Sur les rails du temps — Montréal 2016–2026
Chapitre I — Une vie en mouvement
Le réveil sonne à 4 h 45.
Je n’ai pas besoin de l’entendre une deuxième fois. Après dix ans, le corps sait. Je me lève sans faire de bruit. La maison est silencieuse. Tout le monde dort encore. Avant de descendre, je m’arrête un instant. Marie-Claude dort. Les enfants aussi. Rien n’est plus important que ça. Le travail compte. La responsabilité compte. Mais tout commence ici.
Je descends à la cuisine, j’allume la petite lumière au-dessus du comptoir et je prépare mon café. Ce moment-là m’appartient. Avant les courriels, avant les retards, avant les décisions qui ne dépendent pas de moi. Je pars travailler pour une raison simple : rentrer le soir auprès d’eux.
Dehors, il fait noir. En hiver, il fera noir encore quand je reviendrai.
Je marche vers la gare de Panama. L’air est froid, parfois humide. Il n’y a presque personne. Quelques silhouettes avancent comme moi, déjà engagées dans leur journée pendant que la ville rêve encore. Je prends le REM jusqu’à la Gare Centrale. Le trajet est court, régulier, presque mécanique. J’observe les visages fatigués, les téléphones qui s’allument dans la pénombre.
À la Gare Centrale, tout commence à s’activer.
Je rejoins mon équipage dans une salle discrète près des quais. On s’installe autour d’une table. Le briefing commence. On discute de qui travaille où, qui couvre quelle voiture, qui prend la responsabilité de quoi en cas d’urgence. On répète l’appel d’urgence à la radio. On fait un court quiz de sécurité. On lit les nouveaux mémos. On passe en revue les particularités du trajet : passagers avec demandes spéciales, correspondances serrées, risques de congestion avec les trains de marchandises.
Puis on échange. Quelqu’un raconte une intervention médicale survenue la veille sur un autre train. Un autre partage un retard compliqué, une situation tendue, une solution improvisée. Chaque expérience devient une préparation supplémentaire. On ne peut pas tout prévoir, mais on peut se préparer.
— Bon, on garde le tempo. On communique. S’il y a un problème, on se parle tout de suite.
Ils hochent la tête. On se connaît. Certains sont là depuis des années. D’autres moins. Je sens leur énergie. Je sais qui a mal dormi. Je sais qui est prêt à affronter la journée.
Puis vient l’embarquement.
Les passagers montent avec leurs sacs, leurs valises, leurs histoires. Certains sont stressés. D’autres indifférents. Quelques-uns sont déjà impatients avant même que le train ne quitte la gare. On ferme les portes. L’annonce part. Le train s’ébranle.
En théorie, tout est simple.
En pratique, rien ne se passe jamais exactement comme prévu.
Un ralentissement inattendu. Un signal défectueux. Un train de marchandises qui bloque la voie. Une urgence médicale dans une voiture. Une intervention policière à l’arrivée.
La radio grésille. Les messages s’accumulent.
— On perd dix minutes.
— Correction, quinze.
— Attends, on vérifie.
C’est là que le travail commence vraiment.
Je circule entre les voitures. Je parle à l’équipe. Je parle aux passagers. Il faut expliquer sans alimenter la panique. Être transparent sans perdre le contrôle. Gérer l’information comme une matière fragile.
C’est quand tout va mal que je sens le poids réel de ma fonction.
On ne contrôle pas les trains de marchandises. On ne contrôle pas les décisions prises plus haut. On ne contrôle pas la météo. Mais on contrôle notre manière de réagir.
Je protège mon équipe. Je prends les décisions. Je fais les appels. Je redistribue les tâches. Je tiens la ligne.
La compagnie est souvent réactive. On aurait pu anticiper. On ne l’a pas fait. On répare après coup. Nous, sur le terrain, on absorbe.
Il y a des jours où l’on arrive à destination avec une heure de retard. Les passagers descendent sans un mot ou avec un soupir. L’équipe est épuisée. Parfois, on enchaîne avec un autre segment. Parfois, on se rend à l’hôtel tard dans la nuit.
Quand j’ouvre la porte de ma chambre, le silence est brutal.
Je m’assois quelques minutes avant même d’enlever mes chaussures. Fatigue physique. Fatigue mentale. Mais aussi une satisfaction discrète. On a tenu. On a fait notre travail du mieux possible.
On ne peut pas être parfait. Trop de variables nous échappent. Mais on peut viser l’excellence. Chaque départ. Chaque décision. Chaque intervention.
Apporter les gens à destination.
C’est simple. Et c’est tout.
Quand je rentre à la maison, souvent dans le noir encore, une autre partie de ma journée commence.
Sur ma table de travail m’attendent des affiches de concerts. Certaines ont quarante ans. D’autres plus. Je les manipule avec précaution. Je les place sous le scanner. La lumière blanche passe lentement sur le papier.
Comme dans le train, il faut être méthodique. Vérifier les dates. Confirmer les lieux. Corriger les erreurs. Rien ne doit être laissé au hasard.
Avant les trains, il y avait la musique. Les disquaires. Les groupes émergents. Les salles enfumées de Montréal. J’ai passé des années à défendre des artistes, à vendre des albums, à parler de pochettes et de pressages. Puis l’industrie a changé. Il a fallu trouver une autre stabilité.
Le rail m’a donné une structure. L’archive m’a donné une continuité.
Sur les rails, j’accepte l’imprévu. Dans l’archive, je combats l’oubli.
Dans les deux cas, je fais le même travail : je m’assure que quelque chose arrive à destination.
Des passagers. Ou de la mémoire.
Mais au bout de chaque ligne, au bout de chaque journée, il y a un point fixe : Marie-Claude et mes enfants. Rien n’est plus important que ça.
Et c’est pour eux que je me lève à 4 h 45.