Grand Café Parisien Hôtel (Montréal)
Hôtel-café de style parisien actif de 1886 à 1915 au coin des rues Sainte-Catherine Est et Saint-Dominique, voisin immédiat du Théâtre Français (plus tard le Métropolis, aujourd’hui le MTelus). D’après le journaliste Al Palmer, il est considéré comme la première véritable boîte de nuit de Montréal, combinant cuisine française, licence hôtelière 24 h/24 et spectacles de variétés dans un cadre de cabaret.[2]
1. Présentation
Le Grand Café Parisien Hôtel (1886-1915) était un établissement hôtelier et un grand café de Montréal, situé à l’angle de la rue Sainte-Catherine Est et de la rue Saint-Dominique, voisin du Théâtre Français, salle qui deviendra plus tard le Métropolis puis le MTelus.[1] Il se distinguait par son positionnement hybride : à la fois restaurant français réputé, hôtel, lieu de rencontre pour les gens d’affaires et les journalistes, et cabaret proposant spectacles de variétés et musique.
Dans son guide Montreal Confidential (1950), le journaliste et chroniqueur de la vie nocturne Al Palmer présente le Grand Café Parisien comme la première boîte de nuit de Montréal, un lieu pionnier où l’on passait sans transition du repas gastronomique aux plaisirs de la nuit, dans un mélange de respectabilité bourgeoise et de demi-monde typique du futur « Red Light » montréalais.[2]
2. Localisation & contexte urbain
Le Grand Café Parisien occupait une position stratégique sur l’axe de Sainte-Catherine Est, au cœur d’un quartier en pleine mutation à la fin du XIXe siècle. En bordure du faubourg Saint-Laurent, à quelques pas de la future artère des grands magasins et des théâtres, le café jouxtait le Théâtre Français, ce qui en faisait un point de chute naturel avant ou après les représentations.[6][7]
Aujourd’hui, ce coin de rue est occupé par l’Hôtel Villa et le Café Gaufre Mignonne. Les soirs de spectacle, la file d’attente du MTelus (ancien Métropolis) longe encore ce même trottoir : plus d’un siècle sépare ces foules contemporaines des noctambules de 1900, mais le site reste associé à l’idée d’animation nocturne et de sortie au centre-ville.[1]
3. Naissance du Grand Café Parisien (1886)
L’histoire du Café Parisien commence en 1886, lorsque l’immeuble est entièrement rénové et rebaptisé Grand Café Parisien Hôtel. Dès l’ouverture, il se positionne comme le lieu par excellence à Montréal pour déguster une véritable cuisine française, inspirée des méthodes du célèbre restaurant Grand Vatel à Paris.[6][7]
Les publicités d’époque insistent sur la variété des services : le café offre des tables de billard, met à disposition journaux et revues pour la clientèle, tient un dépôt de cigarettes françaises et abrite un bureau télégraphique. L’ensemble donne à l’endroit des allures de grand café européen où l’on peut à la fois manger, se divertir et régler des affaires. Le propriétaire à cette époque est Louis Gaudreau.[6][7]
4. Gaudreau, Gravel & Parker : changements de propriétaires
En 1899, Louis Gaudreau vend le Grand Café Parisien à Joseph Gravel, qui entreprend une nouvelle rénovation de l’hôtel. Sous Gravel, l’établissement se positionne comme l’un des rares endroits à Montréal où l’on peut manger et boire à toute heure du jour et de la nuit : plats gastronomiques à prix abordables, vins, liqueurs et cigares de qualité contribuent à asseoir sa réputation d’adresse incontournable pour la clientèle d’affaires et les noctambules.[8]
En 1909, Joseph Gravel cède à son tour le café à John Parker et ses frères pour la somme de 120 000 $, un montant considérable qui témoigne de la valeur commerciale du lieu. Les nouveaux propriétaires procèdent à une transformation complète de l’établissement, modernisant les aménagements pour répondre à une clientèle de plus en plus attirée par les divertissements nocturnes et la formule cabaret.[9]
5. Licence hôtelière, cabaret & premières nuits montréalaises
Le Parisien se distingue très tôt par sa licence d’hôtel, qui lui permet d’être ouvert 24 heures sur 24 et de servir de l’alcool avec les repas en dehors des horaires autorisés aux simples restaurants. Alors qu’une licence de restaurant ordinaire interdisait la vente d’alcool après 23 h en semaine, après 19 h le samedi, ainsi que les dimanches, à Noël, au Nouvel An ou au Vendredi saint, le Grand Café Parisien, grâce à son statut d’hôtel, pouvait continuer de servir à toute heure, y compris le dimanche.[3]
Cette marge de manœuvre réglementaire transforme le Parisien en véritable centre névralgique de la nuit montréalaise. On y vient souper tard, prolonger la soirée après le théâtre, écouter des spectacles de variétés et profiter d’une ambiance de cabaret. C’est précisément ce rôle pionnier que souligne Al Palmer lorsqu’il décrit le Grand Café Parisien comme la première boîte de nuit de Montréal : dans son récit, il insiste sur la cohabitation de la « bonne société » avec les journalistes, joueurs, artistes et personnages plus interlopes qui feront plus tard la renommée du Red Light.[2]
6. Controverses morales & affaire de discrimination (1911)
6.1. Un « repère immoral » selon le pasteur Arthur French
En 1913, le pasteur Arthur French de l’église St-John Evangelist mène une campagne virulente contre le Café Parisien, qu’il qualifie de « repère immoral » où la présence de prostituées serait tolérée. Il affirme que cet établissement n’aurait jamais dû exister, appelant les autorités à sévir.[4]
En réponse, la Commission des licences tient une audience très médiatisée. Des témoins de marque viennent défendre le Parisien. Edmond Chassé, éditeur du journal La Patrie, explique que le café est un point de rencontre pour les journalistes et les hommes d’affaires et qu’il lui est arrivé d’y croiser des juges et des avocats. Selon lui, le Parisien est tout simplement le seul endroit à Montréal où l’on mange vraiment bien. Le docteur L. N. Trudeau va plus loin, en comparant la clientèle du café à celle du Ritz-Carlton, soulignant la similitude des classes sociales qui fréquentent les deux établissements.[4][5]
6.2. L’affaire Fisher First (1911)
En 1911, le Café Parisien se retrouve au cœur d’une affaire de discrimination raciale qui fait les manchettes. Un homme noir, M. Fisher First, poursuit le propriétaire après s’être vu refuser le service dans la grande salle à manger. La question — un restaurant peut-il exclure des personnes de couleur ? — est déjà débattue aux États-Unis mais demeure inédite pour les tribunaux canadiens.[10][11][12]
Au procès, le serveur admet avoir refusé de servir M. First dans la grande salle, mais soutient lui avoir proposé d’utiliser l’entrée privée sur la rue Saint-Dominique pour être servi dans une autre partie de l’établissement. Le juge statue qu’un propriétaire d’hôtel a le droit de refuser de servir un client dans une section de son établissement, pourvu qu’il lui offre un autre espace de service. Le Parisien remporte donc la cause, jugement révélateur des limites de l’égalité raciale à Montréal au début du XXe siècle.[10][11][12]
7. Répression des cabarets & fin tragique (1914-1915)
7.1. Durcissement des règles (1914)
En 1914, dans un contexte de durcissement des politiques sur l’alcool et les spectacles, la Commission des licences force plusieurs cabarets, dont le Parisien, le Arbours, le Regal’s et le Kastel’s, à fermer pendant trois semaines.[13] Lors de la réouverture, les règles sont considérablement renforcées :
- les orchestres peuvent continuer à jouer de la musique,
- mais les numéros de chant et de danse sont supprimés,
- et la règle voulant que toute consommation d’alcool soit accompagnée d’un repas est appliquée avec une rigueur nouvelle.
Ces mesures entament directement l’attrait du Parisien comme cabaret, en réduisant l’importance de la composante spectacle dans l’expérience offerte.
7.2. L’incendie du 8 mars 1915
Le 8 mars 1915, un incendie éclate dans le sous-sol du Café Parisien. Le feu prend parmi des cartons entreposés près de l’ascenseur alimentaire, qui agit comme une cheminée et entraîne les flammes vers les étages supérieurs. L’intérieur de l’immeuble est détruit du sous-sol jusqu’au toit.[1][14]
Les journaux rapportent qu’il n’y a ni blessés ni pertes humaines, mais l’édifice est déclaré perte totale. Pour les frères Parker, cet incendie met fin brutalement à un établissement qui, quelques années plus tôt, incarnait encore la modernité gastronomique et nocturne de Montréal. Le Grand Café Parisien ne sera jamais reconstruit sous sa forme d’origine.[1][14]
8. Héritage & mémoire du lieu
Le Grand Café Parisien occupe une place à part dans l’histoire de la nuit montréalaise. À la croisée de la cuisine française, de l’hôtellerie et du cabaret, il illustre la façon dont certains établissements ont su exploiter les failles et zones grises du régime de licences pour inventer une vie nocturne quasi ininterrompue, préfigurant les grands cabarets de l’entre-deux-guerres.[2][3]
Les débats qu’il suscite — accusations d’immoralité, défense par des journalistes et notables, affaire de discrimination raciale, répression administrative — en font un laboratoire des tensions sociales de son époque : moralité publique, consommation d’alcool, relations raciales, place des femmes et des travailleuses du sexe dans l’espace urbain, et émergence de la culture du divertissement nocturne.
Pour Al Palmer et pour les historiens de la vie nocturne, le Parisien reste le prototype du nightclub montréalais. Aujourd’hui, alors que les foules se massent devant le MTelus pour des concerts, peu imaginent qu’au même coin de rue se trouvait, il y a plus de cent ans, l’un des premiers lieux où Montréal apprenait à vivre « à l’heure des cabarets ».
9. Notes & sources
- Fire guts Cafe Parisien, The Gazette, 9 mars 1915.[1]
- Al Palmer, Montreal Confidential: The Low Down on the Big Town!, 1950, p. 75-76.[2]
- « New system has been inaugurated », The Gazette, 8 janvier 1913 (régime de licences & particularités de la licence d’hôtel).[3]
- « Ministers oppose Arbour licence », The Gazette, 18 décembre 1913 (opposition du pasteur Arthur French et débats devant la Commission des licences).[4]
- « Defence evidence in cabaret cases », The Gazette, 24 décembre 1913 (témoignages d’Edmond Chassé et du Dr L. N. Trudeau).[5]
- « Grand Café Parisien », La Presse, 17 avril 1886 (rénovation complète, cuisine Grand Vatel, services offerts, propriétaire Louis Gaudreau).[6]
- « The Grand Cafe Parisien », The Gazette, 12 mai 1888 (annonces publicitaires, positionnement comme grand café français).[7]
- « Hôtel le Grand Café Parisien », Le Canard, 11 novembre 1899 (vente à Joseph Gravel, nouvelle rénovation, service 24 h/24).[8]
- « Le Café Parisien vendu $100 000 », La Patrie, 29 septembre 1909 (vente à John Parker & frères, montant de la transaction, transformation intégrale).[9]
- « La question de couleur », Le Devoir, 5 septembre 1911 (poursuite de M. Fisher First, enjeux de discrimination raciale).[10]
- « Peut-on refuser de servir des noirs », La Patrie, 6 septembre 1911 (compte rendu de l’affaire, enjeux juridiques).[11]
- « Le Café Parisien gagne sa cause », Le Canada, 15 mars 1912 (jugement, justification de la décision au bénéfice du Parisien).[12]
- « Decorous mirth marked cabarets », The Gazette, 10 juin 1914 (fermeture temporaire de quatre cabarets, nouvelles règles imposées).[13]
- « Parker bros did not anticipate giving up Cafe », Montreal Star, 29 mars 1915 (conséquences de l’incendie, perte totale de l’immeuble).[14]