Black Bottom (Montréal)
Club de jazz mythique de Montréal, actif de 1957 à 1976, d’abord au cœur de la Petite-Bourgogne, puis dans le Vieux-Montréal. Réputé pour ses after-hours légendaires, le jeu incandescent du guitariste Nelson Symonds et une programmation audacieuse mêlant jazz et soul, il a accueilli plusieurs figures majeures, notamment Miles Davis, Thelonious Monk et Art Blakey & The Jazz Messengers.
1. Présentation
Une lumière qui ne s’éteint qu’au petit matin
En 1957, au 1350 rue Saint-Antoine Ouest, dans la Petite-Bourgogne, Charlie Burke allume une lumière qui ne s’éteindra qu’au petit matin. Le Black Bottom naît dans le sous-sol d’un quartier noir en pleine effervescence, à une époque où Montréal vibre encore au rythme des trains, des ports et des nuits trop longues. Très vite, le lieu s’impose comme l’un des clubs les plus vivants de la ville : prix accessibles, jams après les heures officielles, et une porte toujours entrouverte pour les musiciens de passage.
Le rail comme mémoire sonore du lieu
Avant d’être patron de club, Charlie Burke a longtemps travaillé dans l’univers ferroviaire, notamment au CN. Cette mémoire du rail ne le quittera jamais. Lorsque le Black Bottom déménage rue Saint-Paul Est, l’arrière du club donne directement sur le port : wagons qu’on manœuvre dans la nuit, convois qui grincent, sifflements lointains. Le va-et-vient des trains s’invite alors dans la bande sonore du lieu, mêlant au swing et aux improvisations le souffle industriel du Vieux-Montréal, comme si la ville elle-même accompagnait la musique. [7]
2. Origines & caractère du lieu
Une économie de survie, une atmosphère habitée
Lorsqu’en 1957 Charlie Burke ouvre le Black Bottom, il ne possède que 200 $ et une conviction tenace. Le club s’installe dans un sous-sol fatigué, à peine apprivoisé : tables bancales, chaises pliantes, objets récupérés à l’Armée du Salut, fresques peintes à la hâte pour dissimuler fissures et murs humides. Rien n’y est luxueux, tout y est nécessaire. De cette pauvreté matérielle naît pourtant une atmosphère dense, chaleureuse, immédiatement habitée — un lieu qui respire avant même que la musique commence. [1]
Une salle simple, une proximité assumée
La salle elle-même reste volontairement simple : tables rondes, chaises solides, proximité assumée entre la scène et le public. La capacité est estimée à environ 150 places, mais les soirs de grande affluence, l’espace semble se contracter, comme si les corps, les sons et la chaleur occupaient chaque centimètre carré. [7]
Une écoute vécue par le corps
Plusieurs témoignages évoquent une expérience musicale vécue moins par l’oreille que par le corps. La fumée suspendue dans l’air, la densité sonore, les vibrations du plancher sous les pas et les percussions transforment l’écoute en sensation physique. Au Black Bottom, le jazz et le blues ne se contentent pas d’être entendus : ils se ressentent, jusque dans la poitrine et les jambes, prolongeant la nuit bien au-delà du dernier accord. [11]
Un nom, une filiation, un bouche-à-oreille
Le nom Black Bottom n’est pas choisi au hasard. Il fait écho à une danse populaire des années 1930, revendiquant une filiation plus large que celle du bebop alors dominant, associé à la figure tutélaire de Charlie Parker. À la première adresse, rue Saint-Antoine, le club repose sur deux piliers indissociables : la musique et la cuisine. Les débuts sont toutefois entravés par un contexte peu favorable : certaines publicités auraient été refusées par les journaux, jugées inappropriées pour un lectorat dit « familial ». Le bouche-à-oreille devient alors l’outil principal de diffusion. [7]
Sans alcool, mais avec la cuisine comme ancrage
Le menu reflète directement les racines afro-caribéennes du lieu : ailes de poulet, riz, haricots à œil noir, sauce créole préparée par le chef Roméo. Le Black Bottom ne sert pas d’alcool : on y boit du café brûlant et, pour un dollar, on peut écouter du jazz jusqu’au petit matin. La nuit devient alors une chose qu’on traverse lentement, sans urgence. [2]
Un pôle nocturne — et un refuge
Rapidement, le club s’impose comme un pôle nocturne du quartier. Chaque fin de semaine, des files se forment devant la porte, attirées par la promesse de jams prolongées et d’une atmosphère que l’on ne trouve nulle part ailleurs. Le Black Bottom devient un point de convergence, un refuge pour ceux qui refusent que la nuit se termine trop tôt.
Le rapport avec le voisinage demeure singulier. Les nuits s’étirent jusqu’à l’aube, la musique traverse les murs, les silences sont rares. Pourtant, dans ce quartier majoritairement composé de résidents noirs, l’effervescence est tolérée, parfois même protégée. Le Black Bottom est perçu comme un espace de respiration, un lieu où la fatigue du quotidien cède la place à une forme de liberté collective. [1]
À Saint-Paul Est : la table devient une extension de la scène
À la seconde adresse, rue Saint-Paul Est, la cuisine demeure un pilier identitaire. Le Black Bottom est alors décrit comme l’un des premiers établissements montréalais à proposer une soul food pleinement assumée : côtes levées, poulet, pain de maïs, desserts à base de patate douce. Les portions sont généreuses, les prix modestes, et la table devient une extension naturelle de la scène. [13]
Un « jazz d’aujourd’hui » : refuser la nostalgie
Charles « King » Burke conçoit son club comme un organisme vivant, attentif aux mutations de la musique noire nord-américaine. Estimant que le bebop appartient désormais au passé, il oriente progressivement la programmation vers un jazz plus direct, nourri de soul et de rythmes contemporains. Cette capacité d’adaptation — refuser la nostalgie sans renier l’improvisation — devient l’une des signatures du Black Bottom. [16]
La cuisine participe pleinement à cette expérience globale. Inspirée du sud des États-Unis, préparée sur place, elle transforme le Black Bottom en un lieu où l’on vient autant pour manger que pour écouter. Cette double vocation — nourrir le corps et l’esprit — renforce son rôle de véritable espace communautaire, ancré dans la vie nocturne montréalaise bien au-delà de la simple salle de spectacle. [17]
3. Deuxième adresse — 22 rue Saint-Paul Est (1968–1976)
Expropriation, puis bascule
À la fin de 1967, le Black Bottom est contraint de quitter la rue Saint-Antoine, victime des programmes de rénovation urbaine qui redessinent la Petite-Bourgogne. Loin d’y voir une fin, Charlie Burke y perçoit un point de bascule. En 1968, le club rouvre ses portes au 22 rue Saint-Paul Est, dans le Vieux-Montréal, au cœur d’un quartier encore marqué par le port, les entrepôts et les hivers interminables. [1]
Quitter le rail, choisir le club
Ce déménagement marque une décision déterminante. Incapable de poursuivre indéfiniment une double vie entre le chemin de fer et la direction du club, Charles Lovince Burke abandonne son emploi au rail pour se consacrer entièrement au Black Bottom. Le choix du nouveau local — un ancien Sam’s Café du XIXe siècle — répond à un besoin concret : un espace plus vaste, plus confortable, chauffé adéquatement, capable d’accueillir musiciens et public sans compromis, tout en préservant l’esprit de proximité et d’improvisation qui a fait la réputation du lieu. [12]
Décor : pierre, brique et lumière douce
À la rue Saint-Paul Est, le Black Bottom change d’échelle sans perdre son âme. La salle s’ouvre, les murs de pierre apparente et de brique rouge dialoguent avec le bois brut. Des vitraux diffusent une lumière douce au plafond, éclairant des tables tréteaux massives, tandis que le bar, baigné par des lampes de type Tiffany, ancre l’ensemble dans une atmosphère chaleureuse et résolument artisanale. Le lieu semble pensé pour retenir la nuit. [13]
Continuité : proximité, improvisation, communauté
Burke réhabilite l’ancien Sam’s Café sans trahir l’essentiel : la proximité entre la scène et la salle, l’improvisation comme moteur, la communauté comme colonne vertébrale. Dans ce nouveau décor, la programmation gagne en ampleur et en rayonnement, en s’ouvrant à des engagements d’exception et à des esthétiques plus directement ancrées dans la soul, le blues et les rythmes contemporains — une évolution détaillée au chapitre 4. [1]
Mutation musicale : du bebop au soul-jazz
À la fin des années 1960, le Black Bottom accompagne une mutation plus large. Le club s’éloigne progressivement du bebop cérébral pour embrasser une musique nourrie de jazz, de blues et de rock ’n’ roll. Cette orientation — souvent associée au soul-jazz — reflète l’élan et les aspirations de la culture noire nord-américaine de l’époque. Même les figures majeures du jazz adaptent leur langage à cette nouvelle sensibilité, plus directe, plus incarnée. [1]
Fermeture, puis Nuit Magique
Au milieu des années 1970, le Black Bottom ferme ses portes. Le lieu devient par la suite le bar Nuit Magique, exploité par Bobby Di Salvio et Keith Du Mouchel. Si le nom disparaît, l’empreinte laissée par le Black Bottom sur la rue Saint-Paul Est — et sur l’histoire nocturne de Montréal — demeure profondément inscrite dans la mémoire du lieu. [4]
4. Programmation & artistes
Après les gigs : la nuit recommence
Au Black Bottom, la programmation s’articule autour du jazz moderne et du soul, rythmée par des résidences, des soirées thématiques et des jams qui s’étirent jusqu’au matin. Le club fonctionne comme un point d’aboutissement : après leurs engagements ailleurs en ville, de nombreux musiciens poursuivent la nuit rue Saint-Paul Est, attirés par la promesse d’un dernier set sans contrainte.
Vers trois ou quatre heures du matin, la scène se transforme. Instruments sous le bras, les musiciens affluent, parfois plus nombreux que les spectateurs. La jam session devient alors un langage commun, un espace d’échange où l’on joue autant pour se répondre que pour être entendu. Le Black Bottom s’affirme ainsi comme un lieu pensé d’abord pour les musiciens, avant même d’être un spectacle. [1]
Un point d’ancrage : Nelson Symonds
Dans cet écosystème nocturne, la présence régulière de Nelson Symonds, décrit comme jouant plusieurs soirs par semaine, agit comme un point d’ancrage. Sa constance stabilise la scène et attire naturellement les musiciens de passage, venus se mesurer au jeu du guitariste et éprouver leur langage dans l’arène informelle des jams. [8]
Passages marquants et scène locale
À la fin des années 1960 et au tournant des années 1970, le Black Bottom accueille des figures majeures de passage, dont Woody Herman, Roland Kirk, Tony Williams et Miles Davis. La scène demeure toutefois ouverte aux formations locales, certaines composées de musiciens appelés à gagner en notoriété. À cette période, Charlie Burke monte lui-même sur scène, tenant la batterie au sein du trio Spirit & Truth, présenté comme formation régulière du club. [7]
1968 : Miles Davis au Black Bottom
L’un des épisodes les plus marquants de l’histoire du Black Bottom demeure l’engagement de Miles Davis à la fin de l’année 1968. Malgré son statut de figure majeure du jazz international, Davis accepte une résidence au club du Vieux-Montréal à la suite d’un appel direct de son gérant à Charles « King » Burke. L’entente proposée — un engagement de dix jours pour un cachet global de 10 000 $ — surprend Burke par son ampleur autant que par la simplicité du geste : amener l’un des groupes les plus influents du moment dans un club encore profondément ancré dans une économie locale et communautaire. [18]
La formation réunie pour l’occasion frappe par son calibre. Autour de Miles Davis gravitent des musiciens appelés à redéfinir le langage du jazz moderne, dont Tony Williams à la batterie et Herbie Hancock au piano. Burke racontera plus tard son incrédulité devant l’arrivée d’un tel groupe dans son établissement : une scène internationale concentrée, pour quelques soirs, dans l’intimité enfumée du Black Bottom. [18]
Au fil de la résidence, la relation entre les musiciens et le lieu dépasse le simple cadre professionnel. La cuisine du Black Bottom — ribs, pois à œil noir, plats de soul food — devient un point de ralliement quotidien pour le groupe, qui partage les repas dans une atmosphère de familiarité rare pour une tournée de ce niveau. Au moment de régler l’addition, Burke refuse catégoriquement de faire payer Davis, affirmant que nourrir son idole constitue un privilège plutôt qu’un service rendu. [19]
Touché par cette hospitalité, Miles Davis confie à Burke qu’en des années de carrière, aucun club ne les avait accueillis avec un tel respect. Il l’invite alors personnellement à venir le retrouver à New York, scellant un lien fondé sur une reconnaissance mutuelle entre artiste et hôte. Cet épisode illustre avec force la singularité du Black Bottom : un lieu où la musique, la table et la dignité de l’accueil forment un tout indissociable. [18]
Monk, Blakey, Waters : la salle comme laboratoire
Parmi les engagements remarqués à l’adresse du Vieux-Montréal figure une formation associée à Thelonious Monk, réunissant Paul Jeffrey au saxophone ténor, Larry Ridley à la contrebasse et Thelonious Monk Jr. à la batterie. Ridley est salué pour la puissance de son swing, tandis que Jeffrey, ténor à l’énergie soutenue, occupe le centre de plusieurs chorus marquants. [9]
Une autre formation de premier plan est menée par Art Blakey, entouré de Woody Shaw à la trompette, Billy Harper au saxophone ténor, George Cables au piano et Scotty Holt à la contrebasse. Le jeu collectif, tendu et énergique, s’inscrit dans la tradition du hard bop tout en conservant une fraîcheur qui maintient l’attention du public sur la durée des sets. [10]
Le Black Bottom revendique alors un « jazz d’aujourd’hui », où le langage moderne dialogue avec des influences rock et R&B, ainsi qu’avec des textures plus expérimentales parfois décrites comme un « son spatial ». L’authenticité y prime sur le prestige : la qualité la plus recherchée chez les musiciens demeure la sincérité. [7]
L’ouverture du Black Bottom à des formes apparentées au jazz se manifeste également par la venue de Muddy Waters. Associée au blues de Chicago, sa formation complète — guitare, piano, basse, batterie et harmonica — est décrite comme une expérience intensément sensorielle, où l’énergie de la musique circule du sol jusqu’au corps du public, abolissant toute distance entre la scène et la salle. [11]
5. Nelson Symonds & les jams
Une présence qui fait école
La réputation du Black Bottom repose en grande partie sur une présence : Nelson Symonds. Guitariste résident pendant plus de cinq ans, il incarne l’âme musicale du lieu. Son jeu incandescent attire nuit après nuit les musiciens montréalais comme les visiteurs de passage, venus prolonger la soirée jusqu’à l’aube dans l’arène informelle des jam sessions.
Dès les débuts du club, Symonds devient bien plus qu’un simple musicien en résidence. Il en façonne l’identité au point d’en devenir l’emblème vivant. Guitariste décrit comme extraordinaire par ses pairs, il confère au Black Bottom une aura particulière, faite de respect, d’attente et d’exigence. Son départ ultérieur vers New York sera perçu comme l’issue naturelle d’une stature artistique devenue trop vaste pour rester confinée à une seule scène locale. [12]
La mécanique des nuits : trois soirs par semaine
À l’époque de la première adresse, rue Saint-Antoine, Nelson Symonds occupe une place centrale dans la vie quotidienne du club. Il y joue régulièrement, jusqu’à trois soirs par semaine, et demeure au cœur des jams nocturnes. Ces nuits attirent des musiciens de passage à Montréal — décrits comme des « jazz greats » venus « dig the scene » — qui se joignent spontanément aux sessions, renforçant la réputation du Black Bottom comme carrefour musical nocturne. [8]
Un parcours atypique
Le parcours de Symonds se distingue par son caractère atypique. Il ne se consacre pleinement au jazz qu’au début des années 1950, après des expériences dans d’autres circuits musicaux. Arrivé à Montréal, il choisit l’immersion plutôt que la carrière balisée, privilégiant la continuité du jeu, la scène et la rencontre, au détriment de la notoriété ou de l’enregistrement systématique. [8]
Africville → Montréal : apprentissage par les scènes
Originaire d’Africville, à Halifax, Nelson Symonds arrive à Montréal dans les années 1950 et se forge une réputation par contact direct avec les musiciens et les scènes locales. Autodidacte, il affine son langage musical au contact de figures majeures du jazz moderne, dont Art Farmer, Benny Golson et Pepper Adams, fréquentant assidûment les clubs de la ville comme autant de lieux d’apprentissage. [14]
« Oscar Peterson de la guitare »
La longévité et la popularité du Black Bottom sont indissociables de cette présence. Le jeu de Symonds, reconnu pour sa technique impeccable et son inspiration puissante, lui vaut d’être comparé à un véritable Oscar Peterson de la guitare. Courtisé par de grandes figures du jazz américain et invité à se joindre à leurs formations pour des tournées aux États-Unis, il choisit néanmoins de demeurer à Montréal. Ses solos attirent au Black Bottom des amateurs de jazz venus de partout, consolidant la réputation du club comme lieu d’excellence autant que de liberté. [1]
6. Suite & héritage
Après la fermeture : un chapitre qui se referme à Vancouver
Au tournant des années 1970, le Black Bottom poursuit sa route à la rue Saint-Paul Est, fidèle à son rythme nocturne et à son public, avant de disparaître progressivement du paysage montréalais et de céder la place à Nuit Magique. Après la fermeture du club, Charles Burke quitte Montréal et s’installe à Vancouver, où il travaille comme charpentier, refermant discrètement un chapitre majeur de la vie nocturne montréalaise. [5]
Continuité : mêmes musiciens, même esprit
Le déménagement dans le Vieux-Montréal ne marque toutefois aucune rupture idéologique. Burke refuse explicitement le sensationnalisme et revendique une continuité fondée sur la musique, les musiciens et le public. La clientèle de la rue Saint-Antoine suit naturellement le Black Bottom à sa seconde adresse, précisément parce que l’esprit du lieu demeure intact : même exigence, même chaleur, même refus de l’artifice. [12]
Un lieu hybride : règles pratiques, réalité vécue
Le Black Bottom est aussi décrit comme un espace de vie nocturne prolongée, où les usages débordent les contraintes officielles. Bien que la cuisine ferme à 23 h, l’ambiance du bar — ouvert jusqu’aux petites heures — demeure propice aux repas tardifs improvisés, dans un environnement saturé de musique, de fumée et de conversations. Cette tension constante entre règles pratiques et réalités vécues illustre le caractère hybride du lieu. [13]
Burke : un club comme organisme vivant
Le parcours de Charles Burke s’inscrit dans une trajectoire marquée par des origines modestes. Issu du quartier Saint-Henri, il quitte l’école très jeune et travaille comme porteur de bagages afin de subvenir aux besoins de sa famille. Fier de son héritage afro-caribéen et de ses ancêtres jamaïcains affranchis, Burke conçoit le Black Bottom comme un établissement profondément ancré dans son époque. Pour lui, le jazz n’est jamais figé : il évolue au même rythme que la conscience afro-américaine et les transformations sociales qui l’accompagnent. [1]
Un réseau d’entrepreneurs noirs du nightlife
Sa démarche s’inscrit également dans un réseau d’entrepreneurs noirs du nightlife montréalais. Burke exprime un respect explicite pour Rufus Rockhead (Rockhead’s Paradise), modèle d’un commerce durable et intègre. L’idéal revendiqué est celui d’un établissement « correct » : un lieu fiable, où l’on récupère un portefeuille égaré, où l’accueil est constant et où l’on évite toute forme de sensationnalisme. Cette éthique explique pourquoi la clientèle de la première adresse continue de fréquenter la seconde, rue Saint-Paul Est, sans rupture. [7]
Symonds : la musique avant la carrière
Malgré des possibilités d’engagement à l’extérieur du pays, Nelson Symonds demeure quant à lui profondément ancré à Montréal. Son refus de céder à une logique de carrière internationale au détriment de la musique elle-même éclaire son rôle au Black Bottom : celui d’un musicien présent, constant, davantage préoccupé par le jeu que par la reconnaissance. [14]
Le contexte : du réseau de clubs aux institutions
Le déclin du Black Bottom s’inscrit enfin dans une transformation plus large de la scène jazz montréalaise. Après l’âge d’or des années 1950, marqué par une concentration exceptionnelle de clubs et une vie nocturne foisonnante, les décennies suivantes voient le jazz se spécialiser, se professionnaliser et se déplacer vers les festivals, les grandes salles et les institutions culturelles. Cette mutation fragilise le réseau des clubs permanents, confrontés à la hausse des cachets, à la diminution du public régulier et à l’évolution des goûts musicaux. [15]
Le Black Bottom demeure pourtant un lieu fondateur dans l’histoire du jazz montréalais : incubateur de talents, espace communautaire, laboratoire nocturne de l’improvisation et refuge des musiciens. Plus qu’un club, il subsiste comme une mémoire vivante, inscrite dans les corps, les récits et les nuits de la ville.
7. Notes & sources
-
« Rendez-vous des grands du jazz », La Presse, section Perspectives,
29 mars 1969, p. 12–14, texte de Pol Chantraine.
Article de fond consacré au Black Bottom à la fin de sa période la plus influente. Source centrale pour la compréhension du lieu : conditions matérielles d’ouverture, fonctionnement nocturne, rôle du club comme after-hours fréquenté par les musiciens, description du voisinage de la Petite-Bourgogne, expropriation de 1967, réouverture rue Saint-Paul Est, évolution stylistique vers le soul-jazz et importance déterminante de Nelson Symonds. Le texte constitue également l’un des rares portraits détaillés de Charles Burke publiés dans la presse montréalaise de l’époque. -
John Gilmore, Une histoire du jazz à Montréal, Montréal, Éditions du Trécarré,
1988.
Ouvrage de référence retraçant l’implantation et le développement du jazz à Montréal. Utilisé ici pour corroborer les caractéristiques générales du Black Bottom : absence de permis d’alcool, prix d’entrée modique, importance des jam sessions, rôle du club dans la communauté noire montréalaise et dans l’écosystème nocturne des musiciens professionnels. -
« La plus vieille boîte de jazz déménage… », Le Petit Journal,
14 avril 1968.
Article annonçant la fermeture forcée du Black Bottom sur la rue Saint-Antoine Ouest et sa relocalisation imminente dans le Vieux-Montréal. Source utilisée pour confirmer la chronologie de l’expropriation liée aux programmes de rénovation urbaine de la Petite-Bourgogne et la continuité des activités sous une nouvelle adresse. -
« The Night Crowd’s Inn », The Montreal Star, 27 mai 1978.
Article anglophone documentant la transformation du lieu après la fermeture du Black Bottom et son exploitation ultérieure sous le nom Nuit Magique. Sert à établir la continuité spatiale du site et sa persistance comme lieu de sociabilité nocturne dans le Vieux-Montréal. -
« Charles Burke and the Black Bottom », Boppin.com,
publié en avril 2006.
Témoignage secondaire et rétrospectif consacré à Charles Burke après la fermeture définitive du Black Bottom. Utilisé ici avec prudence pour documenter les activités ultérieures de Burke (déménagement à Vancouver, travail comme charpentier), en complément des sources contemporaines. -
Wes Montgomery, témoignage filmé (entrevue), YouTube.
Source audiovisuelle largement citée dans l’historiographie orale du jazz montréalais. La déclaration de Montgomery contribue à la réputation posthume de Nelson Symonds et illustre la reconnaissance informelle dont jouissait le guitariste auprès de musiciens américains de premier plan. Voir l’entrevue. - Herbert Aronoff, « Charlie Burke’s going for broke—the nice way », The Gazette (Montréal), samedi 20 juin 1970, p. 39. Article de portrait et de reportage consacré à Charles Burke et au Black Bottom (adresse rue Saint-Paul Est), documentant la capacité (~150 places), l’orientation musicale (jazz, rock, R&B), des artistes mentionnés (dont Woody Herman, Roland Kirk, Tony Williams), la présence scénique de Burke (batterie; trio Spirit & Truth), ainsi que l’éthique commerciale revendiquée et les liens avec Rufus Rockhead.
- Marilyn Beker, « Nelson Symonds, jazzman: it’s the playing that counts », The Gazette (Montréal), samedi 20 mars 1971, p. 42 (photo : Earl Kowall). Portrait de Nelson Symonds (alors associé à La Bohème, rue Guy) contenant des éléments sur sa place au Black Bottom (régularité des prestations, jam sessions avec des musiciens de passage), ainsi qu’une citation attribuée à John Coltrane.
- Herbert Aronoff, « True genius at work », The Gazette (Montréal), 30 décembre 1971. Chronique/compte rendu d’un engagement de Thelonious Monk au Black Bottom (rue Saint-Paul Est, Vieux-Montréal), mentionnant une résidence de six jours, trois sets par soir (sold-out) et décrivant la formation (Paul Jeffrey, Larry Ridley, Thelonious Monk Jr.).
- Herbert Aronoff, « Art Blakey spreads the jazz message », The Gazette (Montréal), mercredi 12 mars 1969, p. 45. Compte rendu de l’ouverture d’un engagement d’Art Blakey & The Jazz Messengers au Black Bottom (22 St. Paul Street East), décrivant l’ambiance de la salle, le répertoire et la formation (Woody Shaw, Billy Harper, George Cables, Scotty Holt), ainsi que la durée annoncée de la série de concerts.
- Dick MacDonald, « Experiencing animal vitality in blues performance », The Gazette (Montréal), 11 juin 1969. Compte rendu d’un engagement de Muddy Waters au Black Bottom (rue Saint-Paul), décrivant l’atmosphère du club, l’expérience sensorielle du public et la formation accompagnatrice (dont Paul Oscher à l’harmonica).
- Jean-Claude Germain, « La plus vieille boîte de jazz déménage dans l’East Side : “Adieu rue Saint-Antoine !” », Le Petit Journal (Montréal), semaine du 14 avril 1968. Article de transition documentant la fermeture de la première adresse du Black Bottom, le déménagement vers la rue Saint-Paul Est, la position idéologique de Charles Lovince Burke, et le rôle central de Nelson Symonds dans l’identité musicale du club.
- « Le Black Bottom — 22 St. Paul Street East », The Gazette (Montréal), chronique gastronomique, [date à préciser]. Critique du restaurant du Black Bottom décrivant le décor intérieur, les horaires, la cuisine soul food, les prix et l’usage nocturne du lieu à la seconde adresse.
- Marie-Claude Ducas, « Carte-souvenirs — Nelson Symonds, le guitariste de l’ombre », La Presse (Montréal), 1er juin 1987, cahier MTL. Portrait biographique retraçant les origines, le parcours montréalais, les lieux fréquentés (dont le Black Bottom) et la posture artistique de Nelson Symonds.
- « De l’âge d’or des années 50 aux fatales années 70 », La Presse Plus, La Presse (Montréal), 9 juin 1984. Article de synthèse retraçant l’évolution du jazz à Montréal, de l’après-guerre à la fin des années 1970, et analysant les causes structurelles du déclin des clubs de jazz.
- Elizabeth Francis, « He’s the King. King Burke », The Montreal Star, samedi 10 mai 1969. Portrait approfondi de Charles « King » Burke retraçant son parcours, sa vision du jazz, l’expropriation de la rue Saint-Antoine, l’ouverture du Black Bottom rue Saint-Paul Est en février 1968 et l’évolution esthétique du club vers des formes musicales contemporaines.
- Anna Stephens, « Cooking Soul takes heart », The Gazette (Montréal), lundi 24 février 1969. Reportage consacré à la cuisine soul servie au Black Bottom, documentant le rôle de la restauration dans l’identité sociale et quotidienne du lieu.
- Témoignage de Charles « King » Burke dans une entrevue vidéo retraçant l’engagement de Miles Davis au Black Bottom (Montréal, 1968), incluant les modalités du contrat, la composition du groupe et les relations entre les musiciens et le propriétaire du club. Source audiovisuelle : YouTube, consultée en 2026.
L’ensemble des informations présentées dans cette fiche repose sur des sources journalistiques contemporaines, des ouvrages historiques de référence et des témoignages rétrospectifs recoupés. Les descriptions de l’ambiance, des pratiques musicales et du rôle social du Black Bottom s’inscrivent dans une démarche de contextualisation patrimoniale visant à restituer la place du lieu dans l’histoire du jazz montréalais et de la communauté noire de la ville.



