Charles Mingus au Esquire Show Bar (Montréal)
Du 5 au 11 juin 1972, Charles Mingus et son sextette donnent une série de concerts marquants au Esquire Show Bar, l’une des dernières grandes visites du contrebassiste à Montréal. Malgré un club fragilisé par des descentes policières et la suspension de son permis d’alcool, Mingus offre une semaine d’une intensité musicale exceptionnelle, saluée par la presse locale.
1. Contexte général
Le Esquire Show Bar sort d’une période trouble : une série de descentes policières, l’accusation de « permis irrégulier », et surtout la suspension de son permis d’alcool le 5 mai 1972. Durant les semaines suivantes, la salle ne peut servir que des boissons gazeuses. Plusieurs articles décrivent un club « travaillant avec un seul bras », mais déterminé à maintenir une programmation prestigieuse.
Dans ce contexte, l’annonce d’une semaine complète de Charles Mingus apparaît comme un geste audacieux : un pari artistique pour sauvegarder la réputation du Esquire comme grande scène jazz de Montréal.
2. Le sextette : une formation d’élite
Mingus se présente à Montréal avec l’un de ses derniers grands groupes, une formation réputée pour sa cohésion explosive et son absence de compromis. La critique décrit une section rythmique « incendiaire » et un front line « féroce » dominé par le saxophone tranchant de Charles McPherson.
Le batteur Roy Brooks attire aussi l’attention, utilisant parfois la scie musicale ou des percussions excentriques qui électrisent la salle.
3. Déroulement des concerts
Les spectacles s’étalent sur une semaine, avec plusieurs représentations par soir. La première soirée est marquée par un problème de son : le microphone de Mingus est réglé anormalement bas, obligeant le public à tendre l’oreille. Une fois corrigé, son jeu se révèle d’une puissance formidable, décrit comme « mathématiquement précis mais inspiré jusqu’à l’extase ».
La semaine inclut :
- de longues pièces improvisées,
- des moments de tension extrême suivis de relâchements soudains,
- un final réinventé de When the Saints Go Marchin’ In en mode free-jazz élargi,
- des solos de batterie théâtraux de Roy Brooks,
- un John Foster qui surprend la presse en imitant Louis Armstrong au chant.
Les articles soulignent un public attentif, composé de musiciens montréalais, de professeurs de McGill et d’amateurs de jazz sérieux. Plusieurs soirs affichent complet malgré l’absence d’alcool.
4. Réception critique
Les critiques des journaux montréalais sont enthousiastes, parfois perplexes, mais unanimes sur la grandeur artistique du moment.
Montreal Star (Juan Rodriguez) — Il décrit Mingus comme « une source continue d’invention » et parle d’une musique « tendue, imprévisible, mais jouée avec une maîtrise exceptionnelle ».
The Gazette (Bill Mann) — Impressionné par la virtuosité mais critique envers certaines dérives improvisées. Il souligne que Mingus « surchauffe » la salle et que son groupe alterne rigueur et chaos assumé.
Le Soleil (17 juin) — En français, l’article insiste sur l’aspect orchestral du jeu de Mingus, sa discipline quasi militaire et la difficulté — mais la beauté — d’une musique qui pousse les musiciens au-delà de leurs limites.
5. Importance historique
La résidence de Mingus au Esquire est aujourd’hui considérée comme l’un des derniers grands passages du contrebassiste à Montréal. Elle survient alors que la scène jazz du centre-ville est en transformation : fermeture de clubs, pression policière, nouvelles tendances musicales.
La venue de Mingus, entre Howlin’ Wolf et Weather Report, témoigne du statut du Esquire comme salle incontournable de la musique noire américaine à Montréal.
Pour les amateurs présents cette semaine-là, l’expérience se décrit souvent comme « une leçon de jazz moderne, brutale et magnifique ».
6. Notes & sources
- The Gazette, 30 mai 1972 — annonce Howlin’ Wolf au Esquire.
- The Montreal Star, 9 mai 1972 — article sur les déboires judiciaires du Esquire.
- Publicité Esquire — « Charles Mingus Sextette — The Best in Jazz », 5–11 juin 1972.
- Juan Rodriguez, Montreal Star, 6 juin 1972 — critique complète du concert.
- Bill Mann, The Gazette, 6 juin 1972 — « Mingus plays jazz ».
- Le Soleil, 17 juin 1972 — « La musique de Charles Mingus ».