Parc Sohmer (Montréal)
Ouvert de 1889 à 1919 dans le quartier Sainte-Marie, le parc Sohmer fut l’un des grands lieux de culture populaire de Montréal. Fondé par le musicien Ernest Lavigne et son associé Louis-Joseph Lajoie, il réunissait concerts, opéra, cirque, vaudeville, magie, sports, expositions et autres attractions dans un vaste parc de divertissement accessible à un public populaire.[1]
1. Présentation
Le parc Sohmer ouvre ses portes le 1er juin 1889 dans le quartier Sainte-Marie, sur un terrain situé en bordure du Saint-Laurent. Pendant trente ans, il devient l’un des principaux lieux de divertissement populaire de Montréal. [1]
Le Sohmer n’est ni simplement un parc, ni une salle de spectacle traditionnelle. Il s’agit d’un complexe privé de loisirs réunissant promenade, musique, spectacles, attractions et rassemblements publics. Son modèle emprunte à la fois au jardin de musique, au café-concert, au parc d’attractions et aux grandes expositions de la seconde moitié du XIXe siècle.
Concerts, musique classique, extraits d’opéra, cirque, magie, acrobatie, vaudeville, boxe, lutte, hommes forts, feux d’artifice et expositions s’y côtoient. Cette programmation extrêmement diversifiée permet au Sohmer de rejoindre un public beaucoup plus large que celui des salles de concert traditionnelles.
Perspective historique
Plus qu’un simple parc
Le parc Sohmer doit être compris comme un véritable complexe de culture populaire. La musique en constitue le noyau initial, mais le succès du lieu repose rapidement sur l’association permanente entre concerts, spectacles, attractions, sports et sociabilité.
2. Ernest Lavigne & la fondation du parc
Le parc Sohmer est créé par le musicien et chef d’orchestre Ernest Lavigne avec son associé Louis-Joseph Lajoie. Les deux hommes sont alors copropriétaires d’un important commerce de musique situé rue Notre-Dame et représentent notamment à Montréal les pianos Sohmer, fabriqués à New York. [2]
C’est de cette marque de pianos que le nouveau parc tire son nom. Le terrain est d’abord loué, puis acquis en 1890. Il occupe un emplacement privilégié dans le quartier ouvrier de Sainte-Marie, avec une vue vers le fleuve et l’île Sainte-Hélène.
Lavigne possède déjà une solide réputation à Montréal comme instrumentiste, chef d’orchestre et organisateur de concerts. Son projet au Sohmer consiste notamment à rendre la musique accessible à un public beaucoup plus large que celui des salles de concerts réservées aux classes aisées.
3. La musique au cœur du Sohmer
Dès son ouverture, la musique constitue la raison d’être du parc Sohmer. Lavigne propose aux Montréalais une programmation musicale régulière et fait appel à des musiciens professionnels, rompant avec le modèle plus occasionnel des petites fanfares de quartier. [3]
Le répertoire permet au public d’entendre aussi bien de la musique populaire que des extraits d’œuvres classiques et lyriques. Des compositeurs comme Mozart, Schubert et Chopin sont ainsi présentés à un auditoire qui n’aurait pas nécessairement fréquenté les grandes institutions musicales montréalaises.
En 1891, Lavigne met sur pied l’Orchestre du Conservatoire, un ensemble symphonique de 44 musiciens professionnels, plusieurs provenant du Conservatoire royal de musique de Liège, en Belgique. [2]
L’expérience symphonique est cependant de courte durée. Dès l’année suivante, Lavigne revient à une harmonie d’environ 30 à 40 musiciens, mieux adaptée au caractère populaire et extérieur du parc. Cette formation devient connue sous les noms de Bande du parc, Musique du parc ou Bande de Lavigne.
Musique populaire
Démocratiser le concert
L’importance musicale du Sohmer réside moins dans un répertoire strictement classique que dans sa capacité à faire entendre quotidiennement de la musique professionnelle à une population très large. Le parc contribue ainsi à rapprocher culture savante et divertissement populaire.
4. Le grand pavillon
La popularité croissante du Sohmer entraîne rapidement le développement de ses installations. Un vaste pavillon couvert en bois permet d’étendre la saison des spectacles et de protéger les activités contre les intempéries. Une importante phase d’aménagement est inaugurée en mai 1891, tandis que les sources municipales situent en 1893 la construction ou l’achèvement d’un grand pavillon destiné notamment aux manifestations hivernales. [2][4]
Les descriptions historiques évoquent une installation imposante : une galerie d’environ 1 000 sièges, 15 loges et un vaste parterre pouvant recevoir de 6 000 à 8 000 personnes. Les sources municipales résument généralement sa capacité à environ 7 000 personnes.
Cette infrastructure transforme le Sohmer en bien davantage qu’un jardin estival. Le parc dispose désormais d’un espace permettant de présenter de grands spectacles et rassemblements à une échelle exceptionnelle pour le Montréal de la fin du XIXe siècle.
5. Cirque, vaudeville & attractions
Si la musique constitue le point de départ du Sohmer, les spectacles de variétés apparaissent dès les premières années et prennent rapidement une importance considérable. Le parc s’intègre alors pleinement aux circuits nord-américains du divertissement populaire.
On y présente des magiciens, danseurs, acrobates, ventriloques, cyclistes, dresseurs d’animaux, hommes forts et artistes de vaudeville. Des troupes et attractions américaines de passage à Montréal trouvent au Sohmer un lieu idéal pour rejoindre un vaste public. [5]
Les spectacles de cirque occupent également une place importante. Numéros équestres, acrobatie et démonstrations spectaculaires prolongent une tradition déjà présente à Montréal au Jardin Guilbault plusieurs décennies auparavant.
Les feux d’artifice, illuminations et attractions visuelles complètent cette programmation. Le Sohmer cherche constamment à renouveler l’intérêt du public en proposant une succession d’événements présentés comme nouveaux, extraordinaires ou spectaculaires.
6. Sports, hommes forts & rassemblements
Le parc Sohmer devient également un important lieu de spectacles sportifs. Des combats de boxe et de lutte, des démonstrations d’hommes forts et différentes exhibitions athlétiques attirent des foules importantes.
Le monde de la force physique occupe alors une place considérable dans la culture populaire. Des personnages devenus légendaires, dont Louis Cyr et le Géant Beaupré, sont associés à l’histoire du Sohmer. En mars 1901, les deux hommes s’affrontent notamment dans un combat de lutte au parc devant plusieurs centaines de spectateurs. [7]
Le parc sert aussi à des rassemblements publics, fêtes, manifestations et événements collectifs. Sa capacité et son accessibilité en font l’un des principaux lieux de réunion populaire du Montréal de son époque.
7. Un divertissement populaire
L’une des caractéristiques fondamentales du Sohmer est son accessibilité. Contrairement aux grandes salles associées à une clientèle plus aisée, le parc vise explicitement un public populaire et maintient des droits d’entrée modestes.
Cette stratégie contribue à son extraordinaire fréquentation. Les travaux historiques consacrés au Sohmer estiment que plus de vingt millions de visites auraient été enregistrées au cours de ses trente années d’existence. [5]
Le parc devient ainsi un véritable espace de rencontre entre différentes formes de culture. Une même soirée peut associer musique orchestrale, chanson, acrobatie, attraction sportive et spectacle de variétés.
Cette combinaison contribue à brouiller les frontières entre culture dite savante et culture populaire, tout en reflétant l’émergence d’une nouvelle société urbaine industrielle disposant de davantage de lieux consacrés aux loisirs.
Culture urbaine
Un lieu pour le Montréal populaire
Le Sohmer constitue un changement important dans l’histoire des spectacles montréalais : le divertissement n’est plus seulement un événement occasionnel. Il devient une activité régulière, commerciale, accessible et intégrée à la vie quotidienne de la grande ville.
Chronologie du parc Sohmer
8. L’incendie du 24 mars 1919
Après trente années d’activité, l’histoire du parc Sohmer prend brutalement fin le 24 mars 1919. Un violent incendie ravage ses principales installations. [6]
L’amphithéâtre, le restaurant, le kiosque et plusieurs autres bâtiments sont détruits. Les pertes sont alors évaluées à près de 100 000 dollars. L’ampleur des dommages met définitivement fin aux activités du parc.
L’incendie fait ainsi disparaître l’un des principaux lieux de culture populaire de Montréal, quelques mois seulement après la fin de la Première Guerre mondiale.
24 mars 1919
Trente années disparaissent en quelques heures
L’incendie ne détruit pas seulement un pavillon de spectacle : il met fin à une institution qui, pendant trois décennies, avait accompagné la transformation de Montréal en métropole industrielle et culturelle.
9. Héritage historique
Le parc Sohmer occupe une place fondamentale dans l’histoire des spectacles à Montréal. Il représente l’une des formes les plus abouties du parc de divertissement urbain du XIXe siècle, réunissant dans un même espace musique, spectacle, sport, promenade et attractions.
Son histoire s’inscrit dans une tradition montréalaise plus ancienne. Le Jardin Guilbault, actif plusieurs décennies auparavant, avait déjà associé horticulture, ménagerie, cirque, musique et spectacles. Le Sohmer reprend en quelque sorte cette formule dans le contexte d’une métropole désormais beaucoup plus industrialisée et peuplée.
Mais le Sohmer va plus loin par la fréquence de ses activités, l’ampleur de ses installations et son intégration aux circuits du spectacle nord-américain. Le parc devient un véritable carrefour entre culture musicale et divertissement populaire.
Pour l’histoire musicale de Montréal, son rôle est particulièrement important. Ernest Lavigne utilise le parc comme un instrument de diffusion musicale, permettant à un vaste public d’entendre régulièrement des musiciens professionnels et un répertoire extrêmement diversifié.
Après l’incendie de 1919, le terrain passe éventuellement à la Ville. Le parc Campbell occupera plus tard une partie du site avant que le secteur ne soit transformé par l’expansion de la brasserie Molson.
Perspective MCPA
Du Jardin Guilbault au parc Sohmer
Dans une histoire longue des lieux de spectacles montréalais, une filiation particulièrement intéressante apparaît : Jardin Guilbault → parc Sohmer. Le premier contribue à établir le modèle montréalais du jardin de divertissement; le second l’adapte à la ville industrielle et à la culture de masse naissante.
10. Notes & sources
-
CHRONOLOGIE DE MONTRÉAL — UQAM,
« Parc Sohmer ».
Usage MCPA : ouverture le 1er juin 1889, fondateurs Ernest Lavigne et Louis-Joseph Lajoie, localisation et activités générales. -
DICTIONNAIRE BIOGRAPHIQUE DU CANADA,
« Ernest Lavigne (Tessier, dit Lavigne) ».
Usage MCPA : fondation du parc, origine du nom Sohmer, Lavigne & Lajoie, acquisition du terrain, pavillon, capacité, Orchestre du Conservatoire et Bande de Lavigne. -
MEM — CENTRE DES MÉMOIRES MONTRÉALAISES,
« Divertissements d’été au XIXe siècle ».
Usage MCPA : importance de la programmation musicale, orchestre professionnel et diffusion de Mozart, Schubert, Chopin et du répertoire d’opéra. -
VILLE DE MONTRÉAL,
Évolution historique du territoire du centre-ville de Montréal.
Usage MCPA : emplacement du parc, diversité des spectacles et pavillon d’environ 7 000 personnes associé aux activités hivernales. -
YVAN LAMONDE & RAYMOND MONTPETIT,
Le parc Sohmer de Montréal, 1889–1919 :
un lieu populaire de culture urbaine,
Institut québécois de recherche sur la culture, 1986.
Usage MCPA : culture populaire, programmation, vaudeville, fréquentation, stratégie commerciale et rôle social du parc. -
CHRONOLOGIE DE MONTRÉAL — UQAM,
« Fermeture du parc Sohmer », 24 mars 1919;
Perspective Monde — Université de Sherbrooke,
« Incendie du parc Sohmer à Montréal ».
Usage MCPA : incendie, destruction des installations et fermeture définitive. -
CENTRE D’HISTOIRE DE MONTRÉAL,
chronologie du 24 mars.
Usage MCPA : combat de lutte de mars 1901 entre Louis Cyr et le Géant Beaupré au parc Sohmer.