans le Vieux-Port de Montréal.

Cet édifice, construit en 1865, est d’abord occupé par deux commerces au rez-de-chaussée (épicerie et pharmacie) et par l’Hôtel Jacques-Cartier. Nommé temporairement Hôtel Roy au début des années 1920, après avoir été vacant pendant quelques années, l’édifice reprend le nom d’Hôtel Jacques-Cartier lorsqu’il devient la propriété de Philias-Arthur Benoît en 1927.1 La famille Benoît renomme l’établissement Hôtel Nelson en 1941.2

En 1971, l’Hôtel Nelson s’agrandit et prend possession d’une maison attenante qui est transformée en boîte à spectacle. La salle est inaugurée le 18 novembre 1971 avec le spectacle ‘’Law n’ Order’’ de Raymond Lévesque. La salle est baptisée L’Évêché à cause du nom de Raymond (Lévesque). L’Évêché est une petite salle, bourrée à croquer d’intimité, invitant à la discussion. L’endroit offre de 200 à 300 places.2,3,4

Hôtel Nelson, vers 1965 (BAnQ)

À cette époque, Montréal offrait peu de débouchés aux artistes débutants — même à ceux qui étaient bourrés de talent. Raymond Lévesque, qui a vu le succès que ces jeunes ont obtenu pendant l’été 1972 dans la cour de l’Hôtel Nelson, leur a ouvert les portes de L’Évêché pour la saison hivernale.5

La Presse, 19 octobre 1972, (BAnQ)

Plusieurs artistes émergents ont offert leur premier vrai spectacle dans l’atmosphère enfumée de cette boîte à chanson. Edith Butler, Renée Claude, Lewis Furey, Pauline Julien, Plume Latraverse, Beau Dommage, Serge Mondor sont du nombre. Des artistes français y font également leur première prestation en sol québécois, tels que Francis Cabrel, Gilbert Montagné et Geneviève Paris. Pendant toute une décennie, L’Évêché était le rendez-vous des amateurs de folk, de rock et même de la jeunesse punk.1,6

À partir de 1973, une figure marquante de la scène musicale montréalaise, Francine Loyer, était responsable de la salle L’Évêché, de sa programmation, de sa publicité. Les membres d’Offenbach la côtoyaient régulièrement lorsqu’ils venaient s’y produire. C’est comme cela que Francine est devenue la gérante du groupe Offenbach. Francine était veuve, elle avait perdu son mari, le producteur de cinéma Robert Hershorn, en 1973. La vie avec lui l’avait mise en contact avec plusieurs artistes, du cinéaste Claude Jutras à Leonard Cohen en passant par Lewis Furey, dont elle avait justement contribué au lancement à L’Évêché. Elle travaillait aussi avec André Perry, qui venait de déménager ses pénates de l’ancienne église de l’est de Montréal à Morin Heights, dans les Laurentides.7,8

Francine Loyer, Montréal-Matin, 6 août 1976, (BAnQ)

C’est Francine qui a aussi lancé Beau Dommage. En 1973, le groupe Harmonium devait se produire à L’Évêché mais il y a eu annulation du spectacle pour cause de maladie. Pour remplacer Harmonium à pied levé, on a donc appelé de toute urgence un groupe méconnu: Beau Dommage9. Ceux qui sont à l’Évêché ce soir-là ne savent même pas qu’il y a eu changement au programme. C’est Michel Rivard qui a la tâche de leur annoncer la substitution pendant que Beau Dommage s’installe sur scène. Y’en aura pas de faciles! Le groupe réussit à rallier la salle assez vite cependant. Puis la chanson ‘’Un incident à Bois-des-Filion’’ provoque l’enthousiasme non seulement des fans d’Harmonium mais également de Pierre Dubord, le directeur artistique chez Disques Capitol-EMI du Canada Limitée, qui était dans la salle.19 Le lendemain, Harmonium devait encore annuler. Beau Dommage a dû encore les remplacer…mais cette fois-ci, il y avait une immense file d’attente devant la porte. Beau Dommage était lancé!9

Photo tiré du livre de Beau Dommage: ‘’Tellement on s’aimait’’

La consommation de substances illicites à l’Hôtel Nelson attire toutefois l’attention des autorités dès 1974, résultant à plusieurs descentes policières au cours de la décennie. Ce qui désole bien le journaliste Romain Roman Vallée, qui écrit dans la revue underground Mainmise que l’Hôtel Nelson était avant cela « la place la plus cool à Montréal. »2

Une autre figure marquante de la scène musicale montréalaise était Wilma Ghezzi qui, depuis 1975, était en charge de la programmation de L’Évêché. « L’Évêché était pratiquement le deuxième chez-soi des stars québécoises de la pop et du rock. C’est là qu’ils commençaient et terminaient leurs tournées devant un public qui était généralement une clique d’amis et de parasites.10

Dans le temps de Noël 1975, le spectacle ‘’Tout Chaud’’ est présenté à l’Évêché.15 C’est dans cette revue musicale, signée par François Guy, qu’une certaine Marjolène ‘’Marjo’’ Morin fait ses débuts.16 « C’est François Guy qui m’a donné ma vraie première chance avec ‘’Tout show, tout chaud’’ » raconte Marjo.17 En 1975, elle habitait chez son chum qui était photographe quand François Guy, qui montait Tout Chaud, lui a demandé si elle savait chanter…Elle a dit oui et c’est ainsi qu’elle a fait officiellement son entrée dans le monde rock.18

Mainmise, novembre 1976 (BANQ)

Vers 1976, le cocktail lounge du Nelson Grill, une salle plus petite que L’Évêché, est ouvert et deviendra le lieu de prédilection des groupes punk de la première vague de Montréal.2

En 1977, L’Évêché avait enfreint les règles de La Guilde des Musiciens de Montréal à cause du groupe punk britannique The Vibrators. « Les Vibrators ont joué à Toronto, ils ont joué à Ottawa… pas de problème. Puis vendredi nous recevons un télégramme de la guilde qui dit ‘’Stop the show’’. Je n’allais pas arrêter le spectacle » explique Wilma Ghezzi. « Je soutiens les musiciens québécois, tout le monde le sait, mais je ne peux pas faire jouer Offenbach tout le temps, pendant deux mois. Non pas parce qu’ils ne sont pas bons, mais parce que vous devez présenter au public quelque chose de différent de temps en temps. »10

27 octobre 1977, The Gazette

Le 7 mai 1978, l’Évêché reçoit le musicien américain Lou Reed qui a commencé sa carrière avec le groupe The Velvet Underground. Il est tout vêtu de cuir. On écrit dans le journal, sarcastiquement, « qu’il grimace deux ou trois sourires de reconnaissance et s’effondre, épuisé par l’effort ». Lou Reed joue à L’Évêché parce qu’on lui a proposé et parce qu’il préfère maintenant faire des petits clubs plutôt que des grandes salles. Dégageant autour de lui une aura dépressive ressemblant au Berlin d’après-guerre, il est égal à lui-même, adoré par des journalistes qui, ayant assisté à tous ses spectacles, tombent sous le charme alors que d’autres détestent ce petit bonhomme qui est une légende sans être admirable. Andy Warhol n’y était pas mais c’était tout comme puisque Gilles Gagné est venue faire son tour, tout comme Carole Laure et Lewis Furey, Gilles Carle et Anne Létourneau, Pierre Flynn et Nathalie Petrowski. Stevie Nicks de Fleetwood Mac y est passé incognito parce qu’à Montréal on a tout ce qu’il faut pour se buter au jet-set underground 11. Nathalie Petrowski écrit dans Le Devoir: « Lou Reed est un gars fondamentalement impoli. Il monte sur scène comme s’il allait prendre un bain, évite de saluer la foule tout en la lorgnant de son oeil torve comme quelqu’un à qui il ne fait pas le moindrement confiance…Malgré le côté résolument méchant et pervers de la démarche, Reed réussit par je-ne-sais-quel subterfuge à nous faire saisir l’authenticité de la blessure ouverte qu’il chante… »12

Lou Reed à l’aéroport de Dorval, 6 mai 1978, Montreal-Star

En mai 1978, L’Évêché change de formule. « L’Évêché est contraint de fermer ses portes si nous ne réussissons pas à obtenir des subventions du ministère des Affaires culturelles. La formule n’est décidément pas rentable… » dit Pierre Benoit, l’un des co-propriétaires de l’Hôtel Nelson « et il faut bien l’avouer, les artistes coûtent bien trop cher… ». Jean Pilote, directeur du Nelson, est plus optimiste. Nous n’irons probablement pas jusqu’à fermer l’hôtel mais adopterons une nouvelle formule, celle d’un dancing avec un prix d’entrée à $1 les vendredis et samedis soirs.13

Bien que fermé à deux reprises en l’espace de 10 ans, l’Hôtel Nelson est le paradis des amateurs de musique d’avant-garde. Ces derniers viennent de partout au Québec pour y écouter ces groupes hors norme, parfois en prestation sur la petite scène du lounge du Nelson Grill, mais surtout à L’Évêché. Des bands montréalais, mais aussi américains, comme The Screamers, et britanniques, comme Anti-Nowhere League, UK Subs et The Vibrators, y offrent des spectacles d’une intensité brute, typique de la première vague. Mais lorsqu’ils occasionnent trop de grabuge, la tension monte entre le propriétaire de la salle de spectacle et les groupes punk.2

Screamers, L’Évêché 11 & 12 novembre 1978, archive de Alain Provost

La petite scène du lounge du Nelson Grill a cimenté la première vague punk de Montréal. L’homme qui a tout fait pour que cela se produise était un dénommé Spike – un ambassadeur du cool. Il ressemblait à un prince du punk, et il en était un. Il s’appelait John von Aichinger et la famille de son père était autrichienne. Ils étaient apparentés à Ludwig III – le dernier roi de Bavière – qui était l’équivalent des Vanderbilt, Astor et Rockefeller. John avait été anobli comme chevalier et baron et pouvait retracer sa famille jusqu’au 9ème siècle. C’est Dave Rosenberg, du groupe punk montréalais The Chromosomes, qui l’avait baptisé Spike. Spike avait ouvert la petite salle du Nelson Grill pour diverses raisons.  « Ce n’a pas été pas facile. J’ai dû passer quelques mois à vider l’ancienne clientèle – les motards, principalement – avant de pouvoir organiser un premier spectacle ». Après cela, il a produit un spectacle différent trois soirs par semaine, chaque semaine, jusqu’en juin 1978. Spike n’a peut-être géré la petite salle punk du Nelson Grill que trois mois, mais ces trois mois ont été tout à fait cruciaux. Cela a donné un endroit où aller, sortir, rencontrer de nouveaux visages, échanger des idées et grandir, en tant qu’artiste punk. Ça a changé la scène musicale, ça a changé les gens, ça a changé Montréal. Sans le Nelson Grill, la première vague punk de Montréal aurait pu être étouffée à sa naissance. Alors un grand merci à Spike.14

Le 24 novembre 1978, les membres du groupe punk montréalais The Normals se retrouvent à l’Hôtel Nelson. Ils enregistrent une dizaine de leurs chansons live sur scène. Si The Normals se sépare peu après son spectacle en 1978, le groupe se reforme au début des années 2010. L’enregistrement live sur cassette à l’Hôtel Nelson est alors retrouvé. Les membres du groupe décident de le diffuser sur YouTube, nous permettant d’apprécier l’atmosphère unique de la première vague punk au Québec.2

The Viletones, 22, 23 & 24 mars 1979

Peu habité et à l’abandon, le Vieux-Montréal se réinvente et devient un lieu de divertissement au cours des années 1970. De nombreuses salles de spectacle et boîtes à chansons du secteur sont créées autour de la place Jacques-Cartier. Une clientèle jeune s’y rend à la nuit tombée pour écouter de la musique émergente et non conformiste. Mais c’est bientôt la fin d’une époque. Les descentes incessantes de la police finissent par porter un coup fatal à la salle de spectacle de l’Hôtel Nelson, en outre concurrencée par les nouvelles salles de spectacle et bars des rues Crescent, Sainte-Catherine et Saint-Laurent.2

L’hôtel Nelson du passé, celui qui a immortalisé les nuits montréalaises au milieu des années 1970 renaît en 1980. Le Nelson qui appartient toujours au même propriétaire rouvre sous un nouveau nom: le Transit, et un nouveau visage. Des rénovations de l’ordre de $50,000 garantissent une chirurgie plastique complète. La salle de l’Évêché reste condamnée en attendant des meilleurs jours tandis que le feu de l’action se déplace dans le bar & grill qui a perdu son bar et ses allures de grande gare délaissée pour devenir une salle intermédiaire de 300 places. Une scène a été construite, un système de son et d’éclairage ont été installés. André-Bernard Tremblay, missionnaire culturel de profession et principal attaché de presse de la relève, a quitté l’Imprévu pour s’occuper de la programmation du Transit et pour installer un sain climat de compétition entre les deux boîtes.20

L’Hôtel Nelson prend le nom d’Auberge Amicale brièvement au début des années 1980 avant de cesser ses activités. Sans disparaître complètement, le divertissement fait tranquillement place aux secteurs résidentiel et de l’hébergement, à l’industrie culturelle, aux restaurants, comme celui de l’Hôtel Nelson (aujourd’hui Le Jardin Nelson), et bien sûr, au tourisme.2

Sources
[1] https://www.journaldemontreal.com/2017/12/16/a-lhotel-nelson
[2] Sortir dans le Vieux-Montréal des années 1970, Mémoires des Montréalais, Maude Bouchard Dupont
[3] L’Hôtel Nelson, Montréal-Matin, 28 décembre 1971
[4] Nouveauté à l’Hôtel Nelson: L’Évêché, Le Polyscope, 30 novembre 1971
[5] Diane Dufresne ne part pas…, La Presse, 19 octobre 1972
[6] La punk-rock-folk-disco…, Québec-Rock, juin 1979
[7] O’National: nouvelle salle de spectacles, La Presse, 2 décembre 1976
[8] Avant de m’en aller, La Presse, 23 avril 1993
[9] Un beau d’hommage, La Presse, 17 mai 2005
[10] Rebellion in the ranks of the guild, The Montreal Star, 17 décembre 1977
[11] Lou Reed, plutôt les mets chinois que l’héroïne, Québec-Rock, juin 1978
[12] Lou Reed, affreux sale et méchant, Le Devoir, 9 mai 1978
[13] L’Évêché changera de formule, Montréal-Matin, 19 mai 1978
[14] High friends in low places, Alan Lord, p.22
[15] Tout chaud un show qui monte à la tête, La Presse, 15 janvier 1976
[16] Hybride et québécois, La Presse, 27 mars 2010
[17] Marjo de l’énergie à revendre, Le Nouvelliste, 27 mai 1995
[18] Marjolène Morin, Québec Rock, juin 1980
[19] Beau Dommage, Tellement on s’aimait, Robert Thérien, p.44
[20] Le Transit prend la relève du Nelson, Le Devoir, 23 septembre 1980
Nous avons bricolé ce texte en utilisant les sources mentionnées ci-dessus. Nous avons traduit en français les sources provenant d’articles de journaux en anglais. Les temps de conjugaison ont parfois été modifiés pour créer une cohérence du texte dans son ensemble. Cet exercice n’a aucun but lucratif.

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