Café André / Laugh-In / Tommy’s (Montréal)
Ensemble de salles emblématiques situées au 2077, rue Victoria (aujourd’hui avenue du Docteur-Penfield), près de l’université McGill, ayant accompagné la transformation de la vie nocturne montréalaise, du jazz et de la chanson au folk, puis au rock psychédélique et aux grands groupes canadiens des années 1970.
1. Présentation générale
Le Café André et ses avatars successifs, le Laugh-In puis le Tommy’s, forment l’un des complexes de divertissement les plus importants de la colline de McGill. Ce petit bar-restaurant ouvert dans les années 1950 évolue rapidement en un lieu à étages aux identités distinctes : au rez-de-chaussée, cabaret et restaurant ; au deuxième étage, boîte à chanson, revue musicale, puis club psychédélique et salle de rock.
Situé à quelques pas du campus universitaire, le 2077 Victoria attire à la fois étudiants, artistes, journalistes et musiciens professionnels. De Penny Lang à Mashmakhan, d’April Wine aux visiteurs de passage comme The Doors ou Blood, Sweat & Tears, une grande partie de l’histoire folk et rock canadienne s’est écrite entre ses murs.
2. Origines jazz & cabaret (années 1950)
Les premières traces du Café André remontent au moins à 1955, voire à 1957, alors qu’une publicité du Montreal Star annonce des soirées de jazz moderne : le « Modern Jazz Quintet » se produit au 2077 Victoria, « from 9:30 P.M. till closing », avec un droit d’entrée variant entre 1,00 $ et 1,50 $ et sans carte de membre obligatoire.
Le lieu se positionne d’emblée comme un cabaret musical accessible, à mi-chemin entre le club de jazz et le café-concert de quartier. Sa clientèle est composée d’employés du centre-ville, d’étudiants et d’habitués de la scène nocturne de Victoria Street.
2.1 L’Ardoise : le cabaret des « enfants sages » (1959)
En septembre 1959, un nouvel espace nommé L’Ardoise ouvre au rez-de-chaussée du Café André. Un article de La Patrie du dimanche le décrit comme « le cabaret des enfants sages », un lieu pour les amateurs de bons mots, chansons, poèmes, imitations, sketches et dessins humoristiques. L’Ardoise est explicitement situé « au rez-de-chaussée du Café André, à 2077 Victoria », présenté comme un cabaret urbain tourné vers l’esprit, la satire et le dessin (Normand Hudon y est cité comme figure centrale).
2.2 Uptempo / Uptempo 60 (upstairs)
À la même période, l’étage supérieur du bâtiment se spécialise dans des revues musicales. Les annonces de décembre 1959 dans la presse anglophone mentionnent « UPSTAIRS at Café André – Uptempo 60 », une revue off-beat présentée en deux spectacles chaque soir, tandis que L’Ardoise occupe le rez-de-chaussée (« DOWNSTAIRS at Café André »). Le lieu fonctionne déjà comme un petit complexe : jazz, humour et revue coexistent dans un même bâtiment.
3. « The Shrine » : chanson & folk (années 1960)
Dans les années 1960, le Café André se transforme progressivement en un des plus anciens clubs de musique folk de Montréal, tout en conservant une programmation de chanson et de cabaret. Pour plusieurs générations d’étudiants de McGill, l’endroit est connu sous le surnom de « The Shrine », clin d’œil à l’oratoire du frère André.
3.1 Boîte à chanson & revues
En avril 1963, la revue Télé-radiomonde signale l’ouverture d’une « nouvelle boîte à chansons » au Café André, mettant en vedette la chanteuse Irina Ketty. Le texte souligne la localisation sur la rue Victoria et confirme le rôle du Café André comme salle de chanson francophone en plus de sa programmation jazz / cabaret.
En février 1966, un photoreportage de Télé-radiomonde présente la boîte de Gaétane Létourneau au Café André, montrant l’endroit comme une scène de variétés où se croisent animateurs de télévision, humoristes, chanteurs et personnalités du show-business montréalais.
3.2 Penny Lang et la consolidation du folk
C’est au Café André que la chanteuse folk Penny Lang, alors âgée de 21 ans, auditionne en 1963 pour son premier engagement rémunéré. Elle y chantera pendant près de trois ans, contribuant à faire du café l’un des plus anciens et des plus respectés clubs de folk de la ville.
3.3 « Note to the young and/or young at heart »
Un article du Westmount Examiner (7 mai 1965) s’adresse aux étudiants et jeunes d’esprit : le Café André sur Victoria Street, « connu affectueusement comme The Shrine », y est cité comme un lieu où l’on peut entendre « some of the best folk-singing we have heard this side of Pete Seeger ». On y souligne particulièrement le talent de Penny Lang, « with a marvellous ability to get the crowd to sing along with her ».
4. Le Laugh-In : laboratoire psychédélique (1968–1970)
En 1968, le bar situé à l’étage du Café André est transformé par Bob Lemm (également cofondateur de la discothèque Snoopy’s) en un club psychédélique baptisé Laugh-In. L’ouverture officielle a lieu en octobre. Le lieu propose un décor simple, parfois un peu vieillot, mais centré sur la musique : la salle peut accueillir environ 160 personnes, dont une grande proportion de musiciens et de professionnels de l’industrie.
Géré par Tom Hansen, bien connu du milieu artistique, le Laugh-In acquiert rapidement la réputation d’être l’endroit où les groupes sont le mieux traités « selon leurs propres termes » : admission modeste (1 $ la fin de semaine), liberté artistique maximale et ambiance décontractée.
4.1 Découverte de Mashmakhan
C’est au Laugh-In que le groupe montréalais The Triangle, qui prendra bientôt le nom de Mashmakhan, est découvert. Le club se spécialise dans les groupes de rock et de blues-rock locaux, offrant une scène professionnelle mais intime, idéale pour roder de nouveaux répertoires.
4.2 Un after-hours pour les grandes tournées
Le Laugh-In devient aussi un rendez-vous privilégié pour les musiciens de passage au Forum. Parmi les visiteurs cités dans les sources, on retrouve les membres de THE DOORS, STEPPENWOLF, DONOVAN, THE GUESS WHO, THREE DOG NIGHT, CHICAGO, BLOOD, SWEAT & TEARS, PROCOL HARUM et JETHRO TULL. Certains montent spontanément sur scène pour des jams improvisés, d’autres préfèrent simplement s’asseoir au bar et discuter sans être importunés.
5. Tommy’s : vitrine du rock canadien (à partir de 1970)
En novembre 1970, une importante rénovation transforme physiquement l’étage du Laugh-In. Le club, jugé jusque-là un peu décrépit, est entièrement réaménagé : nouvelle piste de danse, juke-box équipé de deux énormes haut-parleurs, banquettes murales, tables rondes, tabourets, papier peint à rayures et étoiles, éclairage revu, plafond partiellement surélevé, nouvelle entrée et scène agrandie. Le lieu rouvre sous un nouveau nom : Tommy’s.
Un supplément du Petit Journal (3 janvier 1971) rappelle que, « pour ceux qui ne le savent pas encore, le Laugh-In s’appelle maintenant Tommy ». L’article décrit la boîte, située au deuxième étage du Café André, comme le rendez-vous par excellence des musiciens, des journalistes et des amateurs de bonne musique, soulignant qu’on y présente exclusivement des groupes canadiens de qualité.
5.1 Tremplin pour les groupes canadiens
Dans un article de Dave Bist publié le 2 janvier 1971 (Sounds Like Montreal, Montreal Gazette), le Laugh-In / Tommy’s est présenté comme « le seul endroit à Montréal qui présente les meilleurs groupes de rock canadiens dans une atmosphère décontractée ». Parmi les groupes locaux et nationaux cités figurent : The Triangle / Mashmakhan, Allison Gross, Freedom, Natural Gas, Cheeque, Pops Merrily, ainsi que les groupes de l’extérieur de la ville, comme Soma, April Wine, Everyday People, Steel River, Illustration et Chilliwack.
L’auteur insiste sur la fonction cruciale de Tommy’s : vitrine pour les talents canadiens, lieu convivial mais branché, microcosme d’un Montréal en pleine mutation, où le rock national trouve enfin un espace de diffusion privilégié.
6. Après le Tommy’s & réutilisations du site
D’après la chronologie reconstituée, le Café André au rez-de-chaussée reste actif jusqu’en novembre 1972, avant d’être entièrement rénové pour devenir un restaurant grec (v. 1973–1976), puis un pub (v. 1977–mars 1979). Vers 1981, le site accueille le restaurant Chez Jean-Pierre, encore en activité au milieu des années 1980.
Une publicité du Montréal-Matin datée du 31 décembre 1971 annonce d’ailleurs l’« ouverture officielle » d’un nouveau Café André, avec deux spacieuses salles à dîner, deux bars, des soupers-spectacles pour le réveillon de la Saint-Sylvestre, une cuisine continentale et des heures d’ouverture étendues (11 h à 3 h du matin, sept jours sur sept). Cette annonce illustre la tentative de repositionner le lieu comme restaurant-cabaret de fin de soirée au tournant des années 1970.
7. Chronologie détaillée
- c. 1957 – Premières annonces connues du Café André, soirées de jazz à 2077 Victoria.
- 1959 – Ouverture du cabaret L’Ardoise au rez-de-chaussée ; upstairs, revue Uptempo / Uptempo 60.
- Début 1960s – Le Café André devient l’un des plus anciens clubs folk de la ville, tout en restant espace de cabaret et de chanson.
- 1963 – Penny Lang obtient son premier engagement professionnel au Café André, où elle chante pendant trois ans.
- 1963 – Ouverture d’une nouvelle boîte à chanson avec Irina Ketty (Télé-radiomonde).
- 1965 – Le Westmount Examiner consacre une chronique au « Shrine », surnom du Café André auprès des étudiants de McGill.
- 1966 – Reportages photo sur la boîte de Gaétane Létourneau au Café André (Télé-radiomonde).
- Octobre 1968 – Le bar upstairs devient le Laugh-In, club psychédélique géré par Tom Hansen et Bob Lemm.
- 1968–1970 – Découverte de The Triangle (futur Mashmakhan) ; passage de nombreuses vedettes rock internationales après leurs concerts au Forum.
- Novembre 1970 – Rénovation majeure ; le Laugh-In est rebaptisé Tommy’s.
- 1970–début 1970s – Tommy’s devient un tremplin pour les groupes rock canadiens (April Wine, Soma, Steel River, Chilliwack, etc.).
- 31 décembre 1971 – Annonce d’une « ouverture officielle » d’un Café André remanié, avec deux grandes salles à dîner et soupers-spectacles.
- 1973–1976 – Le rez-de-chaussée est converti en restaurant grec.
- 1977–mars 1979 – Période pub.
- 1981–mi-1980s – Le lieu devient le restaurant Chez Jean-Pierre.
8. Notes & sources
- Publicités et articles dans The Montreal Star, The Gazette, La Patrie du dimanche, Westmount Examiner, Télé-radiomonde, Le Petit Journal, Montréal-Matin, années 1957–1971 (coupures fournies par MCPA / BAnQ numérique / newspapers.com).
- Dave Bist, « Sounds Like Montreal », Montreal Gazette, 2 janvier 1971 – description détaillée du Laugh-In / Tommy’s et de son rôle pour les groupes canadiens.
- Article « Memories of the Café Andre », Montreal Gazette, témoignages sur le surnom « The Shrine », l’importance du folk et le rôle du Café André dans la carrière de Penny Lang.
- Chronologie interne MCPA (CAFÉ ANDRÉ 1959–1972 ; LAUGH-IN / TOMMY’S 1968–1970+ ; conversion en resto grec, pub, puis Chez Jean-Pierre).



