Modball (Montréal)
Ouvert au début de l’année 1968 au 2112, rue Clark(e), dans le Faubourg Saint-Laurent, le Modball (ou Modball House) se présente comme un teen club sans alcool, à mi-chemin entre la discothèque psychédélique, le coffee house et le centre communautaire pour adolescents. Pensé par l’entrepreneur Ozy Paulik comme un « international youth centre and dance hall », le lieu combine piste de danse, scène pour groupes rock, happenings, light shows, espaces de discussion, expositions d’art, brunchs familiaux et forums parents-ados, dans un décor d’inspiration « old European ». Il ne fonctionne que quelques saisons, mais s’impose, le temps de 1968–1969, comme l’un des projets les plus ambitieux de la nouvelle rue Clark en voie de transformation.
1. Présentation
Le Modball apparaît dans les sources au tournant de l’année 1968, lorsque le Montreal Star publie une grande publicité annonçant l’ouverture d’un « international fun and dance scene » au 2112 Clark, à proximité de la Place des Arts. Le club se présente comme un teen club sans alcool où l’on promet un « free style dance-concert » avec le groupe THE BU-BUBBLES, un light show psychédélique et une clientèle « mod ».2
Quelques semaines plus tard, un long reportage de la page jeunesse du Montreal Star, signé Carole Clifford, décrit le Modball comme l’un des projets les plus ambitieux de la nouvelle rue Clark en réaménagement. Son concepteur, le restaurateur Ozy Paulik, y combine une architecture d’inspiration européenne (façade à colombages, grande enseigne, références bavaroises) avec une ambiance résolument contemporaine pour adolescents : musique rock et rhythm and blues, piste de danse, éclairage « artistique », art gallery, coin lecture, bibliothèque de magazines internationaux et espaces pour discuter.3
L’annuaire Lovell de 1968–1969 confirme cette présence en inscrivant au 2112, rue Clarke (orthographe anglophone) un « Modball International Dance Club », avant que l’adresse ne change de vocation au tournant des années 1970.1 L’établissement ne fonctionne que quelques saisons, mais il cristallise dans la mémoire des archives la tentative d’un centre de danse et de sociabilité pour adolescents pensé comme alternative aux boîtes de nuit avec alcool.
Les chroniques jeunesse des journaux anglophones présentent le Modball comme un lieu où les jeunes « peuvent danser et développer leur individualité » dans un cadre sans alcool, entourés de musique forte, de light shows, d’expositions et de débats, au cœur d’une rue Clark appelée à devenir un nouveau pôle nocturne près de la Place des Arts.
2. Le site — 2112, rue Clark(e) et la nouvelle rue Clark
Située dans le Faubourg Saint-Laurent, la rue Clark traverse un secteur longtemps associé à un tissu de petites maisons de brique, de commerces de quartier, de tavernes et de cafés, à la jonction du Red Light élargi et du centre-ville. Au milieu du XXe siècle, la rue est perçue comme légèrement délabrée mais stratégiquement située, entre le boulevard De Maisonneuve et la future Place des Arts.
Le 2112, rue Clark est un local commercial étroit en rez-de-chaussée, accessible par quelques marches depuis le trottoir. Dans les années 1950 et au début des années 1960, il abrite le Café El Cortijo, restaurant espagnol devenu café beatnik, décrit comme une cave bohème aux murs couverts de peintures, de graffitis et de collages.1 Après une période de vacance (1966–1967), le local est repris et entièrement reconfiguré pour accueillir le Modball.
Les reportages de la fin des années 1960 indiquent que la rue est alors l’objet d’un réaménagement urbain : on y projette une série de clubs, restaurants et lieux de divertissement pouvant profiter de la proximité de la Place des Arts. Dans ce paysage, le Modball se distingue par sa façade à colombages et son look d’auberge européenne, en contraste avec la clientèle adolescente, les mini-jupes et la musique psychédélique annoncée.3
De l’autre côté de la décennie, en 1979, un reportage de Pierre Beaulieu dans La Presse sur Le Pretzel enchaîné rappelle qu’on a construit, « aux frais d’or », une nouvelle salle de spectacles dans « l’ancien El Cortijo » de la rue Clark, devenu entre-temps différents clubs à thématique germanique. Ce témoignage confirme la continuité spatiale entre le Modball et les établissements qui lui succèdent.8
3. Concept — teen club, coffee house et « fun and dance scene »
Dans la publicité d’ouverture publiée le 19 janvier 1968, le Modball se définit comme un « international fun and dance scene » et un « teen club » où aucun alcool n’est servi. On y promet un « free style dance-concert » avec THE BU-BUBBLES, un light show psychédélique, un dress code « mod » et une atmosphère où les adolescents peuvent danser et se rencontrer dans un cadre encadré.2
Le reportage de Carole Clifford dans la section jeunesse du Montreal Star précise que le Modball combine plusieurs fonctions : une piste de danse et une scène pour groupes rock et rhythm and blues, une art gallery où des œuvres sont exposées sur les murs, une bibliothèque de magazines internationaux et des coins-salon pour jaser. L’éclairage, parfois décrit comme « psychédélique » dans la publicité, est présenté par Paulik comme un éclairage artistique, plus contrôlé que dans certains clubs hippies.3,4
Sur le plan architectural, Ozy Paulik opte pour un décor d’inspiration européenne : façade évoquant une auberge allemande ou autrichienne, boiseries, poutres apparentes, références bavaroises. Cette esthétique annonce en quelque sorte les transformations ultérieures du local (Oberlander Bavarian Club, Oberlander German Austrian House, Tannhauser Old German Club), même si le contenu musical et la clientèle sont ici centrés sur la jeunesse anglophone et francophone de la fin des années 1960.
Le Modball fonctionne simultanément comme coffee house — on y boit des boissons non alcoolisées, des jus, des cafés — et comme centre communautaire, en organisant des événements qui dépassent la simple danse : forums, enregistrements d’émissions de radio, rencontres de chansonniers, brunchs familiaux et happenings thématiques.3,6
4. Programmation, jeunesse et vie communautaire
Les chroniques « Places » et « Teen Beat » des journaux anglophones, de même que les encarts publicitaires, permettent de reconstituer partiellement la programmation et le fonctionnement du Modball. Dès l’ouverture, le club mise sur une combinaison de groupes locaux et de formations torontoises en route vers New York ou d’autres circuits, ce qui l’inscrit dans le réseau plus vaste des clubs rock nord-américains.
Une chronique de Dave Bist dans la rubrique « The Teen Beat » de la Gazette, au printemps 1968, décrit le « Mod-Ball, 2112 Clarke St. » comme « our newest and most psychedelic coffee house » et signale la présence du groupe torontois The Churls, en route pour des enregistrements à New York. Le texte insiste sur l’atmosphère psychédélique, les light shows et la nouveauté du lieu dans le paysage montréalais des clubs pour jeunes.4
Une autre chronique « Places » signale, pour le week-end de Pâques 1968, un « Easter love-in » organisé au Modball, décoré dans l’esprit flower power et présentant le groupe torontois Olivus. L’événement s’inscrit dans la vague des happenings et des love-ins de la fin des années 1960, adaptés ici à une clientèle teen et jeune adulte dans un cadre sans alcool.5
Les chroniques mentionnent aussi des fins de semaine thématiques où l’on annonce en plaisantant la vente de « real grass and bananas » (clin d’œil à la contre-culture), des go-go dancers, des séances de danse pour adolescents et adultes, ainsi que des brunchs familiaux permettant d’ouvrir le lieu à un public plus large.3,5
Au-delà de la danse, le Modball se veut un point de ralliement pour les chansonniers et les propriétaires de coffee houses. Carole Clifford rapporte qu’Ozy Paulik y invite ces derniers à se rencontrer afin de créer une guilde bilingue de chansonniers et d’organiser un festival d’été sur la montagne, projet qui illustre la volonté de faire du Modball un laboratoire pour la scène folk et chansonnière montréalaise. Même si les résultats concrets de cette initiative restent difficiles à documenter, le témoignage souligne la dimension de réseau culturel associée au club.3
Enfin, plusieurs sources insistent sur la vocation plus communautaire du lieu. En mai 1968, la Gazette annonce l’organisation d’un « talk-in » parents-ados au Modball House, 2112 Clark St., où les parents sont invités à venir discuter de leurs difficultés avec des travailleurs sociaux et des représentants d’Église. Quelques jours plus tard, une chronique radio du Montreal Star raconte l’enregistrement d’une émission de la station CJAD au Modball, durant laquelle les jeunes s’expriment librement pendant plusieurs heures sur leur réalité quotidienne. Dans ces événements, la salle fonctionne clairement comme un espace de dialogue intergénérationnel et un prolongement des préoccupations sociales de l’époque.6
L’ensemble de ces indices montre que, pour une partie de la jeunesse montréalaise de 1968, le Modball représente à la fois un terrain de jeu musical, un lieu de sociabilité et un forum expérimental où se croisent rock, folk, art, médias et interventions sociales.
5. Postérité et transformations du 2112, rue Clark
L’annuaire Lovell permet de situer précisément le Modball dans la chronologie des occupants du 2112, rue Clark(e). Après la période Café El Cortijo (1958–1966), le local est indiqué vacant pour l’année 1966–1967, puis occupé par le Modball International Dance Club en 1968–1969. À partir de 1969–1970, le même annuaire répertorie un Oberlander Bavarian Club à cette adresse, suivi par l’Oberlander German Austrian House (1970–1972), une période où l’adresse cesse parfois d’être listée, avant d’apparaître, en 1978–1979, comme Tannhauser Old German Club et, de 1979 à 1982, comme Pretzel Enchainé.1,9
Cette succession témoigne d’une continuité thématique entre le décor d’inspiration « old European » mis en place par Ozy Paulik et les clubs bavarois/germano-autrichiens qui lui succèdent. Même si la clientèle et la programmation changent, le site reste associé, tout au long des années 1970, à des espaces de divertissement mêlant musique, danse, restauration et ambiance importée.
Dans ce parcours, le Modball apparaît comme un moment de transition important entre la bohème beatnik du Café El Cortijo et la scène rock/jazz/chanson du Pretzel enchaîné. Il introduit, au cœur de la rue Clark, un modèle de centre pour adolescents sans alcool où la musique rock, la contre-culture, les happenings et les débats sociaux peuvent coexister dans un même espace.
Si le nom Modball disparaît rapidement de la presse et des annuaires après 1969, sa mémoire survit dans les archives journalistiques, les coupures publicitaires et les souvenirs de spectateurs pour qui ce club représente un premier contact avec la culture psychédélique, les love-ins et les forums intergénérationnels dans un cadre montréalais. Dans la perspective muséale du Montreal Concert Poster Archive, le Modball forme ainsi un chaînon essentiel pour comprendre l’évolution du 2112, rue Clark comme lieu d’expérimentation nocturne, de la Beat Generation des années 1950 aux salles de concerts rock de la fin des années 1970.
6. Notes & sources
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LOVELL’S MONTREAL DIRECTORY, années 1958–1982 (consulté pour l’adresse
2112, rue Clarke / Clark).
Usage MCPA : permet d’établir la chronologie des occupants du 2112, rue Clark : Café El Cortijo listé de 1958 à 1966, local vacant pour 1966–1967, Modball International Dance Club pour 1968–1969, Oberlander Bavarian Club pour 1969–1970, Oberlander German Austrian House pour 1970–1972, diverses absences d’inscription ensuite, puis Tannhauser Old German Club pour 1978–1979 et Pretzel Enchainé pour 1979–1982. Source essentielle pour la datation du Modball et la succession des clubs à cette adresse. -
THE MONTREAL STAR, 19 janvier 1968, p. 23 —
grande publicité pour l’ouverture du Modball, teen club au
2112 Clark (près de la Place des Arts).
Usage MCPA : annonce un « free style dance-concert » avec le groupe THE BU-BUBBLES, un light show psychédélique et une clientèle « mod » ; décrit le Modball comme un « international fun and dance scene » et précise que « no alcohol [is] served » ; source principale pour la datation de l’ouverture, la vocation de teen club sans alcool et l’image publique du lieu. -
THE MONTREAL STAR, 9 février 1968, p. 38 —
Carole Clifford, « A new teen club makes its debut », page jeunesse.
Voir aussi la chronique « Places » du 1er mars 1968, p. 20.
Usage MCPA : présente le Modball comme un teen club situé au 2112 Clark Street, juste au sud de Sherbrooke, combinant piste de danse, scène pour groupes de rock et de rhythm and blues, art gallery, bibliothèque de magazines, éclairage « artistique » et coins de discussion. Insiste sur l’architecture « old European » conçue par Ozy Paulik et sur le caractère sans alcool du club. Mentionne des happenings de week-end, des go-go dancers, des brunchs et un projet de guilde bilingue de chansonniers et de festival d’été sur la montagne ; source majeure pour le concept, le décor et les ambitions du Modball. -
THE GAZETTE, 2 mars 1968, p. 43 —
Dave Bist, chronique « The Teen Beat ».
Usage MCPA : mentionne le « Mod-Ball » au 2112 Clarke St. comme « our newest and most psychedelic coffee house » ; signale la présence du groupe torontois The Churls en route vers des enregistrements à New York. Confirme l’adresse, le profil de coffee house psychédélique et la place du Modball dans le circuit rock et teen montréalais. -
THE GAZETTE, 13 avril 1968, p. 47 —
chronique « Places » (rubrique spectacles).
Usage MCPA : signale que le Modball, 2112 Clarke St., organise un « Easter love-in » décoré dans l’esprit flower power et accueille le groupe torontois Olivus ; confirme la nature de youth centre, l’intégration du Modball dans le paysage des clubs rock de la fin des années 1960 et son recours aux happenings et love-ins. -
THE GAZETTE, 4 mai 1968, p. 51 —
article « Parents invited for “talk-in” »; et
THE MONTREAL STAR, 6 mai 1968, p. 30 —
chronique radio sur l’émission CJAD « Radio yesterday ».
Usage MCPA : la Gazette décrit un forum parents-ados organisé au Modball House, 2112 Clark St., où les parents discutent de leurs difficultés avec des travailleurs sociaux et des représentants d’Église; la chronique radio du Montreal Star relate l’enregistrement d’une émission CJAD au Modball, durant laquelle des adolescents s’expriment librement pendant plusieurs heures. Ces sources confirment le rôle du Modball comme centre communautaire et espace de dialogue intergénérationnel. -
COUPURES DIVERSES DU MONTREAL STAR ET DE LA GAZETTE, rubrique « Places » et
annonces de clubs (1968–1969).
Usage MCPA : complètent le portrait du Modball en signalant d’autres fins de semaine thématiques, la présence de go-go dancers, des gags promotionnels autour de « real grass and bananas », des matinées familiales et une programmation mêlant adolescents et jeunes adultes. Utilisées pour reconstituer l’ambiance et la diversité des activités. -
LA PRESSE, cahier « G. Arts et spectacles »,
20 juin 1979, p. 1 — Pierre Beaulieu,
« Le Pretzel enchaîné n’a pas encore d’âme ».
Usage MCPA : reportage sur le club Le Pretzel enchaîné, situé au 2112, rue Clark ; précise que le propriétaire Bill Toméo a construit, « aux frais d’or », un bar-spectacle dans « l’ancien El Cortijo » et décrit la nouvelle salle (environ 350 places assises, scène, système de son, long bar). Permet de replacer le Modball dans la continuité des transformations du 2112, rue Clark, jusqu’à la fin des années 1970. -
MONTRÉAL CONCERT POSTER ARCHIVE, entrée chronologique
« Café El Cortijo / Modball / Pretzel enchaîné (2112 rue Clark) » dans la
Timeline Montréal (consultée).
Usage MCPA : synthèse des informations issues des annuaires Lovell, de la presse (francophone et anglophone) et des coupures collectées par le MCPA. Permet d’articuler la succession Café El Cortijo → Modball → clubs bavarois/germano-autrichiens → Pretzel enchaîné, ainsi que de replacer le Modball dans une histoire longue du 2112, rue Clark comme lieu de sociabilité nocturne.
