Harlem Paradise (1962–1968) & La Place du Soul (1968–1969)
Le Harlem Paradise, dirigé par l’entrepreneur montréalais Mervyn Anthony Dickinson-Dash, fut l’un des night-clubs les plus emblématiques de la scène noire montréalaise au cours des années 1960. Situé au 772 rue de la Montagne, il s’inscrit dans la lignée directe des grands lieux du jazz et du rhythm & blues à Montréal. Après sa fermeture, Dash contribua à l’ouverture de La Place du Soul, vaste salle spectaculaire qui ambitionnait de devenir la réponse montréalaise aux légendaires Fillmore américains.
1. Le Harlem Paradise (1962–1968)
Le Harlem Paradise ouvre ses portes en 1962 au 772 rue de la Montagne, dans un immeuble déjà chargé d’histoire : celui du Café St-Michel, haut lieu du jazz montréalais et canadien dans les années 1940 et 1950. Le nouvel établissement reprend le flambeau en misant sur une programmation de jazz moderne, de rhythm & blues et de soul, destinée à une clientèle majoritairement noire mais ouverte à un public mélangé.
2. Héritage du Café St-Michel
Avant l’arrivée du Harlem Paradise, le bâtiment abrite le légendaire Café St-Michel, décrit par les historiens comme l’un des lieux les plus influents de l’histoire du jazz à Montréal et au Canada. En reprenant ce local, Merv Dash s’inscrit dans la continuité d’une tradition musicale déjà bien établie, tout en adaptant la programmation aux goûts des années 1960 : plus de soul, davantage de R&B, et une forte présence d’artistes afro-américains en tournée.
3. Un pilier de la scène noire montréalaise
Au cours de la décennie 1960, Montréal peut compter sur trois night-clubs majeurs pour la musique noire : l’Esquire Show Bar (Norm Silver), le Rockhead’s Paradise (Rufus Rockhead) et le Harlem Paradise (Merv Dash). Ensemble, ils forment un triangle incontournable pour les tournées de jazz et de rhythm & blues. Selon plusieurs témoignages, le Harlem Paradise rivalise directement avec le Rockhead’s comme meilleur club « black » de la ville, attirant certains des meilleurs artistes nord-américains du genre.
Incidents documentés & surveillance policière
Dès ses débuts, le Harlem Paradise apparaît dans la presse pour des événements parfois violents ou spectaculaires. Le 29 mai 1962, La Presse rapporte qu’un des copropriétaires du « nouveau cabaret Harlem Paradise Café » est violemment agressé à l’intérieur du club, vers 1 h 30 du matin. Armé d’une matraque, l’agresseur — identifié comme un autre associé — lui assène plusieurs coups à la tête, nécessitant un transport à l’Hôpital Général de Montréal. La victime, soignée pour trois plaies au cuir chevelu, refuse néanmoins de porter plainte, mais une enquête policière est ouverte.
Le 2 décembre 1966, The Montreal Star signale qu’un incendie éclate au Harlem Paradise Cocktail Lounge. Le feu se déclare à l’étage supérieur de l’immeuble de brique de trois étages, forçant l’évacuation d’une douzaine de clients et employés vers la rue enneigée et des restaurants voisins. Aucun blessé n’est rapporté, mais l’incident souligne la vulnérabilité matérielle des clubs de nuit de l’époque.
Le 20 juillet 1967, The Gazette relate une descente de la brigade des mœurs au Harlem Café, au 772 Mountain Street. Trois danseuses sont arrêtées pour avoir enfreint le controversé règlement municipal by-law 3416, qui encadre sévèrement les interactions entre employées et clients. Deux d’entre elles sont accusées d’avoir importuné un client que la police affirme qu’elles tentaient d’empêcher de quitter les lieux; une autre est accusée d’avoir « mingled with customers ». Le propriétaire est quant à lui inculpé pour avoir permis aux employées de s’asseoir avec la clientèle.
Déclin et transformations du lieu (1962–1968)
À la fin des années 1960, le Harlem Paradise connaît une phase de fragmentation et de reconversion progressive. Un article du Montreal Star daté du 29 mai 1968 mentionne que le sous-sol de l’« old Harlem Paradise » a été racheté et transformé en un nouveau club nommé The Silver Dollar, indiquant que l’établissement n’existe déjà plus comme entité unifiée.
Quelques mois plus tard, le 21 octobre 1968, The Gazette annonce que le « vénérable Harlem Paradise » a été vendu et sera désormais exploité sous le nom de Afro Room. Cette mutation commerciale marque la fin du Harlem Paradise dans sa forme originale, au moment même où Mervyn Anthony Dickinson-Dash concentre ses efforts sur l’ouverture de La Place du Soul dans l’édifice Show Mart.
4. La Place du Soul (1968–1969)
En 1968, Merv Dash fait le saut vers un projet d’une tout autre envergure : il devient l’un des fondateurs de La Place du Soul, aménagée dans l’immense édifice Show Mart. Avec son partenaire Clint Phillips et l’agence World Wide Associates, il entend créer un rendez-vous majeur pour la jeunesse montréalaise, centré sur la musique soul et les formes les plus contemporaines de R&B.
Ouverte le 16 décembre 1968, La Place du Soul fait l’objet d’une inauguration officielle le 27 janvier 1969, qui attire plus de 3 000 personnes, dont les vedettes québécoises Tony Roman et Johnny Farago, ainsi que le soulman montréalais Trevor Payne.
5. L’expérience La Place du Soul
La Place du Soul occupe environ 30 000 pieds carrés de surface. Pour casser l’aspect froid et ouvert de l’ancien Show Mart, les promoteurs ajoutent des cloisons, suspendent des banderoles, construisent une immense scène centrale et aménagent une vaste piste de danse. Quelque 300 tables et 1 000 chaises complètent le décor.
La salle peut accueillir jusqu’à 3 000 personnes. La scène et la piste, véritables cœur de l’expérience, sont baignées par les projecteurs et les floodlights. Une demi-douzaine de musiciens noirs, souvent américains, assurent un groove soul et R&B ininterrompu : à la fin du set d’un groupe, un autre monte sur scène pendant que le premier joue encore, de sorte que la musique ne s’arrête pratiquement jamais.
La clientèle est très jeune : on y voit peu de hippies ou de motards, et pratiquement pas de service d’alcool. Une eau gazeuse ou un café peut durer toute la soirée, car l’essentiel se situe sur la piste. Autour de l’entrée, une rangée de petites boutiques vend des disques, des posters et divers colifichets, tandis que des projections photos en couleur défilent sur un mur, héritage visuel de l’Expo 67.
Les musiciens sont pour la plupart des Noirs américains en tournée sur le circuit du nord-est des États-Unis (Plattsburgh, Burlington, etc.), auquel s’ajoutent occasionnellement quelques artistes populaires montréalais. Le répertoire reste centré sur le rock & roll, la soul et le R&B. World Wide Associates programme deux concerts par soir, sept soirs par semaine, et vise la présentation d’un spectacle d’envergure nationale ou internationale chaque mois.
6. Mervyn Anthony Dickinson-Dash
En conclusion de cette trajectoire, la figure de Mervyn Anthony Dickinson-Dash occupe une place centrale. Entrepreneur local, il possède sa propre boîte de nuit et fait la promotion de spectacles musicaux à Montréal avant de déménager aux États-Unis dans les années 1970. Il travaille notamment avec des artistes majeurs comme James Brown, Joe Tex, Lloyd Price, Regina Belle et Roberta Flack, voyageant à travers le monde.
Pour sa famille et ses proches, il est un conteur hors pair; pour d’autres, une véritable icône; pour beaucoup, simplement « Unka Merv ». Il s’éteint en 2018 à l’âge de 88 ans, laissant derrière lui une empreinte durable dans le paysage musical montréalais et nord-américain.
7. Chronologie
- Années 1940–1950 — Le Café St-Michel, au 772 rue de la Montagne, marque l’histoire du jazz à Montréal et au Canada.
- 1962 — Ouverture du Harlem Paradise par Mervyn Dash dans l’ancien local du Café St-Michel.
- 1962–1968 — Le Harlem Paradise fait partie, avec le Rockhead’s Paradise et l’Esquire Show Bar, des trois grands clubs noirs de Montréal.
- 1968 — Le Harlem Paradise est vendu; Merv Dash se tourne vers un nouveau projet, La Place du Soul, dans l’édifice Show Mart.
- 16 décembre 1968 — Ouverture de La Place du Soul.
- 27 janvier 1969 — Grande célébration d’ouverture : plus de 3 000 personnes, présence de Tony Roman, Johnny Farago et Trevor Payne.
- 1968–1969 — Programmation intensive : deux concerts par soir, sept soirs sur sept, principalement soul et R&B.
- Années 1970 — Merv Dash quitte Montréal pour poursuivre sa carrière aux États-Unis.
- 11 août 2018 — Publication de l’avis de décès de Mervyn Anthony Dickinson-Dash dans The Gazette (décédé à 88 ans).
- 29 mai 1962 — Agression d’un copropriétaire au Harlem Paradise Café, rapportée par La Presse.
- 2 décembre 1966 — Incendie au Harlem Paradise Cocktail Lounge, évacuation d’une douzaine de personnes (The Montreal Star).
- 20 juillet 1967 — Descente de la brigade des mœurs au Harlem Café, arrestations de danseuses en vertu du by-law 3416 (The Gazette).
- 29 mai 1968 — Le sous-sol de l’« old Harlem Paradise » est reconverti en club The Silver Dollar (Montreal Star).
- 21 octobre 1968 — The Gazette annonce que le Harlem Paradise est vendu et deviendra l’Afro Room.
8. Sources & références
- Look for opening, Harlem Paradise, The Gazette, 17 mars 1962. [1]
- The venerable Harlem Paradise has been sold, The Gazette, 21 octobre 1968. [2]
- Nancy Marrelli, The Golden Age of Montreal Night Clubs, 2004, p.96 — contexte Café St-Michel et clubs de jazz montréalais. [3]
- Montreal art center becomes performance venue, Montreal Times, 17 juin 2017 — mention des trois grands clubs noirs de Montréal. [4]
- Mervin Anthony Dickinson-Dash obituary, The Gazette, 11 août 2018 — biographie et carrière de Merv Dash. [5][7]
- Dave Bist, Long live man and his soul, The Gazette, 1er février 1969 — description détaillée de La Place du Soul et de l’édifice Show Mart. [6]
- The US government is going hip, The Montreal Star, 29 mai 1968 — contexte sur la scène soul et les initiatives de World Wide Associates. [8]
- Yves Leclerc, La place du soul: on n’y vient pas pour danser, La Presse, 6 mars 1969 — description de la clientèle, de l’ambiance et des boutiques internes. [9]
- Archives iconographiques et orales du Montréal Concert Poster Archive (MCPA), incluant le portrait de Mervyn Dash et l’affiche du Harlem Paradise (4 avril 1962).
- 2 personnes blessées dans deux cabarets, La Presse, 29 mai 1962 — agression d’un copropriétaire du Harlem Paradise Café.
- Fire Breaks Out in Club, The Montreal Star, 2 décembre 1966 — incendie au Harlem Paradise Cocktail Lounge.
- Ten Persons Arrested in Raid on Two Clubs, The Gazette, 20 juillet 1967 — descente de la brigade des mœurs au Harlem Café, 772 Mountain Street.
- Show Business, The Gazette, 21 octobre 1968 — annonce de la vente du Harlem Paradise et de sa transformation en Afro Room.


