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RISING SUN

Le club Rising Sun était un établissement de jazz emblématique situé à Montréal. Fondé dans les années 1970 par Doudou Boicel, le Rising Sun était un lieu important pour la scène musicale locale. Il était réputé pour ses performances de jazz et a accueilli de nombreux musiciens de renom, notamment Chet Baker, Sun Ra, et Dizzy Gillespie. Le club a contribué de manière significative à la vitalité culturelle de Montréal et à sa réputation en tant que ville de jazz.

Formidable promoteur culturel, l’impresario Rouè-Doudou Boicel a contribué à faire de Montréal une destination de prédilection pour les artistes de jazz et de blues les plus célèbres au monde.

Rising Sun, 286 rue Sainte-Catherine Ouest, Montréal, (BAnQ)

De 1975 à 1991, Rouè-Doudou Boicel a réussi à attirer de véritables légendes à son club, le Rising Sun.1

Rouè-Doudou Boicel a quitté sa Guyane natale à l’âge de 23 ans. Après avoir vécu plusieurs années en Europe, il est arrivé au Québec en 1970. Issu d’un milieu modeste, ce peintre et poète a aussitôt désiré s’engager auprès des enfants et des adolescents défavorisés. Ainsi, il a dirigé de 1971 à 1975 le Centre de Visosonie, qui offrait diverses activités artistiques aux jeunes du quartier Centre-Sud de Montréal.1

Il s’est ensuite investi d’une nouvelle mission : promouvoir le jazz, à une époque où plusieurs croyaient que cette musique avait connu ses derniers jours de gloire. Déterminé à prouver le contraire, il a fondé en 1975 la boîte de nuit Rising Sun, au slogan évocateur : « Jazz is not dead ».1

Le 286 rue Sainte-Catherine Ouest, anciennement appelé le Bar des Arts, est une place qui a une longue histoire. Elle appartenait à Harry Feldman. Originaire de New York et membre de la pègre montréalaise juive, Harry Feldman menait une vie rangée, préférant se tenir loin du trafic de stupéfiants. Copropriétaire de plusieurs établissements montréalais de renom, Feldman était surtout considéré comme un homme de famille. Tout au long de sa vie, il est parvenu à passer sous le radar des autorités policières.Au cours des années ”Montréal ville ouverte”, le 286 était un repaire d’activités criminelles: jeux illégaux, contre-façons et trafics de toutes sortes. Les autorités policières de la ville de Montréal ont eu l’occasion d’appliquer des sanctions contre les responsables de la place et certains individus de la pègre montréalaise.2

Rising Sun, 286 rue Sainte-Catherine Ouest, Montréal, (BAnQ)

« À notre première visite, lorsque le propriétaire nous a remit les clés du Bar des Arts », explique Doudou, « l’atmosphère qui régnait dans cette boîte de danseuses nues était assez surprenante. On ne s’attendait pas à découvrir une place aussi sordide. Nous avons trouvé des catacombes affreuses et morbides. Cet endroit puait l’arnaque. Nous avons assez rapidement fait le ménage de l’endroit, désinfecté les lieux, changé le tapis et fabriqué une nouvelle scène. Yolande et Ève, qui travaillaient à mon restaurant végétarien, la Casa Doudou, sont venues nous aider. »2

Braquant d’abord ses projecteurs sur les musiciens antillais d’ici, le nouveau local chaleureux de la rue Sainte-Catherine Ouest s’est rapidement imposé comme un lieu de rassemblement incontournable pour les amateurs de jazz et de blues. Sa réputation s’élargissant, il a attiré des artistes canadiens et américains de plus en plus célèbres, qui en ont fait un arrêt obligé de leurs tournées.1

Rising Sun, 286 rue Sainte-Catherine Ouest, Montréal, (BAnQ)

Le Rising Sun est arrivé au moment même où le jazz disparaissait de la scène musicale. Le jazz avait été abandonné. Les derniers établissements fermaient leurs portes. Entre autres, l’Esquire Show Bar de Norm Silver, le In Concert de Harry Milrot, le Black Bottom de Charles Burke. Le Rockhead’s Paradise de Rufus Rockhead avait été un des clubs les plus populaires à Montréal dans le passé. On y présentait encore des spectacles de rhyhtm & blues et on pouvait chaque soir écouter du bon jazz local.2

« Afin de faire connaître l’existence du club, j’ai employé le système D (débrouille). Avec mon équipe familiale, Rose, Yolande et Roosmarie, nous avons collé des affiches sur plusieurs murs de Montréal pour annoncer nos spectacles. Au début, j’étais l’artiste qui les concevait et les fabriquait. Les affiches du Rising Sun ont créé une industrie de collage d’affiches qui n’existait pas avant à Montréal. Nos concurrents ont commencé à faire des affiches mal foutues. D’autres ont suivi. J’étais partout, j’entrais partout, je circulais dans tous les studios de Radio-Canada pour donner mes programmes de spectacles. »2

Calendrier juin 1976

« En 1976, le Rising Sun a présenté son premier grand évènement de jazz du 5 au 11 avril. C’était la première fois que nous essayions de créer une occasion spectaculaire qui pourrait attirer plus de gens et aider à promouvoir nos concerts. Nous voulions ainsi prouver que le jazz pouvait être encore populaire. Au programme: Wintergarden, Peter Leitch, Jane Fair, Toubabou, Michel Séguin, Ernie Nelson Quintet, Quintonal Jazz, Multi-Stimulus Music Society de New York, et un grand jam session. Ce festival se déroula une seconde fois en juillet et août 1976 »2

« Le succès du Rising Sun a motivé d’autres promoteurs à se lancer dans l’aventure des clubs de jazz. Un certain Paul Minuto avait ouvert un petit club charmant, L’Air du Temps, dans le Vieux-Montréal. Chez Pancho, rue de Bleury, appartenait à une Canadienne anglophone, l’épouse de Pancho. Le Milord avait ouvert, rue Stanley, dans l’ancien Esquire Show Bar. Ce club a duré à peine trois mois. Le saxophoniste Sayyd Abdul Al-Khabyyr avait ouvert le Café Mojo sur l’avenue du Parc. Rue Ontario, on trouvait le Jazz Bar d’Ivan Symonds. Georges Durst a ouvert Le Bijou et un club privé, le Monte-Carlo, et plus tard, le Biddle’s, rue Aylmer. Il y avait aussi Le Pretzel, rue Clark, ainsi que le Norm Silver’s Mustache sur la rue Lambert-Closse, derrière le Forum. Les médias avaient recommencé à parler du jazz. »2

Rising Sun, 286 rue Sainte-Catherine Ouest, Montréal, (BAnQ)

« Lorsque j’ai commencé à produire des spectacles de jazz au Rising Sun, le contrebassiste Charlie Biddle s’est présenté au club pour se faire engager. Il a joué plusieurs fois au club, notamment avec Ivan Symonds, Nelson Symonds et Sayyd Abdul Al-Khabyyr. Charlie ne s’intéressait à rien apart au jazz. J’ignorais qu’il avait joué avec Charlie Parker, John Coltrane et Count Basie comme on le prétendait. C’était un bon accompagnateur. Il gardait le rythme et suivait correctement les vedettes des spectacles. »2

« Les débuts du club furent flamboyants: les concerts faisaient salle comble grâce à une pléiade d’artistes connus, dont Taj Mahal, Earth Kitt, Tito Puente, Nina Simone, Mongo Santamaria, Dizzy Gillespie, et Cab Calloway. »2

Art Blakey & The Jazz Messengers fut le deuxième groupe international originaire de New York à s’être produit au Rising Sun. « Ce fut mon premier contact avec un grand nom du jazz. Blakey a fait la connaissance d’Anne Arnold, la barmaid du Rising Sun, qu’il a ensuite épousé (4ème mariage d’Art Blakey). Ils ont eu deux enfants. »2

Art Blakey & Doudou Boicel, L’histoire du Rising Sun

En 1978, M. Boicel a fondé le Rising Sun Festijazz, un festival international de jazz et de blues, qui a réuni des vedettes mondiales à Montréal, sur les scènes du Rising Sun et de la Place des Arts. Pendant trois ans, cet événement annuel a connu un vif succès.1

« Le concert de B.B. King fut le concert qui a cassé la glace à la Place des Arts. Lorsque j’ai annoncé à M. Florent Charbonneau, responsable de la location de la salle Wilfrid-Pelletier, que je projetais de présenter un concert de blues avec le légendaire B.B. King, il n’était pas d’accord avec cette idée. Il pensait que B.B. King était une vedette de rock et craignait que ce spectacle ne dégénère. Son ignorance l’avait trompé. B.B. King a plutôt cassé la glace en ouvrant la porte de la Place des Arts au blues. Les Montréalais ont eu le privilège pour la première fois d’assister à un merveilleux spectacle de blues dans la grande salle Wilfrid-Pelletier de trois milles places. C’était la première fois que je rencontrais B.B. King. Je l’ai trouvé calme et jovial. Par la suite, j’ai constaté que B.B. était un homme méticuleux, très organisé dans tout ce qu’il faisait. Il avait beaucoup de classe, tout en restant humble. Mes relations avec lui ont été facilitées grâce à Big Mama Thornton et sa soeur Mattie, qui étaient des grandes amies de B.B. Après le concert à la Place des Arts, B.B. King est retourné dans sa chambre d’hôtel pour se changer, puis il est venu au club rencontrer les autres artistes qui avaient participé au festival. Le bluesman James Cotton, qui venait de terminer un concert au Café Campus, est arrivé ensuite. B.B. King, James Cotton, Big Moose Walker, Buddy Guy, Big Mama Thornton, John Lee Hooker et Willie Dixon ont joué jusqu’à l’aube avec d’autres musiciens qui étaient sur place. L’enregistrement que j’ai fait de cette soirée-là a malheureusement été détruit dans l’incendie du Rising Sun (en 1990). »2

Monsieur Boicel a aussi donné un micro à quelques-uns des groupes de rock les plus importants des années 1980, des formations cultes comme D.R.I et Black Flag. Il était un important contributeur à la diffusion de la musique hardcore et de la musique métal à Montréal dans les années 80.3

« Des promoteurs de musique alternative m’ont approché pour produire des spectacles. J’ai hésité à donner suite à leur demande. Ils m’avaient assuré qu’ils veilleraient à ce que tout se passe bien. J’ai pris le risque en louant les lieux à ces jeunes promoteurs anglophones de Montréal. Le nom de leur compagnie était Bad Productions. Les groupes avaient des noms représentatifs des spectacles qu’ils présentaient, entre autres Fair Warning, Me, Mom & Morgentaler, Vomit and the Zits, GBH, Corrosion of Conformity, Fatal Illness, Block Parents, Déjà Voodoo, Zak, Symphonite, The Gruesomes, Seventh Seal, Double Agent, Sons of the Desert et Vegetable. Il y avait parmi la clientèle des skinheads. Ils me respectaient tous. Je n’ai eu aucun problème avec eux. La musique était une cacophonie infernale. Les musiciens grattaient sauvagement les instruments à cordes (guitare et basse). Le batteur se défoulait sur le batterie comme un malade en pleine crise d’hystérie. Il y avait des groupes composés de femmes qui éjaculaient dans l’air la même transe d’hystérie psychopathologique: Seventh Seal en était un. Les jeunes dans la salle pratiquaient le slam dancing. Un groupe de danseurs bougeait comme une marée, chargeant les autres qui, à leur tour, faisaient de même. Une fille ou un garçon montait sur les gros haut-parleurs, puis se lançait dans le vide pour tomber sur les danseurs; quelques fois il ou elle tombaient sur le plancher et se faisaient mal au visage ou aux seins. Il y avait un gars qui avait un rat gris qu’il laissait se promener sur sa tête. Un soir, un de ces jeunes était assis au bas de l’escalier du deuxième étage. J’ai aperçu du sang couler sur son avant-bras. Je lui ai demandé ce qui lui était arrivé. Il m’a répondu: ‘’Il n’y a pas de problème, Doudou, tout est cool.’’ En vérifiant de plus près, j’ai constaté qu’une veine était sectionné. J’ai immédiatement appelé l’ambulance, qui est venue tout de suite. Il fut transporté à l’hôpital Saint-Luc. Par la suite, j’ai appris qu’il avait subi une opération qui avait duré quatre heures. Je n’ai vraiment pas compris son geste. »2

« Un soir, deux promoteurs avaient organisé un spectacle de punk rock avec le groupe anglais GBH. Il y avait environ cinq cents jeunes dans le club, serrés comme des sardines. Les jeunes chahutaient. Ils crachaient sur la tête des gens qui entraient. Un officier de police m’a appelé pour m’avertir qu’une intervention se préparait: ‘’Doudou, vide la salle pour éviter une descente.’’ J’ai immédiatement fait ce que l’officier a dit. J’ai parlé aux jeunes, qui m’ont écouté. Ils sont sortis sans causer aucun problème. La descente policière a été évitée de justesse grâce aux bonnes relations que j’avais avec les officiers de ce poste de police. J’ai mis fin à ce genre de spectacles démentiels et schizophréniques. »2

Dan Webster, un vétéran de la scène punk et co-fondateur de Panic Productions, se souvient de cette époque: « Je dirais que le show le plus chaotique que nous avons organisé fut celui de DRI et les Rhythm Pigs le 17 juin 1986 au Rising Sun. Environ 700 personnes étaient sur place. Nous nous tenions devant les portes, les bras serrés, pour empêcher les gens d’entrer car la salle était déjà bondée de monde. Les fans essayaient de forcer la porte, et certains essayaient même de sauter par dessus nous. »5

En 1995, Doudou reçoit une lettre de Nina Simone: « Doo Doo, I want my royalties. Do you understand? You ******* **** — deceiving me like a ******. Well, you know I’ll come for you — I will. » Les redevances dont elle parle concernent un CD produit par la compagnie Justin Time, qui avait été enregistré lors du Festijazz en 1979. « Nina m’avait vendu les droits. Lorsque Nina avait emménagé dans l’appartement de la rue Sherbrooke, à Montréal, elle avait les bandes avec elle. Cependant, le gérant de l’immeuble avait saisi ses affaires ainsi que les enregistrements à cause du non-paiement de son loyer. Lorsque j’ai rencontré Nina une année après, elle m’a demandé d’aller récupérer les bandes. Je me suis rendu à l’édifice du logement et j’ai rencontré le concierge. Je lui ai fait part des raisons de ma visite. Ce dernier me regardait avec l’air d’un chien pris dans un cul-de-sac. Après quelques secondes, il m’a répondu qu’il ignorait tout. Je n’ai pas retrouvé la trace de ces fameux enregistrements, pas même dans les chaussettes de Jésus-Christ. »2

Lors du 20e Mois de l’histoire des Noirs, en 2011, Rouè-Doudou Boicel s’est illustré parmi 20 personnalités dont les actions ont marqué Montréal et le Québec sur les plans social et culturel. La même année, l’arrondissement Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce l’a nommé Grand Citoyen dans la catégorie Sports et culture. En 2013, la Ligue des Noirs du Québec lui a remis le prix Mathieu Da Costa pour sa contribution à la société québécoise. En 2018, il a aussi reçu le Grand Prix Dynastie, qui récompense l’engagement exceptionnel d’un membre de la communauté noire du Québec. M. Boicel a également été honoré à New York, en Guyane française, en Afrique du Sud et au Sénégal.1

Sources
[1] https://ville.montreal.qc.ca/ordre/roue-doudou-boicel
[2] Doudou Boicel, L’histoire du Rising Sun et ses légendes du jazz & blues, Les Éditions Michel Brûlé (2008)   
[3] Félix B. Desfossés
[4] https://www.juifsdici.ca/gangsters-juifs/
Nous avons assemblé ce texte en utilisant les sources mentionnées ci-dessus. Nous avons traduit en français les sources provenant d’articles de journaux en anglais. Les temps de conjugaison ont parfois été modifiés pour créer une cohérence du texte dans son ensemble.

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