L’X (Montréal)
Active principalement de la fin des années 1990 au milieu des années 2000, L’X (182, rue Sainte-Catherine Est) occupe une place charnière dans l’histoire des cultures alternatives montréalaises. À la fois salle “all ages”, centre communautaire et plateforme de création multidisciplinaire (ateliers, documentation, expositions), le lieu sert de point d’ancrage à une génération issue de la contre-culture punk — et devient, au tournant des années 2000, l’un des symboles montréalais les plus visibles d’un modèle DIY liant musique, entraide et organisation collective.
1. Présentation
Dans le Montréal d’après-1990, la culture punk locale se déploie à travers un réseau fragmenté de bars, de sous-sols, de squats, de boutiques et de lieux temporaires. L’X se distingue en offrant une formule rare : un espace relativement stable, capable de combiner diffusion musicale, ateliers et ressources communautaires, tout en maintenant une identité underground assumée. Le lieu est aussi décrit par la presse comme une réponse à des réalités sociales visibles au centre-ville : errance, précarité, jeunesse marginalisée et tensions répétées autour de l’occupation de l’espace public.
Dans cette perspective, L’X n’est pas uniquement une “salle punk” : c’est un laboratoire civique, où la culture (concerts, expositions, fanzines, ateliers) devient un outil de structuration collective et de médiation. Cette dimension, reconnue dès le tournant des années 2000, donnera à sa disparition une forte portée symbolique.
2. Origines (1996) et mise en place du projet
Plusieurs textes font remonter l’élan fondateur de L’X à 1996, année marquée par des tensions urbaines (règlements municipaux et durcissement des conditions de rassemblement autour de la place Émilie-Gamelin, climat de stigmatisation médiatique), ainsi que par l’émeute du 17 mai 1996 sur la rue Saint-Laurent. Dans les récits recueillis par la presse, cette séquence agit comme un déclencheur : elle accélère la volonté d’ouvrir un lieu où se regrouper, créer et diffuser, hors des circuits habituels.
Le projet se consolide ensuite sur plusieurs années, avant de s’incarner de manière visible au 182, rue Sainte-Catherine Est. Des articles publiés à la fin des années 1990 décrivent L’X comme un centre d’expression et de création porté par un noyau d’organisateurs et de bénévoles, structuré pour fonctionner au quotidien (bar, ateliers, programmation) tout en gardant une posture de discrétion et d’autonomie.
3. Mission, philosophie et équipements
Les sources insistent sur une mission première : offrir un lieu de regroupement et d’échange à des jeunes artistes et à des membres de milieux marginalisés, en valorisant la polyvalence plutôt qu’un seul usage. L’X est ainsi décrit comme une combinaison de salle de spectacles, bar, ateliers (notamment sérigraphie, photo, couture) et centre de documentation. Cette logique renvoie à une philosophie DIY explicite : apprendre à faire soi-même, transmettre des compétences, mutualiser des outils et produire de la culture avec peu de moyens mais beaucoup d’organisation.
La presse résume parfois cette posture par une formule programmatique : au lieu de “donner” une solution toute faite, il s’agit de donner les moyens d’agir. À l’échelle d’une salle, cela se traduit par une économie fragile (bar, événements, bénéfices) mais aussi par une volonté d’accueillir : concerts, expositions, vernissages, conférences et initiatives de quartier.
4. Salle de spectacles et scène locale (1998–2003)
Comme lieu de diffusion, L’X devient au tournant des années 2000 un repère pour une scène locale qui manque d’espaces adaptés à la tenue de concerts “all ages” et à l’expérimentation. Les articles évoquent des soirées où se croisent punk, hardcore, métal, ska et diverses formes d’underground, dans une salle souvent décrite comme capable d’accueillir plus de 300 personnes.
La programmation et la culture de l’événement servent aussi de moteur économique : les recettes du bar, les bénéfices et la mobilisation bénévole permettent de maintenir le lieu en opération. Cette dynamique contribue à la visibilité de L’X au-delà du cercle strictement punk, en attirant promoteurs, organisateurs et réseaux culturels parallèles — un point souvent mentionné dans les témoignages d’époque.
La trajectoire de L’X se lit également à travers sa capacité à fonctionner comme “carrefour” : on y vient pour les concerts, mais aussi pour les fanzines, les ateliers, les rencontres, les débats et les projets collectifs. Cette densité d’usages, typique des lieux alternatifs, explique sa valeur symbolique lorsqu’il commence à être menacé au milieu des années 2000.
5. Réseaux, médiation urbaine et reconnaissance publique
Dès 2000, L’X est explicitement associé à une cartographie des “hauts lieux” de la marge montréalaise : Red Light, place Émilie-Gamelin, quartiers centraux, et autres repères de la contre-culture. Cette présence dans des récits de médiation (tournées guidées, projets de sensibilisation, articles sur la marginalité) est cruciale : elle montre que L’X n’est pas perçu uniquement comme un espace de “nuisance”, mais comme un lieu où s’expérimentent des formes d’organisation, d’entraide et de culture.
L’X apparaît également comme partenaire ou point d’ancrage d’événements réunissant plusieurs acteurs communautaires (projets de pairs aidants, organismes liés à l’intervention de rue, initiatives culturelles publiques). Dans ces contextes, la salle devient un outil de rapprochement entre publics : résidents, commerçants, jeunes du centre-ville et réseaux institutionnels. Cette reconnaissance, même intermittente, souligne la fonction de L’X comme interface entre scène culturelle et enjeux sociaux au centre-ville.
6. L’X comme incubateur (labels, festivals, trajectoires)
Un aspect tardivement documenté mais historiquement décisif est le rôle de L’X comme incubateur de trajectoires et de structures qui dépasseront le cadre strictement punk. Des articles de presse indiquent notamment qu’une première sortie officielle liée à l’écosystème de Dare to Care Records (fondé en 2000) est associée à un événement tenu à L’X au début des années 2000. Cette information inscrit la salle dans une continuité concrète : celle d’une scène DIY pouvant évoluer vers des réseaux indépendants plus structurés (production, tournée, gestion, diffusion).
L’X est aussi mentionné dans des contextes de festivals et d’événements montréalais liés aux scènes alternatives et indépendantes (cabarets, off-festivals, happenings). Ces traces, disséminées dans la presse culturelle, confirment que la salle joue un rôle de “pont” : entre l’underground local, les réseaux francophones émergents et l’attrait de Montréal comme ville de diffusion pour des projets DIY.
7. Fragilisation, relocalisation et fermeture (2003–2004)
Au début des années 2000, le climat change. Plusieurs articles décrivent une pression immobilière accrue au centre-ville et un mouvement de “nettoyage” / requalification associé au démantèlement d’espaces jugés indésirables. Dans ce contexte, L’X est de plus en plus vulnérable. En 2004, la presse rapporte que l’immeuble du 182, rue Sainte-Catherine Est doit être vendu à l’UQAM, ce qui place L’X en situation de relocalisation forcée. L’organisation cherche alors activement de nouveaux locaux, et envisage des concerts-bénéfice pour financer un déménagement.
D’autres textes, notamment en 2004, interprètent ce déplacement comme un symptôme d’un phénomène plus large : la disparition d’un “territoire” où cohabitaient ressources, errance, contre-culture et services d’entraide. L’X devient alors un symbole : celui d’un lieu dont la présence se justifie socialement, mais qui se heurte aux forces de transformation urbaine et à l’expansion institutionnelle du secteur.
La suite immédiate se lit en creux : malgré la reconnaissance ponctuelle de son rôle et l’existence de réseaux de soutien, L’X ne retrouve pas durablement un ancrage équivalent à celui du 182 Sainte-Catherine Est. Sa disparition du paysage du centre-ville marque la fin d’un moment précis de la culture DIY montréalaise, où un espace hybride pouvait tenir ensemble concerts, ateliers, documentation et action communautaire.
Dans l’immédiat après-coup, une partie de cet élan collectif et de ces réseaux se recompose ailleurs — notamment à travers la coopérative Katacombes, qui se revendique explicitement comme un héritage direct de L’X.
8. Après L’X : des cendres de L’X à la coop Katacombes (2006–2019)
Après la disparition de L’X du 182, rue Sainte-Catherine Est, une partie de la culture d’organisation DIY et des réseaux de diffusion se prolonge dans la coopérative de travail Katacombes. Les fondatrices de la coop avaient auparavant fait leurs premières armes au sein de L’X, et Katacombes pouvait se présenter comme l’un des rares lieux culturels à Montréal gérés principalement par des femmes.
La coop Katacombes occupe d’abord un local sur le boulevard Saint-Laurent (de 2005 à 2009, au sud de la rue Sainte-Catherine), puis s’implante le 1er août 2009 à l’angle du boulevard Saint-Laurent et de la rue Ontario. La salle, reconnaissable à son logo en tête de mort et à son décor dense de crânes et de chaînes, devient une maison régulière pour la musique live — incluant des événements associés à Heavy Montréal et Pouzza.
Sur le plan de la programmation, Katacombes dépasse largement l’étiquette punk/rock/metal : la salle accueille aussi des spectacles d’humour, des soirées de danse swing, des conférences, des tournages, ainsi que des propositions hip-hop, folk, ska, jazz, etc. La coop conserve en parallèle un volet militant marqué, en ouvrant régulièrement ses portes à des événements-bénéfice (organismes communautaires, collectifs féministes ou antifascistes, librairies anarchistes, groupes de défense des droits des animaux, par exemple).
Janick Langlais, responsable de la programmation et membre fondatrice, résume la mission du lieu : « Ç’a toujours été la mission des Katacombes, d’aider la relève musicale, de créer des connexions internationales et du réseautage pour faire grandir la scène underground. »
En chiffres, Katacombes affirme avoir présenté plus de 2 000 spectacles devant plus de 350 000 personnes. Après 13 ans d’activité, la salle ferme définitivement à la fin de 2019. Les raisons invoquées renvoient directement aux pressions structurelles sur les petits lieux : taxes municipales très élevées, hausse continue liée à l’embourgeoisement et, plus largement, spéculation immobilière qui repousse les scènes alternatives hors des centres.
La fermeture revêt un air de déjà-vu pour Janick Langlais, qui relie explicitement l’éviction de L’X (2004, locaux associés à l’UQAM et projet de l’îlot Voyageur) aux relocalisations successives de Katacombes — et à la transformation rapide d’un centre-ville de plus en plus “aseptisé”.
Enfin, la trajectoire matérielle du lieu se poursuit après 2019 : en 2022, on annonce que l’ancien site punk-rock du boulevard Saint-Laurent doit être transformé en logements étudiants abordables, avec une ouverture évoquée autour de 2025.
9. Localisation et lecture patrimoniale
L’X s’inscrit dans un axe central de Montréal où se superposent, depuis des décennies, commerce, spectacle, marginalité et institutions : la rue Sainte-Catherine Est et ses abords immédiats. Cette situation au centre-ville rend le lieu à la fois visible et fragile. Visible, parce qu’il agit comme repère culturel ; fragile, parce qu’il se trouve dans un territoire soumis à des cycles rapides de requalification, de pression foncière et de réaffectation institutionnelle.
À l’échelle patrimoniale, L’X illustre un type de lieu rarement documenté avec autant de détails dans la presse : la salle alternative comme infrastructure sociale. Son histoire permet d’éclairer un Montréal des marges et des contre-cultures, mais aussi la mécanique qui, au tournant des années 2000, reconfigure le centre-ville en replaçant la culture “légitime” (institutions, grands projets) au-dessus de lieux hybrides jugés dérangeants.
10. Notes & sources
- La Presse, 25 avril 1998 — article sur l’implantation d’un centre communautaire pour punks au 182, rue Sainte-Catherine Est (subvention de démarrage et description du projet).
- L’Itinéraire, septembre 1998 — « L’X, nouveau bastion de la culture punk à Montréal » (portrait du lieu, vocation, logique “underground”, activités et rôle de salle).
- L’Itinéraire, octobre 1999 — « Un collectif pour et par de jeunes artistes » (description du centre multidisciplinaire, ateliers, expositions, mission ; citations sur le nom “L’X” et la philosophie d’autonomie).
- La Presse, 23 mars 2000 — annonce/texte autour d’une pièce présentée à L’X (preuve d’activités scéniques et de programmation non strictement musicale).
- L’Itinéraire, mai 2000 — rubrique « Des végétariens à l’X » (mention d’activités régulières et d’initiatives sociales).
- L’Itinéraire, août 2000 — Reine Côté, « Voyage au cœur de la marginalité » (L’X inscrit parmi les repères de la marge montréalaise ; lecture de médiation et de perception publique).
- L’Itinéraire, août 2000 — Geneviève Denis, « Une macédoine culturelle appétissante » (Festival d’expressions de la rue : activités culturelles transversales, lieux partenaires dont L’X).
- La Presse, 27 juillet 2000 — article sur Pat K. / FrancOffolies mentionnant un événement à L’X (traces de festivals et d’écosystèmes alternatifs).
- La Presse, 15 décembre 2001 — dossier « L’X, un rendez-vous underground » (portrait, DIY, scène punk et ancrage local).
- La Presse, 18 octobre 2003 — « Mauvaise semaine pour les punks de Montréal » (contexte de perception publique et tensions autour de la scène).
- L’Itinéraire, mai 2004 — rubrique « Macadam en vrac : L’X en quête de nouveaux locaux » (recherche d’un nouvel espace ; vente annoncée du 182 Sainte-Catherine Est ; bénéfices pour financer le déménagement).
- Le Devoir, 23 décembre 2004 — analyse des effets de l’expansion immobilière et institutionnelle (UQAM) et de l’éviction des ressources associées au “red light” et aux populations marginalisées.
- La Presse, 8 décembre 2006 — chronique sur l’après-L’X et l’ouverture d’un bar rock fondé par d’anciens de L’X (continuités de réseaux).
- The Record (Sherbrooke), 29 avril 2011 — article rétrospectif sur Dare to Care Records (mention d’un jalon lié à L’X dans la trajectoire de l’écosystème indie).
- URBANIA, Éric Faucher, 25 octobre 2019 — Les Katacombes et l’embourgeoisement : la co-propriétaire de la coop explique les raisons de la fermeture. (Volet militant, mission, rareté d’un lieu majoritairement géré par des femmes, continuités post-L’X.)
- CBC, 24 octobre 2019 — Montreal punk-rock venue Katacombes will close for good after Christmas. (Annonce de fermeture, contexte, place du lieu dans la scène.)
- Radio-Canada, 25 octobre 2019 — Mort annoncée des Katacombes, mythique salle de spectacle montréalaise. (Chiffres avancés : 2 000+ spectacles, 350 000+ personnes ; portée symbolique.)
- Le Devoir, Dominic Tardif, 28 décembre 2019 — Katacombes ferme, mais l’« underground » ne meurt pas. (Lien L’X → Katacombes, relocalisations, taxes/embourgeoisement, analyse et citations.)
- CBC, 12 septembre 2022 — Old punk rock venue in Montreal to be turned into affordable housing. (Projet de conversion en logements étudiants abordables ; horizon d’ouverture évoqué.)






































































































































































































































































