Café Rodéo / Café Lodéo (Montréal)
Ancien bar-café du bas boulevard Saint-Laurent, le Café Rodéo (1954-1970), rebaptisé Café Lodéo (1972-1987), a longtemps été un symbole de la face sombre de la Main : bagarres, fusillades et racket de « protection » dans les années 1950-60, puis bar country à décor sino-western, strip-tease et mélancolie au cœur du quartier chinois. Son histoire accompagne la transformation de la Main, d’artère dangereuse à rue « respectable ». [2], [9]
1. Présentation générale
Situé au 1050, boulevard Saint-Laurent, au coin de la rue de la Gauchetière, le Café Rodéo (1954-1970), puis Café Lodéo (1972-1987), occupe une place particulière dans l’histoire nocturne de Montréal. D’abord bar western dirigé par l’immigrant grec Nick Baktis, fréquenté par marins, durs à cuire et membres du racket de la « protection », il devient ensuite un bar country à décor chinois, propriété de King Chan et Wesley Chan, où l’Asie rencontre le Far West entre lanternes, dragons et musique western. [1], [2], [3], [9]
2. Localisation & contexte urbain
L’établissement se trouve dans le quartier chinois de Montréal, sur le bas boulevard Saint-Laurent, la « Main », à proximité de la rue de la Gauchetière et non loin du port. Cette portion de la Main est, dans les années 1950-60, l’une des zones les plus dangereuses de la ville : les policiers y patrouillent en paires, on y retrouve des corps au petit matin près des poubelles, et les nuits de débauche peuvent se terminer violemment. [3], [9]
Dans les années 1970, l’arrachage des voies de tramway et le repavage de la rue participent à une normalisation progressive du secteur, que des témoins qualifient alors de plus « respectable » qu’à l’époque du Rodéo. [9]
3. Le Café Rodéo (1954-1970)
Le Café Rodéo ouvre ses portes en 1954. Il est opéré par Nick Baktis, immigrant grec, qui en fait un bar-café à motif western : peintures de cowboys, décor Far West et surtout un panneau à l’entrée portant la mention : « Check your guns here » (« Laissez vos fusils à la porte »). Selon Baktis, ce panneau devient un puissant outil d’attraction pour les touristes et marins : les équipages de bateaux de croisière se passent l’adresse, et de nombreux passagers viennent y boire et y observer l’atmosphère du bas de la Main. [1], [3]
La réputation du Rodéo est cependant moins folklorique que violente. La presse rapporte des bagarres, des fusillades, des attaques au couteau, des vols et même la découverte de dynamite et de munitions. Le lieu est associé à des tentatives de meurtre et à plusieurs descentes policières qui font les manchettes des quotidiens montréalais au tournant des années 1960. [4], [5], [6], [7]
Le café est également un point de rencontre pour des membres de la racket de la « protection », système de crime organisé où un groupe criminel garantit, contre rémunération, une « sécurité » à des individus ou des commerces. Dans ce contexte, le Rodéo cristallise autant la mythologie du bar de durs à cuire que les réalités du crime organisé montréalais. [4], [7]
Le Café Rodéo fait finalement faillite en 1970, comme l’indique un avis de faillite publié dans la presse. [8]
4. Du Rodéo au Lodéo (1972-1987)
En 1972, le local rouvre sous un nouveau nom : Café Lodéo. Les nouveaux propriétaires, deux commerçants chinois nommés King Chan et Wesley Chan, expliquent que « Lodéo », en dialecte Taichung, signifie « Capitale du plaisir ». Le nom, plus facile à prononcer pour la clientèle chinoise que « Rodéo », conserve malgré tout un écho du passé western. [2], [9]
Le décor est largement transformé : les peintures de cowboys sont remplacées par des dragons chinois, des lanternes, des théières et divers symboles asiatiques. Cependant, l’enseigne extérieure indique toujours : « Musique western de 14h à la fermeture ». Le Lodéo devient une sorte de club bouddhiste zen western, hybride improbable où l’Asie rencontre le Far West. [9]
À l’origine, Chan souhaite proposer uniquement du divertissement chinois, mais il admet ne pas trouver suffisamment d’artistes sino-montréalais pour alimenter une programmation complète. Le Lodéo demeure ainsi un lieu chinois par son décor et sa direction, mais western par son ambiance musicale, prolongement ambivalent du Rodéo plutôt que rupture nette. [9]
Les anciens clients du Rodéo continuent d’ailleurs de fréquenter l’endroit ; plusieurs n’ont même pas remarqué le changement de nom et parlent encore du « Rodéo ». [9]
5. Ambiance, clientèle & représentations
Un portrait littéraire du Lodéo publié en 1973 insiste sur la dimension profondément mélancolique du lieu. Pour apprécier pleinement le bar, il faudrait, dit-on, être « complètement, désespérément misérable », se laisser entraîner dans la tristesse, venir seul et malheureux ; le Lodéo serait alors l’endroit où les mauvais souvenirs se tarissent, « comme des termites dans un placard ». Un lieu plus propice aux chagrins qu’aux célébrations. [9]
Dans les années 1980, le Lodéo attire surtout une clientèle masculine séduite par les danseuses du début de soirée, tandis que la musique country démarre vers 20h30 chaque soir. Certains clients affirment que le club présente les « pires et les plus bizarres spectacles » de Montréal, ce qui renforce la réputation borderline de l’établissement entre bar de quartier, cabaret érotique et curiosité nocturne. [10], [13]
6. Déclin, suspension de permis & fermeture
En 1985, la Régie des permis d’alcool décide de sévir vigoureusement contre le Lodéo. Lors d’une audience publique, il est révélé que des danseuses se mêlent à la clientèle et que des attouchements sexuels ont lieu. La Régie suspend alors le permis de l’établissement, incluant les autorisations de danses, spectacles et films, pour une période de 16 mois, jusqu’au 24 mars 1987. [11]
Après cette suspension, le Lodéo doit se contenter d’un simple permis de bar. Un policier affecté à la section de la moralité depuis douze ans témoigne que le Lodéo est le pire établissement qu’il ait vu de toute sa carrière. Cette décision porte un coup sévère à la viabilité du lieu, déjà fragilisé par les changements de la Main et de la vie nocturne montréalaise. [11]
À partir de 1987, le local cesse de fonctionner comme club : il est transformé en marché chinois Sun Hing. Plus tard, en 2007, l’immeuble est victime d’un incendie et est complètement détruit, mettant un terme définitif à l’histoire physique du Rodéo/Lodéo. [12]
7. Chronologie rapide
- 1954 — Ouverture du Café Rodéo au 1050, boulevard Saint-Laurent. [1]
- Années 1950-60 — Réputation de bar violent : bagarres, fusillades, attaques au couteau, dynamite, racket de protection. [4], [5], [6]
- 1961-1963 — Plusieurs incidents criminels font les manchettes (vols, passages à tabac, dynamite, munitions). [4], [5], [6]
- 1970 — Faillite du Café Rodéo. [8]
- 1972 — Réouverture sous le nom Café Lodéo, propriété de King et Wesley Chan ; décor sino-western. [2], [9]
- 1970s — La Main devient progressivement plus « respectable » après la transformation de la rue. [9]
- Années 1980 — Lodéo : clientèle majoritairement masculine, danseuses en début de soirée, musique country dès 20h30. [10], [13]
- 1985 — Suspension du permis (danses, spectacles, films) pour 16 mois par la Régie des permis d’alcool. [11]
- 1987 — Fin des activités du Lodéo comme club ; transformation en marché chinois Sun Hing. [12]
- 2007 — Immeuble détruit par un incendie. [12]
8. Notes & sources
- [1] Café Rodéo, Montréal-Matin, 22 décembre 1954.
- [2] Bruce Taylor, The Gazette, 23 août 1972.
- [3] The lower Main, The Gazette, 26 janvier 1963.
- [4] « La police trouve de la dynamite et des balles », La Presse, 18 juillet 1963.
- [5] « Battus dans des clubs », La Presse, 29 décembre 1961.
- [6] « Dévalisé », La Presse, 23 novembre 1961.
- [7] « Double tentative de meurtre en face du Lodéo », Montréal-Matin, 6 janvier 1973.
- [8] « In the matter of bankruptcy », The Montreal Star, 14 mars 1970.
- [9] « Friday night at the Lodeo », The Gazette, 27 janvier 1973.
- [10] Groupe Facebook Woody’s, Bishop St & other great Montreal moments, commentaires de clients, 29 novembre 2022.
- [11] « Lodéo : permis suspendu », La Presse, 6 décembre 1985.
- [12] « Family dynasty reduced to rubble », The Gazette, 21 janvier 2007.
- [13] « Presenting live music for every taste », The Gazette, 2 août 1980.