New Penelope (Montréal)
Actif de 1966 à 1968, le New Penelope fut l'un des lieux marquants de la contre-culture musicale montréalaise. Fondé par Gary Eisenkraft, il fit le pont entre la culture des coffeehouses folk du début des années 1960 et l'émergence du blues électrique, du rock et des musiques expérimentales.
1. Présentation
Le New Penelope occupe une place particulière dans l'histoire musicale du Montréal des années 1960. Contrairement aux grands cabarets et salles de danse qui avaient dominé une partie de la vie nocturne de la ville durant les décennies précédentes, le New Penelope appartient à une nouvelle génération de lieux plus petits, indépendants et étroitement associés à la jeunesse et à la contre-culture.
En seulement quelques années, Gary Eisenkraft y présente une programmation remarquablement diversifiée : folk, blues traditionnel et électrique, rock, jazz et musiques expérimentales. Des artistes déjà établis y côtoient de jeunes musiciens qui connaîtront bientôt une reconnaissance internationale.
Le New Penelope est également un lieu de rencontre. Musiciens, étudiants, artistes, journalistes et membres de la contre-culture montréalaise s'y croisent au moment où les habitudes culturelles de toute une génération sont en pleine transformation.
2. La culture des coffeehouses à Montréal
Le New Penelope ne naît pas dans un vide culturel. Au début des années 1960, Montréal possède déjà une scène importante de coffeehouses, petites salles où l'on peut entendre chanteurs folk, guitaristes, bluesmen et auteurs-compositeurs dans un cadre beaucoup plus intime que celui des cabarets traditionnels.
Des établissements comme le Finjan et le Pot Pourri participent à cette culture. Le Finjan, fondé en 1961 par Shimon Ash et Haim Barr, accueille notamment Ian & Sylvia, Sonny Terry & Brownie McGhee, John Lee Hooker et plusieurs artistes canadiens et internationaux.
En juin 1962, un jeune Bob Dylan se produit au Pot Pourri lors de sa première visite professionnelle connue au Canada. Après cet engagement, il donne également une longue prestation informelle au Finjan, enregistrée par Jack Nissenson.
Avant le New Penelope
Le Finjan et le Pot Pourri ne sont pas des prédécesseurs institutionnels du New Penelope. Ils appartiennent cependant au même écosystème des coffeehouses folk montréalais dans lequel Gary Eisenkraft commence à développer sa propre vision de la programmation musicale.
3. Gary Eisenkraft
Au centre de cette histoire se trouve Gary Eisenkraft, amateur passionné de blues et chanteur folk. Ses séjours et ses prestations dans les coffeehouses de Greenwich Village à New York lui permettent de se familiariser avec un réseau de musiciens et d'agents qui sera déterminant pour ses activités montréalaises.
Eisenkraft met progressivement ces contacts à profit pour faire venir à Montréal des artistes issus des circuits folk et blues nord-américains. Son importance tient moins à la taille de ses établissements qu'à son instinct de programmateur et à sa volonté de présenter des musiques qui trouvent encore peu de scènes dans la ville.
4. Du Fifth Amendment au Penelope
Avant le New Penelope, Eisenkraft dirige le Fifth Amendment, un coffeehouse issu du Fifth Dimension et situé au 1455, rue Bleury. Il y présente des artistes folk et blues provenant notamment des circuits américains.
En 1965, il poursuit son expérience avec The Penelope, sur la rue Bishop. Cette petite salle en sous-sol ne peut accueillir qu'environ 55 personnes, parfois davantage lorsque le public se serre pour assister aux spectacles.
Le succès du Penelope devient paradoxalement l'un de ses problèmes : les files d'attente et l'affluence sont difficiles à gérer dans un local aussi petit. Eisenkraft cherche alors un espace lui permettant de poursuivre son projet à une autre échelle.
Penelope ou New Penelope ?
Les deux noms désignent deux étapes différentes. Le Penelope est le petit coffeehouse de la rue Bishop. Le New Penelope apparaît ensuite en 1966 sur la rue Stanley avant de déménager sur la rue Sherbrooke.
5. Du Blue Lantern au New Penelope
Le local choisi par Eisenkraft au 1432, rue Stanley possède déjà une histoire musicale. À l'automne 1965, il abrite le Blue Lantern, établissement associé à Manny De Abravanel.
Un article du Montreal Star du 15 octobre 1965 décrit le Blue Lantern comme un nouveau coffeehouse destiné notamment au public collégial. L'établissement propose une programmation musicale dans l'environnement particulièrement actif des clubs et coffeehouses du centre-ville.
Après la disparition du Blue Lantern, Eisenkraft reprend le local. En mai 1966, une nouvelle étape commence : le New Penelope.
6. Le New Penelope de la rue Stanley
Le premier New Penelope est exploité au 1432, rue Stanley de mai à décembre 1966. Cette période représente une évolution importante par rapport aux coffeehouses précédents d'Eisenkraft.
Le folk demeure présent, mais la programmation s'ouvre davantage au blues électrique et au rock. Le développement de groupes amplifiés exige également un autre rapport à la scène, au son et au public. Le New Penelope commence ainsi à dépasser le modèle traditionnel du coffeehouse acoustique.
L'expérience de Stanley ne dure que quelques mois, mais elle établit l'identité du New Penelope et prépare son passage à une salle plus grande. À la fin de 1966, Eisenkraft entreprend son déménagement vers la rue Sherbrooke.
7. Le 378, rue Sherbrooke Ouest
En janvier 1967, le New Penelope s'installe au 378, rue Sherbrooke Ouest. C'est cette incarnation du club qui deviendra la plus célèbre.
Le nouvel établissement se trouve à proximité du carré Saint-Louis et du secteur qui deviendra étroitement associé à la contre-culture montréalaise. Sa capacité accrue permet à Eisenkraft de présenter des artistes plus importants tout en conservant la proximité entre musiciens et public qui caractérisait ses établissements précédents.
Pendant près de deux ans, le New Penelope de Sherbrooke devient une destination essentielle pour un public qui souhaite entendre des musiques encore rarement présentées dans les circuits commerciaux traditionnels de Montréal.
8. François Dallegret et le design
L'aménagement du nouveau local est confié à l'artiste et designer François Dallegret. Les moyens sont limités et le délai très court, mais ces contraintes contribuent à donner au New Penelope une esthétique particulièrement distinctive.
Dallegret utilise notamment des échafaudages métalliques, des planches de bois et des éléments industriels pour créer gradins, scène et structures intérieures. L'ensemble est volontairement minimaliste, brut et flexible.
Cette architecture correspond parfaitement à l'identité du club : plutôt que de reproduire le décor sophistiqué des anciens cabarets, le New Penelope adopte une esthétique fonctionnelle et expérimentale qui s'accorde avec la culture underground de la fin des années 1960.
9. Une programmation exceptionnelle
La réputation historique du New Penelope repose avant tout sur sa programmation. Eisenkraft utilise ses contacts et sa connaissance des circuits folk et blues pour présenter à Montréal un mélange exceptionnel d'artistes établis et émergents.
Parmi les musiciens et groupes associés au New Penelope figurent Muddy Waters, Junior Wells, James Cotton, Sonny Terry & Brownie McGhee, Paul Butterfield Blues Band, Gordon Lightfoot, Joni Mitchell, Jesse Winchester, Tim Hardin, Tim Buckley, Richie Havens, The Fugs et Frank Zappa & The Mothers of Invention.
Cette diversité constitue l'une des particularités du lieu. Le public peut y entendre du blues de Chicago, des auteurs-compositeurs folk, du folk-rock, du rock expérimental et des formes plus radicales de jazz et de musique improvisée.
10. Frank Zappa et les Mothers of Invention
L'un des épisodes les plus célèbres de l'histoire du New Penelope survient au début de 1967, lorsque Frank Zappa & The Mothers of Invention inaugurent pratiquement la nouvelle période de la rue Sherbrooke avec un engagement de deux semaines.
Le choix est révélateur de la philosophie d'Eisenkraft. Les Mothers sont alors associés à l'avant-garde du rock américain et leur présence pendant plusieurs soirées permet au public montréalais de découvrir le groupe dans les conditions intimes d'un petit club plutôt que dans une grande salle.
Cette résidence demeure l'un des événements emblématiques du New Penelope et illustre la capacité du club à présenter très tôt à Montréal des artistes situés à la frontière entre rock, expérimentation et contre-culture.
11. Un foyer de la contre-culture
L'importance du New Penelope dépasse largement sa programmation. À la fin des années 1960, Montréal connaît une transformation culturelle rapide. Une nouvelle génération remet en question les institutions, les habitudes et les formes culturelles héritées de l'après-guerre.
De nouvelles publications apparaissent, parmi lesquelles Logos, Pop-See-Cul, Take One et, un peu plus tard, Mainmise. La radio FM prend également une importance croissante, tandis que boutiques de disques, librairies, cafés et commerces alternatifs constituent un nouvel environnement culturel.
Le New Penelope appartient pleinement à cet écosystème. Ses concerts circulent dans les publications alternatives et son public fréquente également des commerces comme Phantasmagoria et The Purple Unknown.
Plus qu'une salle de concert
Le New Penelope fut à la fois une salle, un coffeehouse et un lieu de sociabilité de la contre-culture montréalaise. Son importance tient autant aux rencontres qui s'y produisaient qu'aux artistes présentés sur sa scène.
12. Difficultés financières et fermeture
La qualité de la programmation du New Penelope ne garantit toutefois pas sa stabilité financière. Faire venir régulièrement des artistes importants dans une salle de capacité relativement modeste représente un modèle économique fragile.
En 1968, les difficultés deviennent suffisamment importantes pour que des initiatives soient entreprises afin de soutenir le club. Une Société de protection du New Penelope est notamment mise sur pied et des activités de financement sont organisées.
Malgré ces efforts, l'établissement ne parvient pas à assurer sa survie. Le New Penelope cesse ses activités à l'automne 1968, mettant fin à une aventure qui n'aura duré qu'environ deux ans et demi sous ce nom.
13. Héritage
La brièveté de son existence contraste avec l'importance de son héritage. Le New Penelope représente l'un des lieux où le passage entre la culture folk des coffeehouses du début des années 1960 et la nouvelle culture rock de la fin de la décennie devient particulièrement visible à Montréal.
Il contribue également à élargir considérablement l'horizon musical du public montréalais en présentant bluesmen américains, auteurs-compositeurs canadiens, groupes rock et artistes expérimentaux dans une même salle.
Dans l'histoire des lieux de spectacle montréalais, le New Penelope symbolise ainsi l'apparition d'un nouveau modèle : celui de la petite salle indépendante consacrée aux musiques contemporaines, étroitement liée à une communauté artistique plutôt qu'au monde traditionnel des grands cabarets.
Du coffeehouse à la salle rock
La trajectoire de Gary Eisenkraft — Fifth Amendment → Penelope → New Penelope — permet d'observer en quelques années l'évolution d'une partie de la scène montréalaise : du folk acoustique des coffeehouses vers le blues électrique, le rock et les expériences musicales de la contre-culture.
14. Chronologie
15. Notes et sources
- Peter Desbarats, « Coffee house culture from sea to sea », The Daily Star, 13 octobre 1962. Documentation sur la culture des coffeehouses au Canada et sur le Finjan.
- « Folk coffee house appeals to college set », Montreal Star, 15 octobre 1965. Documentation sur le Blue Lantern et la scène coffeehouse montréalaise.
- Dane Lanken, « He was crazy but I was impressed », The Gazette, 12 janvier 1974. Témoignage concernant Bob Dylan, le Pot Pourri et le Finjan.
- ARCMTL, The New Penelope Café and its Era in Montreal. Recherche historique consacrée à Gary Eisenkraft, aux origines du New Penelope, à sa programmation et à la contre-culture montréalaise.
- Histoires de chez nous / Musée canadien de l'histoire, The New Penelope Era in Montreal, 1965–1970. Exposition virtuelle produite avec ARCMTL.
- Archives et documentation consacrées à François Dallegret. Documentation sur la conception et l'aménagement du New Penelope de la rue Sherbrooke.
- Archives de presse : The Gazette, Montreal Star, McGill Daily et publications alternatives montréalaises, 1964–1968.
- Montréal Concert Poster Archive (MCPA). Affiches, annonces et documentation relatives au New Penelope, au Blue Lantern et aux salles de la scène montréalaise des années 1960.



















