L’Air du Temps (Montréal)
Club de jazz emblématique du Vieux-Montréal, actif de 1978 à 2002, L’Air du Temps a servi pendant près d’un quart de siècle de laboratoire, de refuge et de « salon de musique » pour plusieurs générations de jazzmen montréalais. Situé au 191, rue Saint-Paul Ouest, il combinait un décor singulier fait de reliques européennes, une capacité intime d’une quatre-vingt-dizaine de places et une programmation où se côtoyaient légendes locales, musiciens de passage et jeunes groupes en quête de scène.
1. Présentation & contexte
Pendant près de vingt-quatre ans, L’Air du Temps constitue l’un des cœurs battants du jazz montréalais de proximité. À la différence des grandes salles et des festivals, le club opère à échelle humaine : une capacité d’une quatre-vingt-dizaine de personnes, une scène minuscule où l’on joue presque au contact des tables, et une clientèle mêlant musiciens, habitués, curieux, touristes et travailleurs du Vieux-Montréal.
Les témoignages de la presse et des musiciens convergent : il s’agit d’un « club de musiciens ». On y vient pour expérimenter des compositions inédites, reprendre confiance après une tournée, roder un nouveau groupe ou simplement écouter ses collègues et prendre le pouls de la scène. Dans les années 1990, certains chroniqueurs soulignent que, dans un contexte où le Black Bottom, l’Esquire Show Bar, le Rockhead’s Paradise et le Rising Sun ont disparu, L’Air du Temps fait figure de dernier établissement du genre.
2. Fondation & premières années (1978–1979)
L’Air du Temps est fondé par Paul Minuto, qui ne s’est pas contenté de faire trois fois le tour du monde comme capitaine d’un yacht privé appartenant à un millionnaire : il concrétise aussi son rêve d’ouvrir un club où l’on peut écouter du jazz de qualité dans un environnement confortable. Avec l’aide d’un menuisier et de quelques étudiants, il investit 180 000 $ pour transformer, en un an et demi, un ancien entrepôt du Vieux-Montréal construit en 1842 en un club de jazz à l’ambiance Art déco.
Un article du Montreal Star (24 février 1979) indique que le club est ouvert depuis « huit mois », situant son lancement à l’été 1978. Une chronique de The Gazette du 14 septembre 1978 mentionne déjà L’Air du Temps comme un nouveau club de jazz du Vieux-Montréal, désormais dans sa « deuxième semaine d’opération », ce qui confirme l’ouverture officielle en début de saison automnale après une mise en route estivale.
Dès ses débuts, la salle propose une programmation relevée : la presse signale la présence de la chanteuse GERALDINE HUNT, originaire de Chicago, du trompettiste STEVE HOLD, du pianiste de ragtime BILLY GEORGETTE, du saxophoniste new-yorkais BILLIE ROBINSON ainsi que de BOB MOVER. Le club se positionne d’emblée comme un lieu où cohabitent artistes locaux et musiciens nord-américains en tournée.
3. Décor, architecture intérieure & ambiance
L’un des traits les plus commentés de L’Air du Temps est son décor, décrit à la fin des années 1990 comme un véritable « musée ». Installé dans un bâtiment du milieu du XIXe siècle, le club combine murs de briques apparentes, escalier en spirale provenant d’un autobus à impériale londonien, salons-wagons issus du premier métro de Paris, ventilateurs au plafond, petite mezzanine perchée au-dessus de la salle, lustres et abat-jour éclectiques.
Cette accumulation de pièces récupérées — double-deckers, métro parisien, mobilier d’époque — donne littéralement une âme aux quatre murs. Pour reprendre l’image d’un critique, les objets « ne signifient pas grand-chose sans les musiciens : ce sont eux, les vrais meubles ». Le club privilégie une ambiance d’écoute : lumière tamisée, tables serrées, proximité extrême entre la scène et le public, et un perroquet nommé Norman, dont le seul mot connu est « allô », qui devient au fil du temps une sorte de mascotte du lieu.
4. Programmation, styles & rôle dans le jazz montréalais
Sur plus de vingt ans, L’Air du Temps se distingue par un éclectisme assumé à l’intérieur d’un cadre résolument jazz. On y retrouve :
- du jazz moderne et du bebop joué par la relève montréalaise ;
- du jazz fusion et des formations associées à la galaxie d’UZEB (Michel Cusson, Alain Caron, Paul Brochu) ;
- des soirs de musique brésilienne, popularisés notamment par PIERRE VERVILLE ;
- des soirées expérimentales, où l’on « casse » des compositions inédites ;
- des évènements spéciaux en marge du Festival international de jazz de Montréal, pendant lesquels des artistes comme PAT METHENY viennent jouer quelques soirs dans ce minuscule espace.
Le bassiste MICHEL DONATO raconte que le club lui évoque le Birdland ou le Five Spot Café de New York : un endroit où l’on peut entendre de grands musiciens dans une proximité rarement possible ailleurs. À la fin des années 1990, alors que le Black Bottom, l’Esquire Show Bar, le Rockhead’s Paradise et le Rising Sun ont fermé, des articles du journal Voir décrivent L’Air du Temps comme le dernier bastion de ce type de club de jazz à Montréal.
5. La descente de police de 1979 & les enjeux du milieu
À l’été 1979, une descente de police marque l’histoire du club. Le mandat mentionne des recherches d’« activités radicales et d’armes à feu », à la grande stupéfaction de Paul Minuto. Celui-ci déclare en substance que « c’est un club de jazz, un beau club de jazz propre. Personne n’a un dossier ici, personne ne porte d’armes. Tout le monde est straight. C’est quoi l’histoire ? »
Le bassiste CHARLIE BIDDLE, alors en poste chez Tiffany’s sur la rue Crescent, affirme croire que le raid visait à mettre Minuto en faillite : selon lui, « quelqu’un est là pour faire de la place, ruiner le club. Les gens recommencent à aimer le jazz, et les gens du disco sont inquiets. M. Minuto dirige un club décent, le meilleur club de jazz de la ville ». Cet épisode illustre les tensions entre le renouveau du jazz live et d’autres intérêts commerciaux du centre-ville à la fin des années 1970.
6. Vingt ans de scène : entre laboratoire et dernier bastion (années 1980–début 1990)
Pendant près de vingt ans, la boîte de jazz de la rue Saint-Paul est le lieu préféré des musiciens d’ici. On souligne que, d’un strict point de vue architectural, on entre presque dans un musée, mais que tout cela ne signifie rien sans les musiciens, qui sont « les vrais meubles ». C’est là qu’ils viennent présenter leurs nouvelles compositions, tenter des expériences, se redonner confiance ou simplement écouter leurs collègues.
La liste des artistes qui y jouent régulièrement au tournant des années 1980 et 1990 est impressionnante : on y croise NELSON SYMONDS, MICHEL CUSSON, ALAIN CARON, PAUL BROCHU, MICHEL DONATO, CHARLES PAPASOFF, LORRAINE DESMARAIS et bien d’autres. Dans un article de remémoration, un chroniqueur raconte qu’on a réussi à faire « fitter » le groupe des TÊTEUX avec NORMAND BRATHWAITE sur une scène minuscule, avec amplificateurs, claviers et instruments empilés les uns sur les autres : un concert resté mémorable.
Le guitariste et imitateur PIERRE VERVILLE y partage son amour pour la musique brésilienne lors de soirées thématiques. Le club joue ainsi un rôle de laboratoire, où coexistent jazz, fusion et excursions vers d’autres univers.
7. Crise économique & fermeture de 1991
À partir de la fin des années 1980, L’Air du Temps subit de plein fouet la récession, la hausse des taxes et la transformation du Vieux-Montréal. Les propriétaires à partir de 1987, Christian Chartier et GILLES FORTIER, doivent composer avec une diminution significative de la clientèle, que certains articles estiment à 30 à 50 %.
Le 29 décembre 1991, ils ferment les portes de l’établissement. Des chroniqueurs soulignent alors qu’il en coûtait environ 10 $ pour entendre des musiciens et des bands extraordinaires — de MICHEL CUSSON à MIKE STERN, en passant par PAUL BROCHU, LENI STERN et LORRAINE DESMARAIS. La fermeture est perçue comme un symbole des difficultés économiques touchant les clubs de jazz indépendants au tournant des années 1990.
8. Renaissance de 1992 (ère Lucie Thibault)
En 1992, L’Air du Temps rouvre en septembre grâce à la nouvelle propriétaire LUCIE THIBAULT, qui avait été barmaid sous l’ancien régime du club. Elle fonde ou utilise la société par actions 2951-0633 QUÉBEC INC., dont le nom d’usage L’AIR DU TEMPS JAZZ apparaît au Registre des entreprises en 1995.
Pour marquer la réouverture, Thibault organise un concert spectaculaire : SORTIE, un groupe all-star dirigé par le trompettiste DENNY CHRISTIANSON, avec le bassiste ALAIN CARON et le batteur PAUL BROCHU, tous deux du groupe UZEB. Le groupe incarne la ligne artistique que le club met de l’avant au début des années 1990 : intelligence du jazz, recours à l’électronique, virtuosité technique, tout en conservant l’intimité d’une petite salle.
Sous Lucie Thibault, L’Air du Temps demeure une scène centrale pour le jazz montréalais de haute tenue — à la fois accessible pour le public et exigeant pour les musiciens.
9. Relance de 2001 & fermeture définitive (2002)
Le 3 août 2001, The Gazette annonce une nouvelle administration à L’Air du Temps, marquée par une série de quatre spectacles de la pianiste et chanteuse de jazz canadienne DIANA KRALL à 100 $ le billet. Le club est alors relancé par PAUL MINUTO, propriétaire d’origine, qui l’avait dirigé pendant huit ans avant de le vendre.
Minuto, alors âgé de 50 ans, déclare vouloir faire du club une vitrine pour les talents internationaux : « J’étais très jeune quand j’ai ouvert L’Air du Temps. Je n’aurais jamais dû le vendre. Je veux établir le club comme le lieu majeur du jazz à Montréal. Je veux que les clients respectent le club. On va vous offrir un vrai set, mais on ne veut pas que les clients parlent pendant le spectacle. » Pour l’ouverture, le guitariste DENIS LEPAGE et le saxophoniste CHARLES PAPASOFF sont en tête d’affiche, et la chanteuse MARJO ouvre la semaine suivante.
Minuto ajoute, à propos de son attachement au club : « J’ai toujours été amoureux de L’Air du Temps. Je ne veux pas le voir mourir. Si vous étiez toujours amoureux de votre ex-femme, combien paieriez-vous pour la reconquérir ? » Il annonce que 10 % des frais d’admission de chaque représentation seront versés à l’Hôpital de Montréal pour enfants.
Malgré ces efforts, la relance ne parvient pas à stabiliser l’établissement. Le 29 juillet 2002, The Gazette rapporte que le « bon vieux club de jazz L’Air du Temps » a fermé ses portes de manière définitive. On y rappelle qu’il y avait eu tout lieu de croire, l’année précédente, que le club rouvrirait à temps pour le festival de jazz et que la venue de Diana Krall dans la petite salle s’était annoncée — promesse qui ne s’est jamais concrétisée. Les rénovations sont achevées, mais les portes sont restées solidement verrouillées.
10. Artistes notables & scènes mémorables
Sur la base des coupures de presse et des témoignages recensés, on peut associer à L’Air du Temps, entre autres :
- GERALDINE HUNT
- STEVE HOLD
- BILLY GEORGETTE
- BOB MOVER
- MICHEL DONATO
- MICHEL CUSSON
- MIKE STERN
- LENI STERN
- PAUL BROCHU
- ALAIN CARON
- LORRAINE DESMARAIS
- LES TÊTEUX (avec NORMAND BRATHWAITE)
- PIERRE VERVILLE (soirées brésiliennes)
- PAT METHENY (évènements spéciaux liés au festival)
- SORTIE (DENNY CHRISTIANSON, ALAIN CARON, PAUL BROCHU)
- DENIS LEPAGE
- CHARLES PAPASOFF
- MARJO
Cette liste ne prétend pas à l’exhaustivité, mais elle reflète la diversité des musiciens, des styles et des générations qui se sont croisés au fil des années dans ce petit club de la rue Saint-Paul.
11. Structure juridique & dossier d’entreprise
À partir du début des années 1990, l’exploitation de L’Air du Temps est liée à la société par actions 2951-0633 QUÉBEC INC., constituée le 25 mars 1992 selon la Loi sur les compagnies (partie 1A), et immatriculée au Registre des entreprises le 17 mars 1995. Le dossier indique les éléments suivants :
- NEQ : 1143804640.
- Forme juridique : société par actions (Québec), maintenant régie par la Loi sur les sociétés par actions (RLRQ, c. S-31.1).
- Nom d’usage : L’AIR DU TEMPS JAZZ (déclaré le 17 mars 1995, retiré le 7 octobre 1997).
- Actionnaire majoritaire : LUCIE THIBAULT (également administratrice, domiciliée à Montréal).
- Autres actionnaires : INVESTISSEMENT PRIMM 2000 INC. et JEAN-MARC DENIS (domiciliés à Brossard).
- Effectifs déclarés : de 6 à 10 salariés au Québec.
La société est radiée d’office le 5 mai 2000 à la suite de la non-production de deux déclarations de mise à jour annuelles consécutives. Cette radiation n’empêche pas la poursuite d’activités sous forme de relance ponctuelle, comme le prouve le projet de réouverture mené par Paul Minuto en 2001.
12. Localisation, mémoire & héritage
Installé au 191, rue Saint-Paul Ouest, à quelques pas du Vieux-Port, L’Air du Temps profite d’un emplacement à la fois discret et central. Le club s’inscrit dans un tissu urbain où cohabitent restaurants, galeries, boutiques et lieux historiques. Pour de nombreux musiciens, il représente un ancrage : un endroit où l’on revient, entre deux tournées ou deux projets, pour retrouver la communauté jazz locale.
Si l’établissement a fermé ses portes définitivement en 2002, sa mémoire se perpétue à travers les récits de spectateurs, les coupures de presse conservées aux archives, les témoignages de musiciens et les projets d’archives comme le Montreal Concert Poster Archive (MCPA). Dans l’histoire du jazz montréalais de la fin du XXe siècle, L’Air du Temps apparaît comme l’un des derniers clubs intimistes à avoir réussi, pendant aussi longtemps, à concilier proximité, exigence musicale et esprit de communauté.
13. Notes & sources
- « Suddenly, jazz… », The Montreal Star, 24 février 1979 — article évoquant un club ouvert depuis huit mois, avec description de Paul Minuto, de l’investissement initial (180 000 $), de la transformation d’un entrepôt de 1842, de la capacité (91 clients) et de la programmation (Geraldine Hunt, Steve Hold, Billy Georgette, Billie Robinson, Bob Mover).
- « A new jazz club… », The Gazette, 14 septembre 1978 — mention de L’Air du Temps comme nouveau club de jazz, déjà dans sa deuxième semaine d’activité, confirmant l’ouverture à la fin de l’été 1978.
- « Police raid mystifies club owner », The Montreal Star, 11 juillet 1979 — reportage sur la descente de police, citations de Paul Minuto et commentaire de Charlie Biddle sur les enjeux économiques et la concurrence du disco.
- « Les vingt ans de L’Air du Temps : nouvelle ère », Voir, 9 septembre 1998 — description du décor (murs de brique, escalier de double-decker, salons-wagons du métro parisien, mezzanine, lustres), témoignage sur le rôle du club comme dernier établissement du genre à Montréal et commentaires de Michel Donato.
- Article sur la fermeture de 1991, La Presse — analyse de l’impact de la récession, de la hausse des taxes et de la concurrence sur les finances du club, mention de la fermeture du 29 décembre 1991 sous Christian Chartier et Gilles Fortier.
- « Return of L’Air du Temps hopeful sign for jazz clubs », The Gazette, 18 septembre 1992 — compte rendu de la réouverture sous Lucie Thibault, mention du groupe Sortie (Denny Christianson, Alain Caron, Paul Brochu) et du positionnement musical du club au début des années 1990.
- « Krall to grace reopened L’Air du Temps », The Gazette, 2 août 2001 — annonce de la relance du club par Paul Minuto, série de concerts de Diana Krall, citations de Minuto sur son attachement au lieu et sur l’importance du silence du public pendant les concerts, mention du versement de 10 % des billets à l’Hôpital de Montréal pour enfants.
- « It looks like the old rickety L’Air du Temps… », The Gazette, 29 juillet 2002 — constat de la fermeture définitive du club, rappel des espoirs de réouverture liés aux rénovations et à la venue annoncée de Diana Krall, description des portes demeurées verrouillées malgré les travaux complétés.
- Registre des entreprises du Québec, dossier 2951-0633 QUÉBEC INC. (NEQ 1143804640) — état de renseignements mis à jour au 9 décembre 2025, indiquant la forme juridique, les dates de constitution et d’immatriculation, la radiation d’office (5 mai 2000), les secteurs d’activité (CAE 9631 et 9221), le nombre de salariés, les actionnaires (Lucie Thibault, Investissement Primm 2000 inc., Jean-Marc Denis) et l’adresse du domicile de la principale actionnaire.
- Dossier iconographique & archives MCPA — coupures de presse numérisées (La Presse, The Gazette, The Montreal Star, Voir, Québec Rock), affiches et documents promotionnels concernant L’Air du Temps, fournis et annotés par le Montreal Concert Poster Archive.



