Café New Orleans (Montréal)
Cabaret du 188, boulevard Dorchester Est, actif au milieu des années 1950, le Café New Orleans incarne la transition entre l’ancien « Red Light » montréalais, la croisade de moralité municipale, l’essor des clubs de nuit et la montée des rackets de protection.
1. Présentation
Le Café New Orleans ouvre ses portes au milieu des années 1950 dans un Montréal en pleine mutation. Situé au 188, boulevard Dorchester Est, il combine cabaret, salle de réception et espace de diffusion radiophonique. Son histoire est intimement liée aux campagnes de moralisation de l’administration Drapeau, aux affrontements entre police, cabaretiers et milieu criminel, ainsi qu’à l’émergence de formes nouvelles de spectacle, dont l’art du drag au Québec. [1], [2]
2. Contexte moral & fin du Red Light
Au milieu des années 1950, le « Red Light » traditionnel est officiellement révolu. Les maisons closes visibles et les tripots ont été fermés, mais le vice se déplace vers les night-clubs, les clubs privés « à charte » et les débits clandestins surnommés « Blind Pigs ». L’administration du maire Jean Drapeau entend transformer Montréal en « grande ville moderne » débarrassée de ses « scories » : elle impose des heures de fermeture strictes — plus d’alcool après 2 h du matin — et suspend sévèrement les permis des contrevenants.
Cette politique fragilise l’économie des cabarets : un quart des 4 000 salariés perd son emploi et près de 25 établissements sont menacés de disparition. La répression entraîne la prolifération de bars clandestins et une recrudescence de la violence associée aux rackets. [1]
3. Ouverture & fonctions du lieu
C’est dans ce contexte tendu que le Café New Orleans est inauguré le 1er février 1955. Les publicités d’époque mettent en avant de « magnifiques salles pour tous genres de réceptions », notamment mariages et banquets. Le lieu se présente comme un établissement à la fois festif et respectable, visant une clientèle de cabaret mais aussi d’événements privés. [2], [3]
À compter du 24 août 1955, l’étage accueille les studios de la station CJMS-AM, ce qui fait du bâtiment un point de convergence entre nightlife et radiodiffusion. [4]
4. Lana St-Cyr & premières controverses
Dès le mois de mars 1955, la vedette du Café New Orleans est la drag queen Lana St-Cyr. Son nom fait explicitement référence à Lili St-Cyr, effeuilleuse célèbre des années 1940. Sans que le vocabulaire contemporain du drag ne soit encore utilisé, Lana St-Cyr est aujourd’hui considérée comme l’une des pionnières de cet art au Québec. [5], [6]
La présence de Lana St-Cyr, dans un contexte où les autorités surveillent étroitement la moralité des spectacles, symbolise la tension permanente entre désir de spectacle audacieux et encadrement moral strict.
5. Danse « indécente » & moralité (affaire Monika Marro)
Le 4 mai 1955, la danseuse polonaise Monika Marro, 28 ans, participe à un numéro jugé « indécent » au Café New Orleans. Lors du procès, le gérant Gilles Gauthier (24 ans) témoigne qu’il s’agissait d’une danse « semi-classique », exécutée en pantalon court et soutien-gorge, avec un voile, sans effeuillage progressif. Il insiste sur l’absence de tollé dans la salle et sur le caractère chorégraphique du numéro. Interrogé par le juge Fontaine, il reconnaît toutefois que la danseuse ne portait pas de slip sous le costume. [7]
Cette affaire illustre le degré d’intrusion du judiciaire dans l’évaluation de l’« indécence » et la surveillance rapprochée des cabarets par l’escouade de la Moralité. Le Café New Orleans devient ainsi un cas d’école des tensions entre création scénique, cabaret et morale publique.
Le 23 décembre 1956, plusieurs danseuses de cabaret, dont certaines arrêtées au New Orleans, se retrouvent à nouveau devant les tribunaux sous accusation d’avoir exécuté des danses prétendument indécentes, donnant à la Cour un « air de festivité » selon la presse. [8]
6. Racket de la protection, violence & fermeture (1957)
En 1957, un « racket de la protection » se met en place : certains individus offrent de protéger les boîtes de nuit contre les bandes de « boulés » de passage. Le système, attribué d’abord à Eddy Sauvageau, est brutalement interrompu lorsque celui-ci est assassiné de deux balles dans la tête le 7 janvier 1957. Son modèle est repris et raffiné par Ti-Guy St-Onge. [1]
Le 27 janvier 1957, trois policiers sont sauvagement attaqués au Café New Orleans à coups de blackjack, de poings et de pieds. Le procureur de police André Tessier qualifie la situation « d’intolérable » et parle d’un véritable racket de protection. L’Est de la ville est alors le théâtre d’une recrudescence d’agressions, bris de vitres et autres violences liées à ces réseaux. [9]
Le serveur Eddie Pappini, 39 ans, est accusé d’avoir agressé l’un des agents et plaide non coupable, tandis que quatre autres hommes sont recherchés. À la suite de ces événements, le Café New Orleans est perquisitionné par la police de la Commission des liqueurs provinciale et ferme le 29 janvier 1957. [10]
7. Transformations du 188 Dorchester Est
- 18 février 1958 — Ouverture du New Orleans Danceland dans l’ancien Café New Orleans, une salle de danse ouverte les vendredis, samedis et dimanches. [11], [12]
- 11 novembre 1963 — Le site devient le Théâtre Égrégore, une salle de théâtre associée aux expérimentations scéniques et lectures publiques de la période. [13], [14]
- 19 mai 1967 — L’Égrégore se transforme en discothèque Snoopy’s, l’une des premières discothèques pour adolescents à Montréal, qui contribue à révolutionner le teen nightlife au Québec. [15]
À travers ces métamorphoses, l’adresse du 188 Dorchester Est reflète les grandes phases de l’histoire nocturne montréalaise : de la croisade morale aux cabarets surveillés, puis aux salles de danse, au théâtre d’avant-garde et enfin à la culture discothèque jeunesse des années 1960.
8. Notes & sources
- Daniel Proulx, « Montréal sous le régime des purs », La Presse, 15 août 1993.
- « Grand opening tonight », The Gazette, 1 février 1955.
- « Les Lee », Montréal-Matin, 29 juillet 1955.
- « History of Canadian broadcasting, CJMS-AM » — installation des studios au-dessus du Café New Orleans.
- Montréal-Matin, 24 mars 1955 — annonce de Lana St-Cyr.
- Wikipedia — entrée « Lana St-Cyr ».
- « Ballet-loving judge hears cabaret case », The Montreal Star, 22 avril 1955.
- « Les jolies danseuses donnent à la cour un air de festivité », Dimanche-Matin, 23 décembre 1956.
- « Gangs in east end assault policemen », The Gazette, 28 janvier 1957.
- « Bail of $400 demanded in Cafe row », The Montreal Star, 31 janvier 1957.
- Dimanche-Matin, 16 février 1958 — rubrique « En vedette ».
- « Ce soir ouverture officielle du New Orleans Danceland », La Presse, 18 février 1958.
- « Hier soir à l’Égrégore », Le Devoir, 12 novembre 1963.
- « Troupe opens new home with reading », The Gazette, 14 novembre 1963.
- « Sounds like Montreal: Swinging sanctuaries », The Montreal Star, 16 juin 1967.






