Chinese Paradise (Montréal)
Actif au cœur du quartier chinois de Montréal de 1935 à 1943, le Chinese Paradise — également désigné dans les sources sous les noms de Paradise Cafe, Chinese Paradise Café, Chinese Paradise Grill et Paradise Grill — compte parmi les cabarets les plus singuliers de la vie nocturne montréalaise de l’entre-deux-guerres. D’abord établi au 51, rue De La Gauchetière Ouest, il déménage au 57 en 1937, où il propose cuisine chinoise et américaine, bière, vin, danse, orchestres, vaudeville, concours amateurs et spectacles de variétés. Associé à la famille Wong, le lieu participe également à la première histoire du jazz montréalais et à l’intégration d’artistes noirs et américains dans les circuits nocturnes de la métropole. [1], [4], [8], [18]
1. Présentation
Le Chinese Paradise apparaît dans le paysage nocturne montréalais au milieu des années 1930, dans une période où le quartier chinois de la rue De La Gauchetière constitue à la fois un important pôle de restauration et un prolongement naturel des nuits de cabaret du centre-ville. Connu dans les annuaires Lovell sous le nom de Paradise Cafe, l’établissement est d’abord attesté au 51, rue De La Gauchetière Ouest dans l’édition 1935–1936. [1]
Le cabaret s’installe ensuite au 57, rue De La Gauchetière Ouest, où un établissement sous la raison sociale Chinese Paradise Café est enregistré à la fin de 1936. Le nouvel emplacement est inauguré officiellement le 27 mars 1937 et devient rapidement un restaurant-cabaret proposant spectacles, musique, danse et service de boissons alcoolisées. [2], [3]
Les annonces publiées au cours de l’année 1937 montrent un lieu particulièrement actif : ouvert 24 heures sur 24, servant des plats chinois et américains, le Chinese Paradise offre jusqu’à trois spectacles par soirée, des représentations de vaudeville, un orchestre de danse et des concours d’amateurs le dimanche après-midi. [4], [7], [8]
Durant ses années d’activité, le Chinese Paradise se situe ainsi à la frontière du restaurant, du cabaret, du club de danse et du lieu de spectacle. Son histoire illustre la vitalité du Chinatown montréalais avant et pendant la Seconde Guerre mondiale, mais aussi les liens étroits entre restauration, jazz, vaudeville et culture nocturne dans le Montréal des années 1930.
2. Origines : le Paradise Cafe au 51
Les annuaires Lovell permettent de suivre précisément l’apparition du Paradise Cafe. Dans les éditions 1932–1933 et 1933–1934, le numéro 51 De La Gauchetière Ouest est occupé par Chai Leong Kwong. En 1934–1935, l’adresse est associée à l’International Chop Suey House et au Sun Yuen Social Club Inc.. Le Paradise n’y apparaît pas encore. [1]
Le changement survient dans le Lovell 1935–1936 : le Paradise Cafe est alors inscrit pour la première fois au 51. La même adresse demeure associée au Paradise dans l’édition 1936–1937. Pendant cette période, Wong Y. A. apparaît au 55, immédiatement à proximité. [1]
Cette succession documentaire permet de situer l’apparition du Paradise entre les éditions Lovell 1934–1935 et 1935–1936. L’année 1935 peut donc être retenue comme première année d’activité attestée, sans toutefois constituer nécessairement une date d’ouverture officielle au jour près.
Précision historique
Paradise Cafe = Chinese Paradise
Les différentes appellations relevées dans les annuaires, publicités et articles — Paradise Cafe, Chinese Paradise Café, Chinese Paradise Grill et Paradise Grill — désignent le même établissement. La presse de 1943 utilise encore alternativement Paradise Cafe et Chinese Paradise pour le lieu du 57 De La Gauchetière Ouest.
Évolution du Chinese Paradise
3. Le « nouveau » Chinese Paradise au 57
Le 1er décembre 1936, Le Devoir mentionne parmi les nouvelles raisons sociales le Chinese Paradise Café, au 57 ouest, rue Lagauchetière, avec Peter Wong. Quelques mois plus tard, Le Petit Journal rapporte l’inauguration officielle du nouveau restaurant-cabaret, tenue le 27 mars 1937. [2], [3]
L’article du lendemain décrit un banquet réunissant plusieurs personnalités, dont le député Gérard Thibeault, le conseiller juridique Bruno Nantel et le consul de Chine Y.-P. Yuto. Il identifie également M. et Mme Wong You Ark comme propriétaires du « nouveau cabaret ». [3]
« Vous êtes les bienvenus au nouveau Chinese Paradise »
L’emploi du mot « nouveau » semble donc faire référence au nouvel établissement du 57, plutôt qu’à la création initiale du Paradise, déjà attesté au 51. Le Lovell 1937–1938 confirme d’ailleurs cette transition : le Paradise Cafe se trouve désormais au 57 De La Gauchetière Ouest.
La publicité du 26 avril précise aussi la nature du lieu : bière, vin et danse, cuisine chinoise et américaine, service 24 heures par jour et spectacles sur scène. Le numéro de téléphone annoncé est PLateau 9940. [4]
4. Programmation et spectacles
Dès sa première année au 57, le Chinese Paradise développe une programmation qui dépasse largement la restauration. Le 26 avril 1937, une publicité met en vedette DON, DONNA ET DON, présentés comme des comédiens et danseurs connus. [4]
Le 7 mai 1937, The Montreal Star annonce deux floor shows chaque soir, des artistes présentés comme venant directement de New York, ainsi que le JIMMIE RICARDO’S PARADISE ORCHESTRA, chargé de fournir le « Hot Rhythm » de la soirée. [5]
À l’été, l’établissement intensifie encore son offre. Le 21 juillet 1937, le Chinese Paradise Grill annonce trois spectacles par soirée et la musique des MANDARINS DU PARADISE. La publicité le présente alors comme « le plus beau cabaret de Montréal dans le cœur du Chinatown ». [6]
Le 29 octobre 1937, une annonce consacrée à l’Halloween confirme la formule : trois représentations de vaudeville tous les soirs, danse au son de l’ORCHESTRE DES MANDARINS et programme d’amateurs tous les dimanches après-midi. [7]
À Noël, le cabaret annonce encore une programmation ambitieuse. Dans La Patrie du 24 décembre 1937, BERT AUSTIN agit comme maître de cérémonie, tandis que les SWINGARGEES DE BOB EVERLEIGH sont annoncés « directement de Harlem ». L’établissement maintient également son concours d’amateurs du dimanche. [8]
Artistes documentés
Programmation connue du Chinese Paradise
HERB JOHNSON BAND — 1936
DON, DONNA ET DON — avril 1937
JIMMIE RICARDO’S PARADISE ORCHESTRA — mai 1937
LES MANDARINS DU PARADISE — été-automne 1937
BERT AUSTIN — décembre 1937
BOB EVERLEIGH’S SWINGARGEES — décembre 1937
5. Jazz, artistes noirs et vie nocturne
Le Chinese Paradise occupe également une place importante dans les récits consacrés aux débuts du jazz montréalais. Des documents d’archives associent notamment le musicien américain HERB JOHNSON au Chinese Paradise dès 1936, avant l’inauguration du nouvel établissement au 57. Cette présence est compatible avec l’existence antérieure du Paradise Cafe au 51 De La Gauchetière Ouest. [9]
Les sources rétrospectives sur le jazz à Montréal situent également le Chinese Paradise Grill parmi les clubs ayant employé ou accueilli des musiciens noirs durant les années 1930, aux côtés de lieux tels que le Clef Club, le Hollywood, le Terminal et Chez Maurice. [21]
Il convient toutefois de distinguer l’histoire générale de la scène jazz des engagements individuels : certaines sources rétrospectives regroupent plusieurs clubs sans préciser dans lequel chaque musicien se produisait. Le cas de Herb Johnson demeure particulièrement important puisqu’il est directement associé au Chinese Paradise dans les archives.
Un article de Le Petit Journal du 5 mars 1939 apporte une autre indication sur la présence noire dans l’établissement : il rapporte la mort subite de Joe Bernetto, 62 ans, identifié comme portier noir du Chinese Paradise Grill, au 57 ouest, rue Lagauchetière. [12]
6. La famille Wong et l’exploitation du cabaret
La famille Wong est étroitement associée au Chinese Paradise pendant toute son histoire. Dès l’annuaire Lovell 1934–1935, Wong Y. A. apparaît au 55 De La Gauchetière Ouest, immédiatement voisin du futur Paradise. Cette inscription se maintient pendant plusieurs années. [1]
Le nouvel enregistrement du Chinese Paradise Café au 57 en décembre 1936 mentionne Peter Wong, tandis que l’article consacré à l’inauguration du 27 mars 1937 identifie M. et Mme Wong You Ark comme propriétaires. [2], [3]
Un article du Montreal Star du 15 juin 1938, consacré à une violente bagarre survenue au cabaret le 26 mai, nomme explicitement Pete Wong comme propriétaire du Paradise Grill. Le portier est alors identifié comme George Mayer. [11]
La continuité de la famille Wong se retrouve encore au début des années 1940. Le Lovell de 1943 inscrit Paradise Cafe — Wong Y. A. au 57, tandis qu’une publicité collective publiée dans La Patrie le 21 août 1943 donne sans ambiguïté : « Chinese Paradise — 57 rue Lagauchetière O. — Wong You Ark, prop. » [16], [17]
Un autre nom apparaît en juin 1943 : Willie Wong, qui porte plainte pour des dommages à la propriété après une altercation au Paradise Cafe. Son rôle exact dans l’exploitation n’est pas précisé par l’article. [15]
7. Les années de guerre et la fermeture
Contrairement à certaines datations approximatives situant la disparition du Chinese Paradise vers 1945, les sources permettent aujourd’hui de resserrer considérablement la période de fermeture.
En 1941, Le Devoir publie un nouvel avis de raison sociale pour le Chinese Paradise, toujours au 57 ouest, rue Lagauchetière. [13]
En juin 1943, l’établissement apparaît à plusieurs reprises dans la presse. Le 11 juin, le Paradise Cafe reçoit une amende de 20 dollars pour ne pas avoir maintenu ses locaux dans un état sanitaire satisfaisant. Une semaine plus tard, le 18 juin, le Montreal Star rapporte une altercation survenue dans l’établissement, au cours de laquelle des dommages matériels sont réclamés par Willie Wong. [14], [15]
Le 5 juillet 1943, le Chinese Paradise sert encore de lieu de rencontre, comme le rapporte quelques mois plus tard L’Événement-Journal dans le cadre du procès de Bernard Héroux. Le journal précise qu’Héroux y avait rencontré un homme à plusieurs reprises et qualifie le Chinese Paradise d’endroit « pas trop recommandable du Chinatown ». [19]
La preuve la plus tardive actuellement connue demeure cependant celle du 21 août 1943. Une pleine page de La Patrie, consacrée au Fonds de Secours de Guerre Chinois, inclut le Chinese Paradise parmi les établissements participants et identifie Wong You Ark comme propriétaire. [17]
Dans le Lovell de 1944, le Chinese Paradise a disparu : le numéro 57 est désormais occupé par le Chungking Restaurant, exploité par Hung Yuee Teng. [18]
On peut donc situer la fermeture ou le changement d’exploitation du Chinese Paradise après le 21 août 1943 et avant l’établissement des données du Lovell de 1944. Cette conclusion concorde avec le souvenir du chroniqueur Al Palmer, qui écrit en 1967 que le Chinese Paradise avait « went out of business during the war ». [22]
8. Mémoire et postérité
Après sa disparition, le Chinese Paradise demeure suffisamment présent dans la mémoire de la vie nocturne montréalaise pour être régulièrement évoqué par la presse. En 1959, The Gazette rappelle que l’établissement avait détenu la dernière licence de bière et de vin du Chinatown avant qu’une nouvelle licence ne soit accordée au Lotus Garden. [20]
Dix ans plus tard, le chroniqueur Al Palmer décrit le quartier chinois comme l’ancien secteur de fin de soirée de Montréal : artistes, musiciens et habitués des cabarets s’y rendaient après la fermeture des clubs pour manger tard ou déjeuner aux premières heures du matin. Il se souvient du Chinese Paradise comme d’un club doté d’une chorus line et de numéros populaires. [23]
« It also had a club called The Chinese Paradise which boasted a chorus line and popular acts and just about every night was New Year’s Eve. »
Cette évocation résume bien la place du lieu dans l’imaginaire nocturne montréalais : restaurant chinois, club de danse, cabaret de vaudeville, lieu de jazz et rendez-vous d’après-spectacle, le Chinese Paradise occupait une position particulière au croisement de plusieurs communautés et traditions de divertissement.
Son histoire, longtemps réduite à quelques mentions dans les récits sur le jazz montréalais, peut désormais être reconstruite avec une précision remarquable grâce aux annuaires Lovell et à une série de publicités, faits divers et chroniques publiés entre 1936 et 1969.
9. Notes & sources
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LOVELL’S MONTREAL DIRECTORY,
éditions 1932–1933 à 1937–1938.
Les annuaires permettent de suivre l’évolution des adresses : le Paradise Cafe est absent au 51 jusqu’en 1934–1935, apparaît au 51 De La Gauchetière Ouest dans le Lovell 1935–1936 et demeure à cette adresse en 1936–1937. Dans le Lovell 1937–1938, il est inscrit au 57 De La Gauchetière Ouest. -
LE DEVOIR, 1er décembre 1936, p. 8.
Rubrique « Nouvelles raisons sociales » : Chinese Paradise Café, 57 ouest, Lagauchetière — Peter Wong. -
LE PETIT JOURNAL, 28 mars 1937.
Article « Au “Paradis chinois” » rapportant le banquet inaugural tenu la veille au Chinese Paradise. Le texte présente M. et Mme Wong You Ark comme propriétaires du « nouveau cabaret ». -
L’ILLUSTRATION NOUVELLE, 26 avril 1937.
Publicité pour le « Nouveau Chinese Paradise », 57 ouest, rue Lagauchetière, téléphone PLateau 9940. Annonce bière, vin, danse, cuisine chinoise et américaine, ouverture 24 heures par jour et les artistes Don, Donna et Don. -
THE MONTREAL STAR, 7 mai 1937, p. 15.
Publicité du Chinese Paradise Grill annonçant deux floor shows par soir, des artistes « direct from New York » et le Jimmie Ricardo’s Paradise Orchestra. -
L’ILLUSTRATION NOUVELLE, 21 juillet 1937.
Publicité : « Le plus beau cabaret de Montréal dans le cœur du Chinatown ». Trois spectacles par soirée et musique des Mandarins du Paradise. -
L’ILLUSTRATION NOUVELLE, 29 octobre 1937.
Publicité d’Halloween annonçant trois représentations de vaudeville tous les soirs, danse avec l’orchestre des Mandarins et programme d’amateurs le dimanche. -
LA PATRIE, 24 décembre 1937.
Annonce du Chinese Paradise avec Bert Austin comme maître de cérémonie et Bob Everleigh’s Swingargees, présentés comme arrivant « directement de Harlem ». L’adresse « Est » imprimée dans cette publicité semble être une erreur, les autres sources concordant sur 57 Ouest. -
ARCHIVES DE MONTRÉAL / COLLECTION HERB JOHNSON.
Documentation associant le Herb Johnson Band au Chinese Paradise en 1936. Cette datation correspond à la période où le Paradise Cafe est encore inscrit au 51 De La Gauchetière Ouest. -
LOVELL’S MONTREAL DIRECTORY, 1937–1938.
Le Paradise Cafe apparaît désormais au 57 De La Gauchetière Ouest, confirmant la relocalisation. -
THE MONTREAL STAR, 15 juin 1938, p. 3.
« Three Men Acquitted in Cabaret Battle ». L’article rapporte une bagarre au Paradise Grill et identifie Pete Wong comme propriétaire et George Mayer comme portier. -
LE PETIT JOURNAL, 5 mars 1939.
Article rapportant la mort subite de Joe Bernetto, 62 ans, portier noir du Chinese Paradise Grill, 57 ouest, rue Lagauchetière. -
LE DEVOIR, 20 février 1941, p. 8.
Rubrique « Nouvelles raisons sociales » : Chinese Paradise, 57 ouest, Lagauchetière. -
THE MONTREAL STAR, 11 juin 1943, p. 3.
« Three Establishments Fined as Unsanitary ». Le Paradise Cafe, 57 Lagauchetière Ouest, reçoit une amende pour conditions sanitaires insatisfaisantes. -
THE MONTREAL STAR, 18 juin 1943, p. 3.
« Three Brothers Fined For Restaurant Fight ». Une altercation se déroule au Paradise Cafe. Willie Wong porte plainte pour les dommages matériels. -
LOVELL’S MONTREAL DIRECTORY, 1943.
Le Paradise Cafe est toujours inscrit au 57 De La Gauchetière Ouest, avec Wong Y. A.. -
LA PATRIE, 21 août 1943.
Publicité collective pour le Fonds de Secours de Guerre Chinois. Le Chinese Paradise figure parmi les commerces participants : 57 rue Lagauchetière O. — Wong You Ark, prop. -
LOVELL’S MONTREAL DIRECTORY, 1944.
Le Chinese Paradise n’apparaît plus au 57. L’adresse est occupée par le Chungking Restaurant — Hung Yuee Teng. -
L’ÉVÉNEMENT-JOURNAL, 1er décembre 1943.
Compte rendu judiciaire relatif à Bernard Héroux. Le texte rapporte une rencontre au Chinese Paradise le 5 juillet 1943 et qualifie l’endroit de lieu « pas trop recommandable du Chinatown ». -
THE GAZETTE, 2 juin 1959, p. 4.
Le journal rapporte que le Chinatown vient de recevoir sa première licence de bière et de vin depuis environ deux décennies et rappelle que la précédente était détenue par « the old Chinese Paradise ». -
LA PRESSE, 19 février 2004.
Article de Marie-Christine Blais consacré à l’histoire du jazz montréalais. Le Chinese Paradise Grill est cité parmi les clubs fréquentés par les premiers musiciens noirs de Montréal. -
THE GAZETTE, 24 juillet 1967, p. 3.
Chronique d’Al Palmer. À propos du Chinese Paradise, Palmer écrit que l’établissement « went out of business during the war ». -
THE GAZETTE, 14 février 1969, p. 3.
Chronique « Montrealia » d’Al Palmer. Il se souvient du Chinese Paradise comme d’un club possédant une chorus line et des numéros populaires, où « just about every night was New Year’s Eve ».