Black Orchid Casino (Montréal)
Cabaret-restaurant situé à l’étage au-dessus du Dunn’s Famous Delicatessen, au cœur de la rue Sainte-Catherine Ouest, le Black Orchid Casino est en activité de 1958 à 1965 environ. Présenté à son ouverture comme l’un des plus beaux cabarets-restaurants du monde, il succède à un club de jazz moderne éphémère, le Birdland (Dunn’s), inauguré en février 1958 à l’intérieur du deli, à la même adresse du 892, rue Sainte-Catherine Ouest. De la poésie beat de Leonard Cohen aux grandes revues afro-américaines telles que la Idlewild Revue, en passant par les formations de Maury Kaye et le contrebassiste Charlie Biddle, l’ensemble Birdland/Black Orchid constitue un jalon important de l’histoire du jazz et du cabaret montréalais, avant d’être impliqué dans plusieurs affaires retentissantes liées aux lois sur les boissons alcoolisées.
1. Présentation
Le Black Orchid Casino ouvre officiellement ses portes le 27 juin 1958, à l’étage au-dessus du Dunn’s Famous Delicatessen, alors que la rue Sainte-Catherine Ouest est l’un des principaux axes de la vie nocturne montréalaise. Une photo-article de juin 1958 décrit le nouveau cabaret comme étant « slated to be one of the world’s most beautiful cabaret restaurants », situé « next door to the Capitol Theatre » et bénéficiant de l’orchestre du pianiste de jazz Maury Kaye pour fournir la musique du spectacle et de la danse. [2]
Cabaret-restaurant à la fois chic et accessible (souvent annoncé « no cover – no minimum »), le Black Orchid se distingue par ses revues importées des États-Unis, par l’accueil d’artistes noirs (chanteurs, danseurs, musiciens) et par la présence de vedettes locales et internationales de jazz, variété et humour. Il s’inscrit ainsi dans la lignée des grands cabarets montréalais de l’après-guerre, tout en reflétant les tensions sociales et réglementaires de l’époque (lois sur l’alcool, moralité publique, racisme envers les artistes afro-américains).
2. Birdland (Dunn’s) & genèse du Black Orchid
Quelques mois avant l’ouverture du Black Orchid, le restaurant Dunn’s lance un club de jazz moderne à l’intérieur même de son établissement, baptisé Birdland, en référence explicite au célèbre club new-yorkais. Selon une annonce du Gazette du 1er février 1958, le lieu se veut un « modern music room » du quartier des théâtres, avec ouverture officielle le 3 février 1958 et le septet de Maury Kaye comme groupe maison. [18]
Le Birdland adopte une esthétique résolument contemporaine : affiches abstraites, éclairage tamisé, mobilier sobre et accent mis sur le modern jazz (bop, cool, arrangements complexes). L’espace attire rapidement mélomanes, étudiants, écrivains et acteurs du milieu théâtral du centre-ville. Une soirée par semaine est dédiée à la poésie beat, avec lectures accompagnées par un ensemble jazz, dans l’esprit des clubs de Greenwich Village.
La Montreal Jazz Society, fondée au printemps 1958, choisit le Birdland comme l’un de ses lieux de prédilection pour forums, conférences et soirées éducatives, dans l’objectif de fédérer musiciens, étudiants et amateurs autour du développement du jazz moderne à Montréal. [19]
Leonard Cohen, alors jeune poète montréalais, y tient un segment régulier intitulé « Poet’s Corner », présenté « nightly on the stroke of 12 » selon une annonce du 14 mars 1958 : il y lit ses textes accompagnés par le groupe de Maury Kaye, ce qui fait du Birdland l’un des tout premiers lieux documentés où Cohen se produit en public dans un contexte nocturne jazz-poésie. [20]
Un article rétrospectif de 1988 sur la scène jazz de 1958 cite, parmi les musiciens ayant gravité autour du Birdland ou de sa sphère, Bob Roberge, Walter Boudreau, Fred McHugh, Bill Goddard, Henry Spanier, Willie Dennis et d’autres membres de la jeune génération jazz montréalaise. [19]
Le Birdland demeure toutefois une expérience relativement brève. Dès le mois de juin 1958, les annonces mettent plutôt de l’avant un cabaret-restaurant agrandi, situé à l’étage au-dessus de Dunn’s et rebaptisé Black Orchid Casino, avec Maury Kaye toujours au cœur de la musique du lieu. Le passage du Birdland au Black Orchid illustre ainsi la transition d’un modern jazz room intimiste à un supper-club plus ambitieux, misant sur les grandes revues et les vedettes de variété, tout en conservant un lien fort avec le jazz moderne et les artistes locaux, à la même adresse du 892, rue Sainte-Catherine Ouest.
3. Bâtiment & organisation des lieux
Les articles de presse situent le Black Orchid Casino au 892, rue Sainte-Catherine Ouest, « next door to the Capitol Theatre » et « above Dunn’s on Ste. Catherine St. ». [1], [2], [17] Les annonces du Birdland (Dunn’s) au début de 1958 se rattachent au même restaurant Dunn’s et au même îlot du 892, rue Sainte-Catherine Ouest, confirmant la continuité entre le club de jazz intérieur (Birdland) et le cabaret-restaurant à l’étage (Black Orchid).
Le Black Orchid comporte au moins deux espaces distincts :
- La salle principale, avec scène, où se tiennent les revues, numéros de comédie, concerts et spectacles de danse, accompagnés par l’orchestre de Maury Kaye puis d’autres formations.
- Une salle adjacente surnommée le Celebrity Room, où se produit le trio de Collie Ramsey, offrant une ambiance plus intime. [4]
Les publicités mettent en avant des services de stationnement gratuit avec voiturier (« Our doorman will park your car ») et des dîners du dimanche en famille, avec menu steak au charbon et tarifs spéciaux pour les enfants. [3]
4. Programmation & revues (1958–1965)
4.1. Année d’ouverture (1958)
La première saison est marquée par la présence de vedettes de disques et de télévision :
- Ames Brothers, annoncés comme têtes d’affiche de l’ouverture du 27 juin 1958, accompagnés par l’orchestre de Maury Kaye. [2]
- The Four Lads, groupe vocal canadien associé à Columbia Records, invités pour des dîners-spectacles du dimanche puis pour une réouverture le 1er septembre 1958, avec distribution de leur disque The Enchanted Island aux premiers couples. [3]
Une chronique d’août 1958 détaille une programmation typique du cabaret : Harvey Norman & Stanley Dean (duo comique), la chanteuse Ruth Walker, le duo de danse Kit Kats, l’orchestre de Maury Kaye pour la musique de spectacle, celui de Peter Barry comme formation de danse, le maître de cérémonie chanteur Kim Irwin et le Collie Ramsey Trio au Celebrity Room. [4]
4.2. Revues afro-américaines & « Smart Affairs of 1959 »
En avril 1959, le Black Orchid annonce une nouvelle « policy » artistique en accueillant la Creole Beige Revue, produite par Larry Steele, présentée comme son édition intime de Smart Affairs of 1959. La troupe comprend notamment :
- Sir Lionel Beckels (modern dance impressionist)
- Cook & Brown (zany comedy stars)
- Vi Kemp (contorsionniste)
- Blondell Cooper (sultry siren of song)
- Le corps de ballet des Creole Beige Beauties
- L’orchestre de Frank Costi
- Les Strong Bros. en attraction supplémentaire
4.3. Idlewild Revue (1960–1962)
À partir de 1959–1960, le Black Orchid devient l’un des hôtes montréalais de la célèbre Idlewild Revue, revue afro-américaine associée au complexe de villégiature noir d’Idlewild (Michigan) et à des tournées nord-américaines.
- 1960 – « 1960 Idlewild Revue » (publicité novembre 1959) : production d’Arthur Bragg, présentant notamment les chanteurs Arthur Prysock et Jennie Turner, un ensemble de danseuses et l’orchestre de Count Belcher, pour un total de 31 artistes. [6]
- 1961 – « Idlewild Revue of 1961 » : nouvelle tournée signée Arthur Bragg, toujours avec Prysock, les Harlem Bros., les Braggettes, les Four Tops (groupe de danse), Mona Desmond, les Fiesta Dolls et l’orchestre de Choker Campbell. Deux spectacles par soir, trois les vendredis-samedis, horaires spéciaux le dimanche. [7]
- 1961 – « Fabulous 1962 Idlewild Revue » (publicité septembre 1961) : annoncée comme « 1st time in Montreal » avec un cast de 40, présentée au Black Orchid du 22 septembre au 1er octobre 1961. [8]
4.4. Déclin & fermeture
Un article de 2020 sur Dunn’s rappelle que, malgré le succès des revues Idlewild, la vague des grands cabarets décline au début des années 1960, menant à la mise en vente du Black Orchid en avril 1963 puis à sa fermeture vers 1965. [14], [15]
5. Raids & affaires judiciaires
5.1. Raid du 17 août 1960
Le 17 août 1960, la police provinciale mène un raid simultané sur plusieurs clubs et lounges montréalais. Les articles du Montreal Star précisent qu’un nombre important de personnes sont arrêtées dans « le restaurant Dunn’s et les locaux du Black Orchid à l’étage ». [9]
Vingt-quatre délégués d’un congrès grec AHEPA, dont plusieurs femmes, sont appréhendés dans le club au-dessus du delicatessen; les autorités reconnaîtront ensuite qu’ils ignoraient les lois locales et seront libérés « in good faith ». La valeur des boissons saisies lors de l’opération, tous établissements confondus, est estimée à 18 000 $. [9]
5.2. L’affaire du « semi-rosé » (1961–1964)
Entre 1961 et 1963, le Black Orchid est au cœur d’un procès très médiatisé. Des analyses chimiques réalisées sur des boissons servies aux hôtesses montrent que les « semi-rose specials » ne sont en réalité que de la limonade colorée : « nothing more than colored lemonade, without even one part of alcohol in one thousand parts of liquid ». [10]
Vendues 1,60 $ l’unité, ces boissons rapportent 1,10 $ à la caisse du club, tandis que 0,50 $ est remis directement à l’hôtesse pour laquelle le client les achète. Une hôtesse se voit attribuer un record de 185 “specials” bus en une soirée, ce qui aurait été impossible si les boissons avaient été alcoolisées. [10]
Les chiffres présentés en cour indiquent que le Black Orchid a vendu 24 753 de ces boissons durant l’année 1961, générant environ 40 000 $ de revenus pour seulement 380 $ d’achats de vin. [12] Le propriétaire Myer Dunn témoigne qu’il a d’abord réduit la quantité de vin dans les boissons puis éliminé complètement toute trace d’alcool, parlant d’une « house policy » visant à garder les hôtesses sobres pendant le service. [11], [12]
Plusieurs employés, dont le gérant Frank Calabro, une hôtesse et un barman, sont accusés de complot et fraude. Après un procès très suivi, les accusations de « fake drinks » sont finalement rejetées en avril 1964. [13]
6. Charlie Biddle & artistes noirs
Dans deux longues entrevues accordées à The Gazette, le contrebassiste Charlie Biddle cite le Black Orchid parmi les clubs importants où il a joué à Montréal dans les années 1950–1960, aux côtés du Black Bottom, de Lindy’s, du Penthouse et du Château Charles. [16], [17]
Hustak rappelle que ces clubs constituaient un réseau essentiel pour les musiciens noirs de la ville, à une époque où certains établissements du centre-ville imposaient encore des restrictions implicites ou explicites à la clientèle et aux artistes afro-américains. Le Black Orchid, en accueillant des revues afro-américaines et des formations jazz mixtes, apparaît comme l’un des lieux plus ouverts de ce réseau.
7. Chronologie synthétique
- 1927–1955 — Myer Dunn développe son réseau de restaurants, culminant avec l’ouverture du Dunn’s Famous Delicatessen au 892, Sainte-Catherine Ouest (1955). [15]
- 1er février 1958 — Annonce du Birdland (Dunn’s), présenté comme un « modern music room » à l’intérieur du deli, au 892, rue Sainte-Catherine Ouest. [18]
- 3 février 1958 — Ouverture du Birdland avec le septet de Maury Kaye. [18]
- 14 mars 1958 — Annonce « Poet’s Corner featuring Leonard Cohen », segment présenté « nightly on the stroke of 12 » au Birdland. [20]
- Printemps 1958 — La Montreal Jazz Society tient forums et activités au Birdland, qui devient un haut lieu du modern jazz montréalais. [19]
- 16 juin 1958 — Article annonçant le projet du Black Orchid Casino, décrit comme l’un des plus beaux cabarets-restaurants au monde, avec Maury Kaye à la musique. [2]
- 27 juin 1958 — Ouverture officielle du Black Orchid avec les Ames Brothers et Maury Kaye. [1]
- 1958–1959 — Programmation variée (humoristes, chanteurs, revues) ; arrivée de la Creole Beige Revue / Smart Affairs of 1959. [4], [5]
- 1960–1962 — Passage répété des revues Idlewild d’Arthur Bragg, avec cast de 31 à 40 artistes. [6], [7], [8]
- 17 août 1960 — Raid policier touchant Dunn’s et le Black Orchid; arrestation de délégués grecs et saisie d’alcool. [9]
- 1961 — Année de vente record de « semi-rosé » (24 753 boissons). [10]
- 1963 — Début du procès sur les boissons « semi-rosé »; mise en vente du Black Orchid. [11], [14]
- 30 avril 1964 — Abandon des accusations de « fake drinks ». [13]
- Vers 1965 — Fermeture du Black Orchid, dans un contexte de déclin du modèle cabaret. [15]
- Années 1980–1990 — Charlie Biddle retrace son parcours et cite le Black Orchid comme l’un des clubs marquants de sa carrière montréalaise. [16], [17]
- 1988 — Une rétrospective sur le jazz montréalais de 1958 rappelle le rôle du Birdland, de la Montreal Jazz Society et des jeunes musiciens (Roberge, Boudreau, etc.). [19]
8. Notes & sources
- « Opening Friday June 27 Black Orchid Casino », The Gazette, 25 juin 1958.
- « Discuss Black Orchid Opening », The Gazette, 16 juin 1958, p. 3.
- Publicités pour les dîners du dimanche et les Four Lads, The Gazette, été 1958.
- Chronique-spectacle mentionnant Harvey Norman, Stanley Dean, Ruth Walker, Kit Kats, Maury Kaye, Peter Barry, Kim Irwin et Collie Ramsey, The Gazette, 9 août 1958, p. 24.
- Publicité « Creole Beige Revue — Smart Affairs of 1959 », The Montreal Star, 4 avril 1959, p. 28.
- Publicité « Arthur Braggs’ 1960 Idlewild Revue », The Gazette, 12 novembre 1959, p. 13.
- Publicités « Idlewild Revue of 1961 », The Gazette, 3 et 5 octobre 1960, p. 11 et 12.
- Publicité « Fabulous 1962 Idlewild Revue », The Montreal Star, 18 septembre 1961, p. 28.
- « 24 Greek Visitors Released Following Night Club Raid » et « Raid », The Montreal Star, 17 août 1960, p. 3–4.
- Malcolm Daigneault, « Drinks Served to Hostess Proved Colored Lemonade », The Gazette, 24 octobre 1963, p. 21.
- « Hostesses Kept Sober », The Gazette, 25 octobre 1963, p. 17.
- Stewart Neers, « Club Owner Explains Drinks Without “Kick” », The Montreal Star, 25 octobre 1963, p. 2.
- « Fake drinks charges dismissed », The Montreal Star, 30 avril 1964.
- « Black Orchid Cabaret for sale », The Montreal Star, 4 avril 1963.
- Article de synthèse sur Dunn’s et le Black Orchid, Journal de Montréal, 4 janvier 2020.
- Alan Hustak, « Charlie Biddle: The story of a Montreal jazz institution », The Gazette, 25 février 1984, p. 29.
- Alan Hustak, « Biddle in his prime », The Gazette, 28 juillet 1998, p. 15.
- The Gazette, 1er février 1958 — annonce d’ouverture du Birdland (Dunn’s), présenté comme « modern music room » à l’intérieur du deli au 892, rue Sainte-Catherine Ouest.
- The Gazette, 14 janvier 1988 — rétrospective sur la scène jazz de 1958 (Len Dobbin, « Jazz Notes »), mentionnant le Birdland, la Montreal Jazz Society et les musiciens associés.
- The Gazette, 14 mars 1958 — annonce « Thank You / Maury Kaye & his 7 Kayers / Poet’s Corner featuring Leonard Cohen », confirmant la présence quotidienne de Leonard Cohen à minuit au Birdland.

