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Café St-Michel (Montréal)

Le Café St-Michel fut l’un des établissements les plus importants de la vie nocturne du centre-ville de Montréal durant les années 1940 et le début des années 1950. Situé au 770, rue de la Montagne, juste au sud de la rue Saint-Antoine, le lieu a fonctionné comme cabaret, salle de danse et rendez-vous jazz étroitement associé aux revues de style « Harlem », aux artistes afro-américains et à l’émergence d’une écoute plus « moderne » du jazz à Montréal. Dans un environnement légal et moral fortement encadré, le Café St-Michel devint un site clé où traditions musicales noires américaines, musiciens locaux et publics montréalais se rencontrèrent.

Origines du site (1934–1939)

Selon les annuaires Lovell Directory of Montreal, l’adresse 770, rue de la Montagne apparaît d’abord comme établissement nocturne sous le nom Monte Carlo entre 1934 et 1938. Des publicités publiées au milieu des années 1930 décrivent le lieu comme offrant « la véritable atmosphère de Harlem », avec plusieurs représentations chaque soir, musique de danse et service d’alcool. Le Monte Carlo Grill était exploité par la société Monte Carlo Grill, Inc., constituée le 25 mai 1934 par Hormidas Benoit, Cléophas Champagne et Émile Trottier, tous de Montréal.

En 1938–1939, le site est brièvement rebaptisé Ideal Garden. L’établissement appartenait à Egille Lord et était exploité sous la gérance de Dave Bernier. Des annonces parues dans La Patrie confirment la continuité d’une programmation de type cabaret : orchestres de swing, numéros de danse et concours d’amateurs. Cette phase constitue une transition plutôt qu’une rupture : la fonction du site comme lieu de spectacles et de divertissement nocturne demeure inchangée.

1940–1945 : Implantation et années de guerre

Le nom Café St-Michel apparaît dans les annuaires Lovell à partir de 1940. Durant la Seconde Guerre mondiale, Montréal connaît un essor inédit de sa vie nocturne, alimenté par la présence militaire, le travail industriel et le tourisme.

Dans ce contexte, le Café St-Michel se positionne comme cabaret du centre-ville offrant revues, danse et musique inspirées des traditions de performance afro-américaines. Les annonces du début des années 1940 insistent souvent sur les horaires tardifs, les spectacles du dimanche et la présence d’artistes associés aux clubs de Harlem à New York.

De 1940 jusqu’à son incorporation en janvier 1946, le Café St-Michel est exploité comme entreprise privée sous la propriété de Maurice Jasmin, qui en agit comme président et principal exploitant.

1946 : Incorporation et réorganisation

À partir de 1946, le Café St-Michel est exploité juridiquement par la société Café St-Michel Ltée, incorporée par Lucien Jobin, Armand Côté et Clément-R. Thibault. L’exploitation quotidienne est d’abord assurée durant une phase de transition (1946–1947), puis confiée de façon stable à Omer Lapierre, qui devient le gérant-opérateur effectif de l’établissement à partir de 1947–1948.

Des publicités de la même année annoncent des productions de grande ampleur, présentées explicitement comme des Harlem Revues, souvent promues comme apparaissant à Montréal « pour la première fois ». Ce moment marque la consolidation de l’identité du lieu comme cabaret de style Harlem.

Revues « Harlem » et spectacle racialisé

Tout au long des années 1940, le Café St-Michel se décrit à répétition comme le « Harlem de Montréal ». La programmation repose sur une imagerie racialisée, caractéristique de la culture cabaret nord-américaine de l’époque : lignes de chorus, danses dites « exotiques », chanteuses de blues, comiques et maîtres de cérémonie.

Si ce cadrage reflète les stéréotypes de son temps, il crée aussi un espace rare à Montréal où des artistes afro-américains peuvent travailler de façon continue. Le Café St-Michel occupe ainsi une position ambiguë : à la fois vecteur de représentations stéréotypées et lieu d’implantation d’une culture de performance noire dans un environnement urbain majoritairement blanc.

Jazz, Louis Metcalf et l’émergence d’une écoute moderne

L’histoire musicale du Café St-Michel est indissociable de celle de Louis Metcalf, trompettiste afro-américain et ancien collaborateur de Duke Ellington. Au milieu des années 1940, Metcalf dirige un International Band au Café St-Michel, assurant une continuité musicale au-delà des revues tournantes.

Selon l’historien du jazz John Gilmore, le Café St-Michel devient l’un des premiers lieux à Montréal où le public vient spécifiquement écouter le jazz, plutôt que simplement danser. Ce déplacement du rapport au club contribue à l’émergence du jazz moderne et aux premières pratiques liées au bebop dans la ville.

Police, moralité et réglementation

Comme plusieurs clubs de nuit montréalais de l’époque, le Café St-Michel opère sous une surveillance constante. Les archives de presse documentent de nombreuses amendes, comparutions et conflits de licences liés au service d’alcool, à la danse du dimanche et aux heures d’ouverture.

Ces pressions réglementaires font partie intégrante du dossier historique du lieu, et révèlent comment les établissements nocturnes laissent des traces « administratives » aussi parlantes que les annonces de spectacles.

1950–1953 : Dernières années et fermeture

Au début des années 1950, le Café St-Michel est exploité sous la direction de Marcel Clark, identifié dans les annonces comme proprietor (prop.). À ce titre, il agit comme exploitant principal et figure publique de l’établissement, responsable de la programmation et de la conception des revues. La gestion quotidienne est alors assurée par Ernest Hébert, gérant, tel qu’indiqué dans les publicités contemporaines. Bien que le lieu demeure juridiquement la propriété de Café St-Michel Ltée, le terme proprietor renvoie ici à une fonction commerciale et artistique, et non à la propriété légale. Le Café St-Michel continue d’annoncer de grandes revues et des soirées dansantes, mais le modèle affronte des défis croissants : évolution des habitudes de divertissement, durcissement de la réglementation, et déplacements des pôles de la vie nocturne.

La fermeture du Café St-Michel en 1953 résulte d’une combinaison de pressions réglementaires et policières, de l’instabilité liée au permis d’alcool, de la fragilisation économique du modèle des grandes revues, et d’un changement profond des pratiques culturelles nocturnes à Montréal au début des années 1950. Comme plusieurs cabarets comparables de l’époque, l’établissement devient progressivement non viable dans un contexte de surveillance accrue et de transformation du paysage du divertissement urbain.

Héritage

Bien que largement absent de la mémoire populaire, le Café St-Michel occupe une place essentielle dans l’histoire culturelle de Montréal. Il a servi de passerelle entre une culture cabaret inspirée de Harlem et l’émergence d’une écoute plus attentive du jazz moderne.

Aux côtés de salles comme Rockhead’s Paradise, le Café St-Michel contribue à façonner la réputation de Montréal comme ville nord-américaine du jazz, particulièrement durant la période de guerre et l’immédiat après-guerre.

Notes & sources

  1. LOVELL DIRECTORY OF MONTREAL, 1934–1956 — inscriptions pour le 770, rue de la Montagne / 770 Mountain Street (Monte Carlo, 1934–1938 ; Ideal Garden, 1938–1939 ; Café St-Michel, 1940–1955 ; inoccupé en 1956).
    Usage MCPA : documentation longitudinale de l’occupation du 770, rue de la Montagne, identification des établissements successifs et confirmation des continuités et ruptures d’usage entre le milieu des années 1930 et le milieu des années 1950.
  2. LE PETIT JOURNAL, 2 août 1936 — annonce « Monte Carlo Grill », 770, rue de la Montagne.
    Usage MCPA : première documentation du Monte Carlo Grill, vocabulaire promotionnel (« véritable atmosphère du Harlem »), fréquence des spectacles (trois représentations par soirée) et positionnement dans la vie nocturne montréalaise du milieu des années 1930.
  3. LA PATRIE, 4 septembre 1938 — annonce « Cabaret Ideal Garden », 770, rue de la Montagne.
    Usage MCPA : identification du cabaret Ideal Garden, repérage géographique (« juste au sud de St-Antoine »), indications de programmation et présence de concours d’amateurs comme stratégie d’animation et de fidélisation du public.
  4. LE DEVOIR, 2 janvier 1940 — mention liée à la transition vers le Café St-Michel.
    Usage MCPA : documentation du changement de dénomination et du contexte de gestion au tournant de 1940, incluant la mention de Maurice Jasmin et la réorientation des activités du lieu.
  5. GAZETTE OFFICIELLE DU QUÉBEC, 23 février 1946 (no 8) — avis de constitution de « Café St-Michel Ltée » (avis daté du 9 janvier 1946).
    Usage MCPA : source juridique confirmant la constitution de Café St-Michel Ltée, identification des fondateurs (Lucien Jobin, Armand Côté, Clément-R. Thibault) et du capital-actions déclaré (45 000 $).
  6. THE GAZETTE, 21 janvier 1946 — annonce « Harlem Revue » (Café St-Michel).
    Usage MCPA : confirmation des propriétaires (L. Jobin & A. Côté), identification du gérant (P. Letang), nombre de spectacles par soirée (deux) et discours promotionnel (« first time in Montreal »).
  7. THE GAZETTE, 1942–1953 — corpus d’annonces, chroniques et comptes rendus judiciaires relatifs au Café St-Michel.
    Usage MCPA : documentation de la programmation, des revues et du cadre réglementaire (service d’alcool, Loi du dimanche, heures d’ouverture), offrant un éclairage sur les contraintes d’exploitation des boîtes de nuit montréalaises de l’époque.
  8. MONTRÉAL-MATIN, 27 novembre 1950 — annonce / article relatif à une revue (« Carnival in Cuba »).
    Usage MCPA : preuve de la production de grandes revues au Café St-Michel, identification du gérant (Omer Lapierre), du personnel artistique (Marcel Clark), des chiffres de fréquentation et de la présence d’un orchestre résident.
  9. GILMORE, John, 2009Une histoire du jazz à Montréal, Montréal, Éditions Lux.
    Usage MCPA : source secondaire sur le rôle du Café St-Michel dans la scène jazz montréalaise, incluant des références à Louis Metcalf, aux transitions stylistiques (swing → bebop), aux cultures de l’écoute et aux trajectoires des musiciens.
  10. MARRELLI, Nancy, 2004Stepping Out: The Golden Age of Montreal Night Clubs, Véhicule Press.
    Usage MCPA : cadre contextuel sur l’écosystème des boîtes de nuit montréalaises (1925–1955), permettant de situer le Café St-Michel dans l’histoire plus large de la vie nocturne, des circuits de divertissement et des pratiques de loisir urbain.
1950
LOUIS METCALF
LOUIS METCALF

Source: The Gazette, 22 mai 1950, Postmedia Network Inc.

 

1949
CHINKEY GRIMES
CHINKEY GRIMES

Source: La Patrie, 29 décembre 1949, BAnQ

RUSS MEREDITH
RUSS MEREDITH

Source: The Gazette, 12 septembre 1949, Postmedia Network Inc.

BEA PROXY LOUIS METCALF
BEA PROXY LOUIS METCALF

Source: La Patrie, 14 avril 1949, BAnQ

1948
CAFÉ ST-MICHEL
CAFÉ ST-MICHEL

Source: The Gazette, 2 février 1948, Postmedia Network Inc.

1947
NOUVEL AN AU CAFÉ ST-MICHEL
NOUVEL AN AU CAFÉ ST-MICHEL

Source: The Gazette, 29 décembre 1947, Postmedia Network Inc.

LOUIS METCALFE JAM SESSION
LOUIS METCALFE JAM SESSION

Source: The Gazette, 13 octobre 1947, Postmedia Network Inc.

1941
ARMAND BLUTEAU MAURICE JASMIN VEILLE DU JOUR DE L’AN CAFÉ ST-MICHEL
ARMAND BLUTEAU MAURICE JASMIN VEILLE DU JOUR DE L’AN CAFÉ ST-MICHEL

Source: Le Petit Journal, 28 décembre 1941, division Postmedia Network inc.

ROSCOE DYLA ANDY SHORTER NEW YORK HARLEM REVUE CAFÉ ST-MICHEL
ROSCOE DYLA ANDY SHORTER NEW YORK HARLEM REVUE CAFÉ ST-MICHEL

Source: Le Petit Journal, 9 février 1941, BAnQ

HONEY BOY THOMPSON DAVID WITTY VIOLA MINTO CATO LAURA PARI CAFÉ ST-MICHEL BROADWAY HIT REVUE
HONEY BOY THOMPSON DAVID WITTY VIOLA MINTO CATO LAURA PARI CAFÉ ST-MICHEL BROADWAY HIT REVUE

Source: Le Canada, 17 janvier 1941, BAnQ

1940
CAFÉ ST-MICHEL
CAFÉ ST-MICHEL

Fondé en 1940, le Café St-Michel fut un cabaret clé de l’âge d’or du jazz à Montréal, situé au 770 rue de la Montagne. Il devint un lieu incontournable du jazz, notamment grâce à l’orchestre de Louis Metcalf entre 1946 et 1949, qui introduisit le be-bop et attira des légendes comme Duke Ellington et Oscar Peterson. Après avoir changé de propriétaires à plusieurs reprises, avec Maurice Jasmin, Lucien Jobin, Armand Côté et Maurice Turgeon, Marcel Clark en prit la direction en 1951. Suite à une descente policière en 1953 pour violation des lois sur l’alcool, il ferma définitivement, tenta une réouverture en 1961, puis céda sa place au cabaret Harlem Paradise en 1962.

 

Image: The Montreal Daily Star, 10 mai 1940

 

RESTAURANT ST-MICHEL
RESTAURANT ST-MICHEL

Source: The Gazette, 8 mai 1940, division Postmedia Network Inc.

1938
BILL SHORTER
BILL SHORTER

Source: La Patrie, 17 juillet 1938, BAnQ

1936
MONTE CARLO GRILL
MONTE CARLO GRILL

Source: Le Petit Journal, 2 août 1936, BAnQ

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