La Jazztek est une discothèque-jazz fondée en 1966 à l’intérieur du
Café La Bohème (1418, rue Guy). Dirigée par le saxophoniste Lee Gagnon,
elle devient l’un des foyers les plus importants du jazz moderne, du
jazz mainstream et du « new thing » à Montréal, entre 1966 et le tournant des années 1970.
1. Fondation & contexte (1966)
La Jazztek est inaugurée le 6 décembre 1966 dans les locaux du
Café La Bohème, au 1418, rue Guy.
Les annonces dans la presse la présentent comme une « boîte d’un genre tout à fait nouveau »,
combinant piste de danse, juke-box et concerts de jazz joués live. Une semaine d’ouverture
très mondaine est organisée pour les amis sportifs d’Yvon Robert, les journalistes
et la clientèle habituée du café.
2. Concept : une discothèque-jazz
La Jazztek se distingue par un concept hybride :
Concerts de jazz live (trios, quartets, jam sessions) chaque soir ;
Musique rock et pop sur juke-box entre les sets pour faire danser la clientèle ;
Décor et ambiance de discothèque moderne plus que de cabaret classique ;
Programmation explicitement opposée au « jazz-yéyé » jugé superficiel.
Selon John Gilmore, de nombreux clubs montréalais flirtaient avec le jazz à la fin des années 1960,
mais un seul a véritablement servi de lieu de ralliement aux musiciens jazz montréalais :
la Jazztek au Café La Bohème.
3. Lee Gagnon : résidence artistique & disque La Jazztek
Le saxophoniste et flûtiste Lee Gagnon est le moteur de la salle.
Il y dirige un trio ou un quartet, y joue presque tous les soirs et
y lance son album La Jazztek, salué dans la presse comme un
« événement historique dans les annales du jazz ». La salle fonctionne alors comme une
véritable résidence artistique pour Gagnon et ses musiciens.
La pochette de l’album, aujourd’hui iconique, est l’une des rares images tangibles
permettant de fixer visuellement l’univers de la Jazztek.
4. La période Pierre Leduc & le « new thing »
En 1968, la direction musicale est reprise par le pianiste
Pierre Leduc, à la tête d’un quatuor avec
Walter Boudreau (saxophones), Ron Proby (trompette)
et Richard Provençal (batterie). La Jazztek est alors décrite dans la presse
comme ayant subi une « métamorphose » : elle devient un laboratoire du
« new thing » montréalais.
Leduc y inaugure notamment la pièce Un pays, œuvre marquée par les idées
nationalistes et l’influence des luttes afro-américaines, qui résume bien la dimension
engagée de cette période de la Jazztek.
5. Musiciens associés & esthétique musicale
Parmi les musiciens régulièrement associés à la Jazztek et au Café La Bohème :
Nelson Symonds (guitare),
Charles Biddle (contrebasse),
Sadik Hakim (piano),
Michel Donato (contrebasse),
Norman Marshall Villeneuve (batterie),
Germaine Dugas (chant),
Vic Vogel (trombone, tuba, piano),
Lee Gagnon, Pierre Leduc, Walter Boudreau, Ron Proby, Richard Provençal.
Certaines chroniques décrivent la musique qui s’y joue comme un
« paradis de la violence » : un jazz électrique, tendu, d’une grande
intensité, où se rencontrent swing, influences modales, improvisation libre et lyrisme brutal.
6. Chronologie sélective — Jazztek
6 décembre 1966 – Lancement de la Jazztek au Café La Bohème.
1966–1967 – Résidence du quartet de Lee Gagnon ; enregistrement de l’album La Jazztek.
1968–1969 – Période Pierre Leduc ; laboratoire du « new thing ».
Années 1970 – La salle demeure un lieu important de jazz mainstream au Café La Bohème.
7. Notes & sources (sélection)
John Gilmore, Une histoire du jazz à Montréal, p. 313–315.
The Montreal Star et The Gazette (1966–1969), annonces et chroniques sur la Jazztek.
Découpures de presse MCPA — lancements de disque et portraits de Lee Gagnon, Pierre Leduc et Nelson Symonds.
Café La Bohème (Montréal)
Le Café La Bohème, situé au 1418, rue Guy, est un café-bar
actif de 1946 à 1975. D’abord repère d’amateurs de sports et
de célébrités sportives, il devient, à partir des années 1960, le lieu de ralliement du jazz montréalais
et le cadre de la Jazztek.
1. Histoire & propriété (1946–1975)
Le Café La Bohème ouvre officiellement le 12 janvier 1946.
Les annonces dans The Gazette mettent en avant un nouveau café-bar de centre-ville,
propriété du célèbre lutteur Yvon Robert et de ses frères.
Situé en face du Théâtre Her Majesty’s, il attire rapidement spectateurs de
spectacles, sportifs et amateurs de nightlife.
Dans les années 1950, le lieu est décrit comme un repère d’amateurs de sports : après
chaque événement sportif important, on peut y croiser de nombreuses célébrités du monde du sport montréalais.
2. Climat policier & faits divers
À partir du milieu des années 1950, le Café La Bohème apparaît régulièrement dans les rubriques de faits divers.
Il figure sur une liste de « clubs à surveiller » établie par la police de Montréal, en raison
de la fréquentation et d’incidents liés à l’alcool. Plusieurs descentes et
arrestations sont rapportées en 1960 et 1965, notamment pour consommation par des mineurs.
Un événement tragique survient en 1948 : un homme meurt à la suite d’une altercation avec un policier
à l’intérieur du café ; le policier est suspendu, l’affaire faisant les manchettes. Les autorités municipales
refusent à plusieurs reprises le renouvellement du permis d’alcool du café, sans pour autant provoquer sa fermeture immédiate.
3. Du café sportif au centre du jazz montréalais
Dans les années 1960, le Café La Bohème change de visage. Selon
Une histoire du jazz à Montréal de John Gilmore, de nombreux clubs montréalais flirtent avec le jazz
(New Penelope, Dream Lounge, Playboy Club, Café Campus, Oliver’s, Sir Winston Churchill Pub, Downbeat, Jazz Hot,
Caesar’s Palace, Esquire), mais un seul lieu devient le véritable centre de gravité des musiciens :
le Café La Bohème.
Le café adopte une formule originale alternant concerts de jazz live et
musique rock sur juke-box. C’est dans ce contexte qu’est lancée,
le 6 décembre 1966, la Jazztek,
une « jazz discothèque » qui deviendra le symbole le plus fort du lieu dans l’histoire du jazz montréalais.
Après son départ du Black Bottom, le guitariste Nelson Symonds vient y travailler avec
le batteur Norman Marshall Villeneuve et le contrebassiste Charlie Biddle.
Le pianiste Pierre Leduc y dirige un quartette expérimental respecté, et le big band de
Lee Gagnon s’y forme peu à peu, avec la participation régulière de Vic Vogel.
4. Transformations du lieu & héritage urbain
Le 10 octobre 1975, le Café La Bohème ferme. Dès le lendemain, les journaux annoncent
l’ouverture du Café Le Mixeur au même endroit. À la fin des années 1970, le lieu devient
le Norman Jean’s Bistrotheque, puis, le 15 décembre 1980, le
bar gai Apollon, considéré comme l’un des premiers bars de danseurs à Montréal.
L’Apollon est touché par un incendie le 27 juillet 1987. Par la suite, l’immeuble
et ceux des alentours sont rasés, et le terrain est intégré au campus de l’Université Concordia.
Depuis 2009, on y trouve l’édifice John-Molson, effaçant toute trace matérielle du café et de la Jazztek,
mais non leur place dans l’histoire de la vie nocturne et du jazz montréalais.
5. Sources principales
The Gazette, 12 janvier 1946, « Grand opening Café La Bohème ».
The Gazette, 11 octobre 1975, « Opening tonight Café Le Mixeur ».
The Gazette, 15 juin 1951, mention de la propriété par Yvon Robert & frères et clientèle sportive.
The Montreal Star, 8 juin 1955, « 25 clubs on ban listed ».
The Montreal Star, 10 juillet 1965, « 20 juveniles held after club raids ».
The Gazette, 12 juillet 1965, « 40 arrested in teenage drinking raids ».
The Montreal Star, 23 septembre 1960, « Flying squad arrests seven ».
The Montreal Star, 14 avril 1948, « Policeman is suspended in fatal cafe fracas ».
John Gilmore, Une histoire du jazz à Montréal, p. 313–315.
L’Archigal, Bulletin des archives gaies du Québec, no 20, novembre 2010 (Apollon).
The Gazette, 28 juillet 1987, « Fire at bar blocks traffic ».
1969
18 octobre, 1969
NELSON SYMONDS CHARLIE BIDDLE NORMAN MARSHALL VILLENEUVE
Source: The Montreal Star, 18 octobre 1969
1947
31 Décembre, 1947
NOUVEL AN AU CAFÉ LA BOHÈME BILLY MUNROE PHIL LADOUCEUR
Source: The Gazette, 30 décembre 1947, Postmedia Network Inc.