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HISTOIRE DES SALLES DE MONTRÉAL

Alberta Lounge

Ouvert en 1947 par Maurice Gauthier au coin des rues Windsor et Osborne, près de la gare Windsor, l’Alberta Lounge se distingue des grands cabarets montréalais par son atmosphère intime et raffinée, conçue comme celle d’un véritable salon. Son histoire demeure surtout indissociable de celle du jeune pianiste Oscar Peterson, qui y établit sa principale résidence montréalaise entre 1947 et 1949. Les prestations de son trio, également diffusées chaque semaine sur les ondes de CJAD, permettent à sa musique de rejoindre un public bien au-delà des murs du club. En 1949, l’impresario américain Norman Granz entend Peterson jouer en direct de l’Alberta Lounge à la radio alors qu’il se trouve dans un taxi et demande au chauffeur de retourner au centre-ville pour l’entendre en personne. Cette rencontre contribue directement au lancement de la carrière internationale de Peterson, qui se produit quelques mois plus tard au Carnegie Hall avec Jazz at the Philharmonic. Le jeune pianiste montréalais Paul Bley compte ensuite parmi ceux qui lui succèdent au piano. Actif jusqu’en 1959, l’Alberta Lounge demeure ainsi un petit club au rôle immense dans l’histoire du jazz montréalais.

1. Présentation

L’histoire du Stanley Hotel, de l’Hotel Alberta et de l’Alberta Lounge se déroule dans un même secteur du centre-ville de Montréal, immédiatement à proximité de la gare Windsor. Elle couvre près de soixante-dix ans de transformations urbaines et commerciales, depuis l’époque des hôtels de voyageurs de la fin du XIXe siècle jusqu’à l’âge d’or des clubs de jazz montréalais de l’après-guerre.

La documentation permet de suivre une continuité géographique très nette autour des rues Windsor et Osborne, mais elle ne permet pas encore d’affirmer avec certitude que le Stanley Hotel, l’Hotel Alberta et l’Alberta Lounge occupaient exactement le même bâtiment à toutes les périodes. Les adresses relevées dans les journaux varient selon les années : 1059 Windsor, 1086 Osborne et, en 1959, 1157 Windsor. Il est donc plus prudent de parler d’une continuité de secteur et d’exploitation que d’une continuité architecturale formellement démontrée. [5], [10]

2. Le Stanley Hotel et A. Béliveau

L’histoire documentée du Stanley Hotel remonte au moins à la fin du XIXe siècle. Une notice nécrologique publiée en 1903 indique que l’hôtelier A. Béliveau exploitait l’établissement depuis quatorze ans, ce qui fait remonter son arrivée à environ 1889. [1]

La presse décrit Béliveau comme un hôtelier bien connu du milieu montréalais. À sa mort, le 21 novembre 1903, il laisse derrière lui une veuve, quatre fils et deux filles. Son décès ouvre une nouvelle période dans l’histoire commerciale du Stanley, désormais exploité par sa succession. [1]

3. Succession Béliveau et Stanley Hotel Company

Après la mort d’A. Béliveau, sa veuve poursuit l’exploitation de l’établissement. En 1905, un fait divers rapporté dans la presse mentionne notamment un vol survenu dans la chambre du propriétaire à l’hôtel Stanley, preuve que l’établissement demeure alors pleinement actif. [2]

Le 3 janvier 1907, La Patrie annonce que l’« Hôtel Stanley a changé de mains ». Mme Béliveau vend le fonds de commerce à la Stanley Hotel Company, formée de A. Panneton et A. Cousineau. La transaction s’élève à 45 000 $ et comprend le mobilier ainsi que le permis de vente de boissons. L’immeuble, lui, appartient alors à Thomas Gauthier. [3]

3 janvier 1907

Une transaction de 45 000 $

La vente porte sur le fonds de commerce, le mobilier et le permis de boissons du Stanley Hotel. L’immeuble lui-même n’est pas compris dans la transaction et demeure la propriété de Thomas Gauthier.

4. La Commission des licences de 1910

Le 29 décembre 1910, le Stanley Hotel figure parmi plusieurs établissements montréalais examinés par la Commission des licences. Le Metropole et le Blue Bell sont également cités dans cette enquête portant sur la conduite des hôtels titulaires d’un permis d’alcool. [4]

Selon le compte rendu publié dans Le Devoir, des policiers affirment avoir observé pendant plusieurs mois des femmes entrant et sortant de l’hôtel, seules ou accompagnées d’hommes. L’avocat des propriétaires soutient qu’un hôtelier ne peut juger la vie privée de sa clientèle, tandis que les commissaires insistent sur les responsabilités associées à la possession d’un permis de boissons. [4]

Cette audience constitue un épisode documenté de l’histoire du Stanley, mais les sources actuellement réunies ne permettent pas d’établir un lien direct entre cette enquête et l’apparition ultérieure du nom Hotel Alberta. Toute relation de cause à effet entre les deux doit donc demeurer hypothétique.

5. Du Stanley Hotel à l’Hotel Alberta

Au cours des décennies suivantes, le nom Hotel Alberta apparaît dans le même secteur, face à la gare Windsor. Les annuaires et les documents d’adresse placent l’établissement autour de la rue Windsor et de la rue Osborne, là où se concentre une importante activité hôtelière liée au trafic ferroviaire.

Les éléments actuellement réunis suggèrent une continuité entre le Stanley et l’Hotel Alberta, mais celle-ci doit être formulée avec prudence. La documentation disponible ne suffit pas encore à déterminer si l’Hotel Alberta constitue un simple changement de nom du Stanley, une transformation d’un bâtiment existant ou une exploitation voisine dans le même îlot.

Évolution du secteur Stanley / Alberta

v. 1889
Stanley Hotel
A. Béliveau exploite l’hôtel.
1907
Stanley Hotel Company
Panneton et Cousineau reprennent le fonds de commerce.
Années 1910–1940
Hotel Alberta
Le nom Alberta apparaît dans le secteur Windsor–Osborne.
1947
Alberta Lounge
Maurice Gauthier ouvre le lounge.
1947–1949
Oscar Peterson
Résidence et émissions radiophoniques sur CJAD.
1959
Fermeture
Meurtre-suicide, perte du permis et fin du lounge.

6. Ouverture de l’Alberta Lounge en 1947

L’Alberta Lounge ouvre ses portes en 1947 au coin des rues Windsor et Osborne. Une annonce de The Gazette du 12 novembre 1947 situe le lounge au 1086 rue Osborne. [5]

Le propriétaire et fondateur, Maurice Gauthier, cherche à créer un établissement distinct des cabarets traditionnels. Dans un article publié dans Le Canada le 12 décembre 1947, l’endroit est présenté comme un salon intime, confortable et richement décoré. [6]

7. Un salon intime et luxueux

L’Alberta Lounge se distingue par son aménagement. Plutôt qu’une vaste salle de danse ou un cabaret à grand spectacle, il prend l’apparence d’un salon. Des fauteuils luxueux entourent de petites tables et les murs sont ornés de photographies représentant des paysages de la province de l’Alberta. [6]

L’identité du lieu repose autant sur cette atmosphère raffinée que sur la musique. Maurice Gauthier fait rapidement de l’établissement une destination reconnue en engageant le jeune pianiste Oscar Peterson, déjà très remarqué sur la scène montréalaise.

Décembre 1947

Un lounge conçu comme un véritable salon

Fauteuils confortables, petites tables et photographies de paysages de l’Alberta : le décor participe directement à l’identité de l’établissement.

8. Oscar Peterson à l’Alberta Lounge

En 1947, Oscar Peterson quitte l’orchestre de Johnny Holmes et entreprend une nouvelle étape de sa carrière avec son propre trio. L’Alberta Lounge devient son principal lieu de résidence montréalaise pendant environ deux ans.

Le succès est immédiat. En 1948, Montréal-Matin décrit Peterson comme le « roi du boogie-woogie » de Montréal et rapporte qu’un public nombreux se rend chaque soir à l’Alberta Lounge pour l’entendre. [7]

Entre 1947 et 1949, les prestations hebdomadaires du trio sont également retransmises sur les ondes de CJAD. Ces émissions donnent au jeune pianiste une audience qui dépasse largement les murs du lounge et jouent un rôle déterminant dans la suite de sa carrière. [7], [8]

9. Norman Granz : le taxi qui change une carrière

L’épisode le plus célèbre de l’histoire de l’Alberta Lounge se déroule en 1949. L’impresario américain Norman Granz, créateur de Jazz at the Philharmonic et futur fondateur de Verve Records, se trouve dans un taxi en direction de l’aéroport lorsqu’il entend à la radio un pianiste dont le jeu le frappe immédiatement.

Granz demande au chauffeur quel disque est diffusé. Celui-ci lui répond qu’il ne s’agit pas d’un disque : la musique est jouée en direct de l’Alberta Lounge. Granz fait alors demi-tour vers le centre-ville pour entendre Peterson en personne. [8]

« Stop le taxi! On retourne en ville! »

Norman Granz, récit de sa découverte d’Oscar Peterson, rapporté dans The Gazette, 17 février 1973.

Granz racontera plus tard que plusieurs musiciens américains lui avaient déjà parlé du jeune pianiste montréalais. Peterson, de son côté, aurait reconnu l’impresario à ses chaussures de suède, car il avait entendu dire que Granz en portait constamment. Les deux hommes discutent et Granz convainc Peterson de participer à un concert de Jazz at the Philharmonic au Carnegie Hall, à New York, en septembre 1949. [8]

Le programme comprend notamment Charlie Parker et Lester Young, mais la prestation du jeune Montréalais marque fortement les esprits. Cette apparition constitue l’un des grands tournants de sa carrière internationale.

1949

Le taxi qui change une carrière

Norman Granz entend Oscar Peterson jouer en direct de l’Alberta Lounge sur CJAD alors qu’il se dirige vers l’aéroport. Il demande au chauffeur de faire demi-tour. Quelques mois plus tard, Peterson monte sur la scène du Carnegie Hall.

10. Après Peterson : Paul Bley

Lorsque les engagements américains de Peterson prennent de l’importance, l’Alberta Lounge doit trouver un successeur au piano. L’un des musiciens appelés à prendre sa place est un autre jeune Montréalais appelé à connaître une carrière internationale : PAUL BLEY.

En 1949, Bley remplit le contrat de Peterson à l’Alberta Lounge. Cet engagement compte parmi les premières étapes importantes de sa carrière professionnelle avant son départ pour New York et son association future avec les courants les plus aventureux du jazz moderne.

11. Le drame de 1959 et la fermeture

L’histoire de l’Alberta Lounge se termine de façon tragique en 1959. Lors d’une soirée organisée pour souligner le 30e anniversaire de Bertha Boiteaux, qui travaille au bar, un homme jaloux ouvre le feu à l’intérieur de l’établissement. Il abat un rival amoureux, blesse deux femmes, puis retourne l’arme contre lui-même. [9]

La presse de l’époque mentionne une enquête du coroner et identifie l’établissement comme l’Alberta Lounge, alors situé au 1157 rue Windsor. Le bar est également perquisitionné par la police et perd son permis d’alcool. [10]

Après douze années d’activité, cette succession d’événements entraîne la disparition de l’établissement. La fin du lounge coïncide en outre avec une période de profondes transformations urbaines dans le secteur de la rue Osborne.

12. La disparition de la rue Osborne

La petite rue Osborne, qui croisait la rue Windsor dans le secteur de la gare, disparaît elle-même du paysage montréalais à la fin des années 1950 et au début des transformations urbaines qui remodèlent ce secteur du centre-ville.

Des projets d’expropriation, de démolition et de réaménagement modifient profondément le tissu urbain autour de la gare Windsor. Une rue qui avait accueilli hôtels, bars et établissements de divertissement disparaît progressivement des cartes, rendant aujourd’hui la localisation précise de certains commerces plus difficile à reconstituer.

La rue Windsor sera par la suite intégrée à la rue Peel, tandis que l’environnement immédiat sera profondément transformé par de nouvelles tours, complexes hôteliers et, plus tard, par le développement du secteur du Centre Bell.

13. Importance historique

L’Alberta Lounge occupe une place singulière dans l’histoire du jazz montréalais. Il ne s’agit pas seulement d’un autre club de l’âge d’or des cabarets : son importance tient surtout au rôle concret qu’il joue dans la carrière d’Oscar Peterson.

Le lounge fournit au pianiste une résidence régulière, un public fidèle et surtout une exposition radiophonique qui permet à son jeu de franchir les murs du club. C’est par cette diffusion que Norman Granz l’entend en 1949, événement qui contribue directement à son introduction auprès du public américain.

L’histoire du lieu est également remarquable par sa profondeur chronologique. Le secteur relie l’époque des hôtels de voyageurs de la fin du XIXe siècle à celle des clubs de jazz de l’après-guerre. La disparition de l’Alberta Lounge et de la rue Osborne rappelle enfin combien une partie importante de l’histoire musicale montréalaise se trouve aujourd’hui enfouie sous un centre-ville entièrement remodelé.

Dans l’histoire musicale de Montréal

Un petit club au rôle immense

1889 — A. Béliveau exploite le Stanley Hotel
1907 — reprise par la Stanley Hotel Company
années 1910–1940 — présence de l’Hotel Alberta dans le secteur
1947 — ouverture de l’Alberta Lounge par Maurice Gauthier
1947–1949 — résidence d’Oscar Peterson et émissions sur CJAD
1949 — Norman Granz découvre Peterson
1949 — Paul Bley succède à Peterson
1959 — drame, perte du permis et fermeture

14. Notes & sources

  1. « Feu M. A. Béliveau – Le propriétaire de l’hôtel Stanley est décédé, hier matin », Le Journal, 21 novembre 1903.
    Nécrologie d’A. Béliveau indiquant qu’il était propriétaire du Stanley Hotel depuis quatorze ans.
  2. Chronique de faits divers, Le Bulletin : politique, littérature, nouvelles, 10 septembre 1905.
    Récit d’un vol survenu à l’hôtel Stanley.
  3. « L’Hôtel Stanley vendu », La Patrie, 3 janvier 1907.
    Annonce de la vente du fonds de commerce par Mme Béliveau à la Stanley Hotel Company, composée d’A. Panneton et d’A. Cousineau, pour 45 000 $. L’article précise que l’immeuble appartient à Thomas Gauthier.
  4. « La Commission des licences – Enquête sur le Metropole, le Stanley et le Blue Bell », Le Devoir, 29 décembre 1910.
    Compte rendu des audiences portant notamment sur le Stanley Hotel.
  5. The Gazette, 12 novembre 1947 — adresse de l’Alberta Lounge : 1086 rue Osborne.
    The Gazette, 7 janvier 1949 — adresse de l’Hotel Alberta : 1059 rue Windsor.
  6. « L’Alberta Lounge, salon intime et luxueux », Le Canada, 12 décembre 1947.
    Présentation de Maurice Gauthier, du décor et de l’atmosphère du lounge.
  7. Don D’Amico, « Oscar Peterson au Alberta Lounge », Montréal-Matin, 13 juillet 1948.
    Article consacré à la popularité de Peterson à l’Alberta Lounge et à sa réputation de « roi du boogie-woogie » à Montréal.
  8. « Oscar Peterson still fabulous », The Gazette, 17 février 1973.
    Entretien dans lequel Norman Granz raconte avoir entendu Peterson à la radio dans un taxi, avoir demandé au chauffeur de retourner en ville et s’être rendu à l’Alberta Lounge.
  9. Coolopolis, « Osborne St: So awesome they had to destroy it », 2012.
    Récit consacré à l’histoire de la rue Osborne et à la fin tragique de l’Alberta Lounge.
  10. La Presse, 2 septembre 1959.
    Articles sur le meurtre-suicide survenu à l’Alberta Lounge, mentionnant l’adresse 1157 rue Windsor et l’enquête du coroner.
  11. Annuaire Lovell et plans d’assurance incendie.
    Sources utiles pour la localisation de l’Hotel Alberta, de l’Alberta Lounge et pour la reconstitution du secteur Windsor–Osborne.
DAISY PETERSON
DAISY PETERSON

Source: The Gazette, 21 mars 1949, Postmedia Network Inc.

BUZZY BLEY
BUZZY BLEY

Source: The Gazette, 4 mars 1949, Postmedia Network Inc.

OSCAR PETERSON TRIO
OSCAR PETERSON TRIO

Source: The Gazette, 7 janvier 1949, Postmedia Network Inc.

OSCAR PETERSON
OSCAR PETERSON

Source: The Gazette, 24 décembre 1948, Postmedia Network Inc.

OSCAR PETERSON
OSCAR PETERSON

Source: The Gazette, 10 décembre 1947, Postmedia Network Inc.

OSCAR PETERSON
OSCAR PETERSON

Source: The Gazette, 12 novembre 1947, Postmedia Network Inc.

OSCAR PETERSON
OSCAR PETERSON

Source: The Montreal Daily Star, 10 octobre 1947

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