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Mousse-Spacthèque (Montréal)

Ouverte le 6 septembre 1966 au 1467 Crescent, la Mousse-Spacthèque s’impose comme l’une des discothèques les plus spectaculaires de l’histoire montréalaise. Conçue comme un « environnement total » par le peintre Jean-Paul Mousseau, en collaboration avec l’équipe de la Licorne, elle transforme un sous-sol du centre-ville en laboratoire de lumière, de mannequins nus, de parfums et de sons, à mi-chemin entre installation d’art contemporain et boîte de nuit psychédélique.

1. Présentation

La Mousse-Spacthèque occupe une place singulière dans l’histoire des discothèques montréalaises. Installée en sous-sol au 1467 Crescent, au cœur d’un secteur appelé à devenir l’un des principaux couloirs de la vie nocturne du centre-ville, elle est conçue comme un « total environment » où la musique n’est qu’un élément parmi d’autres, au même titre que la lumière, la couleur, les mannequins, les volumes et les parfums. La discothèque, loin de se limiter à une piste de danse, fonctionne comme un laboratoire d’art environnemental appliqué à la culture populaire.

Dans les archives, le nom apparaît sous des formes variées — Mousse Spagthèque, Mousse Spagtheque, Mousse Spactheque, Mousse-Spacothèque — qui témoignent autant des hésitations des journalistes que du caractère inédit du projet. Dans la présente fiche, l’orthographe Mousse-Spacthèque est retenue comme forme muséale, tout en respectant les graphies originales dans les citations et notes.

« La Licorne fut la première discothèque du continent. Aujourd’hui, ses initiateurs, Claude de Carufel et Gilles Archambault, lancent maintenant la Spagthèque, unique au monde, où l’on mariera espace, temps, mouvement, son, couleur et lumière. »

— synthèse d’après la rubrique « Entre parenthèses », La Presse, 6 septembre 1966. 1

2. Origines – de la Licorne à la « Spacthèque »

La genèse de la Mousse-Spacthèque est indissociable de la trajectoire de la Licorne, discothèque ouverte en 1962 dans une ancienne chaufferie de la rue Mackay et souvent présentée comme la première discothèque commerciale d’Amérique du Nord. À la fin des années 1960, la presse consacre plusieurs portraits à Gilles Archambault, parfois qualifié de « Monsieur Discothèque », dans lesquels la Licorne apparaît comme le point de départ d’une série d’enseignes expérimentales — Crash, Baroque, Empereur, Mousse-Spacthèque — qui redéfinissent les usages de la nuit montréalaise. 2,3

Dans un article d’Ingrid Saumart publié en février 1969 dans le cahier Spec de La Presse, Archambault est décrit comme « l’inventeur montréalais des discothèques ». Le texte retrace son parcours de la Licorne à la Mousse-Spagthèque et évoque déjà une nouvelle phase de projets à venir, confirmant que la discothèque n’est pour lui qu’une étape dans une succession de formules. 2

C’est dans ce contexte que naît l’idée d’un lieu où l’on irait moins « écouter de la musique » que habiter un décor. Archambault et son associé Claude de Carufel font appel à Jean-Paul Mousseau, peintre automatiste dont les plafonds lumineux et interventions dans des stations de métro ou des lieux publics ont déjà marqué le paysage montréalais. La discothèque devient alors le terrain d’une expérimentation : comment transposer dans un club les recherches sur la lumière, la couleur et le mouvement menées par l’artiste dans l’espace public ?

3. Ouverture et premières descriptions (1966)

L’ouverture de la Mousse-Spacthèque est annoncée par La Presse le 6 septembre 1966. Dans la rubrique « Entre parenthèses », on signale qu’« à 10 heures » ce soir-là, une nouvelle discothèque doit ouvrir ses portes au 1467, rue Crescent. Le texte rappelle que la Licorne fut la première discothèque du continent et précise que ses initiateurs « lancent maintenant la Spagthèque, unique au monde », en insistant sur la promesse d’un environnement où se combinent « espace, temps, mouvement, son, couleur et lumière », organisé en trois salles — Cybèle, Pluton et Orphée — associées à la détente, à la découverte et au dynamisme. 1

Quelques jours plus tard, le Montreal Star publie un article illustré intitulé « Newest Discotheque in Town Aims at Eye as Well as Ear ». Le journaliste y décrit la Mousse Spactheque comme la plus récente discothèque de la ville, installée dans un sous-sol de Crescent Street, et souligne qu’elle vise autant l’œil que l’oreille. La salle est déjà bondée, mais la différence tient à la disposition de l’espace et à la dimension visuelle, omniprésente dans tous les recoins. 4

« À la différence de nombreuses autres discothèques où rien ne distingue réellement un établissement d’un autre, la nouvelle Mousse Spacthèque cherche à séduire l’œil autant que l’oreille. Environ trente-cinq mannequins nus, des murales abstraites, une piste de danse en acier inoxydable et un système d’éclairage complexe créent un environnement qui se rapproche davantage d’une installation artistique que d’un bar. »

— reconstitution à partir de The Montreal Star, 9 septembre 1966, « Newest Discotheque in Town Aims at Eye as Well as Ear ». 4

4. Un « environnement total » signé Jean-Paul Mousseau

La Mousse-Spacthèque est conçue comme un « environnement total », où le décor n’est pas un simple arrière-plan mais le coeur même de l’expérience. Selon le Montreal Star, environ trente-cinq mannequins nus, parfois sans tête ou sans jambes, sont disposés dans toute la salle : certains servent de séparateurs de banquettes, d’autres de sculptures ou de points d’ancrage visuels. Des miroirs, des murs recouverts de motifs abstraits, un plancher de danse en acier inoxydable et un éclairage sophistiqué complètent une scénographie saisissante. 4

« C’est consacré, dédié à la femme, avec un F majuscule. Tu verras trois ou quatre statues de Vénus, en plâtre blanc. J’ai préparé 200 diapositives de belles femmes. Des projecteurs lanceront des feux sur des milliers de douilles suspendues au plafond, créant l’impression d’un ciel embrasé et mouvant. Ce sera aussi beau que la TV en couleur du canal 10! »

Jean-Paul Mousseau, cité dans Dimanche-matin, 4 septembre 1966, « Mousseau et sa veillée d’armes ».

En janvier 1967, The Standard publie une brève décrivant la discothèque comme la nouvelle « way-out discotheque » de Montréal, signée par Jean-Paul Mousseau. Le texte mentionne une climatisation parfumée à la lavande, des comptoirs de bar recouverts de fausse peau de léopard et des mannequins en bikini, autant de détails qui contribuent à transformer la salle en installation sensorielle où l’odorat, la vue et le toucher sont sollicités autant que l’ouïe. 5

Encart — L’art environnemental appliqué à la discothèque

Dans la continuité de ses plafonds lumineux et de ses interventions dans des espaces publics, Jean-Paul Mousseau traite la discothèque comme un médium à part entière. Les mannequins deviennent des volumes plastiques, le plancher en inox réfléchit la lumière, les murs abstraits renvoient à sa peinture, et la climatisation parfumée élargit le champ de l’œuvre à la dimension olfactive. La Mousse-Spacthèque fonctionne ainsi comme une sorte de « tableau habitable ».

Pour Mousseau, la discothèque constitue une extension naturelle de sa recherche sur la lumière et le mouvement. Les surfaces éclairées, les silhouettes de mannequins et les reflets produisent une succession de tableaux en transformation constante, animés par la danse et les variations de l’éclairage. Loin d’être un simple décor « à la mode », la Mousse-Spacthèque inscrit l’art contemporain au cœur d’un lieu de consommation populaire, brouillant la frontière entre galerie, scène et boîte de nuit.

5. Lieu « in » des nuits montréalaises

Rapidement, la Mousse-Spacthèque s’impose comme un lieu « in » de la vie nocturne montréalaise. En janvier 1967, le Montreal Star rapporte que la conférence de presse de l’acteur Mel Ferrer, venu promouvoir le film Wait Until Dark, se déroule dans la discothèque, utilisée comme décor pour les photographes et les journalistes mondains. 6

Dans un grand dossier publié en février 1969, le cahier Spec de La Presse consacre plusieurs pages aux discothèques montréalaises. Un reportage titré « Ceux qui vont dans les discothèques et ceux qui les reçoivent » brosse un panorama des établissements alors en activité, parmi lesquels la Mousse-Spagthèque occupe une place de choix. 3 Dans le même numéro, un article sur « l’inventeur montréalais des discothèques » revient sur la figure de Gilles Archambault et rappelle que, après la Licorne, la Mousse-Spagthèque est devenue l’un des principaux laboratoires de ses expérimentations nocturnes. 2

« La Mousse-Spagthèque, c’est l’endroit où l’on va autant pour regarder que pour danser. Les mannequins, les murs peints, le plancher d’acier et la lumière composent un paysage qui change sans cesse, au point que le décor devient le véritable spectacle. »

— synthèse d’après les dossiers discothèques du cahier Spec, La Presse, 20 février 1969. 3

Dans ces années, la rue Crescent s’affirme comme un corridor de divertissement où bars d’hôtels, discothèques, cabarets et restaurants se succèdent. La Mousse-Spacthèque y tient un rôle charnière : fréquentée autant par une jeunesse curieuse que par une clientèle plus mondaine, elle fait partie des lieux cités dans les guides et les rubriques nightlife comme vitrine de la modernité montréalaise.

6. Métamorphoses du site : Eve-Club et Sexe Machine

Au tournant des années 1970, le cycle de la Mousse-Spacthèque s’achève. Dans une chronique parue le 2 juillet 1970 dans La Presse, on relate une scène quasi théâtrale : l’enseigne de la discothèque est symboliquement déposée dans un cercueil noir, lors d’une « cérémonie funèbre » qui consacre la fin de la Mousse-Spagthèque. Le même texte annonce la naissance, dans les mêmes locaux, d’un nouveau cabaret nommé Eve-Club, dont la décoration — mannequins masculins, iconographie féminine inversée — est présentée comme une sorte de contrepoint à la discothèque précédente. 7

Une brève mondaine publiée le 20 août 1970 dans le cahier Spec précise que le Eve-Club, « qui avait connu des jours de gloire quand il s’appelait “Mousse-Spagthèque” », se transforme alors en salle de cinéma underground les mardis soirs, sous la direction de Gilles Archambault et d’un gérant nommé Reggie Chartrand. Le lieu devient ainsi un point de rencontre entre culture nocturne et cinéma marginal. 8

La continuité du site se prolonge encore. Dans un article du Gazette en date du 6 novembre 1971, consacré à la supposée « mort » des discothèques, le journaliste cite l’ouverture d’une nouvelle discothèque souterraine au 1469 Crescent, la Sexe Machine, décorée de mannequins et de motifs érotiques. Le texte, qui présente cette nouvelle salle comme un « subterranean nest of erotica », en fait la plus récente métamorphose d’un local déjà associé à la Mousse-Spacthèque et au Eve-Club. 9

Dans cette perspective, la Mousse-Spacthèque n’est pas seulement un épisode isolé, mais le premier acte d’une trilogie Crescent qui verra le même sous-sol se transformer successivement en Mousse-Spacthèque, Eve-Club puis Sexe Machine, chaque enseigne poussant plus loin les limites du décor et de la provocation.

7. Postérité

Longtemps, la Mousse-Spacthèque reste en marge des récits grand public sur les discothèques de Montréal, souvent éclipsée par la mémoire de la Sexe Machine et par le rôle fondateur de la Licorne. Les archives de presse permettent toutefois de rétablir sa place : elle apparaît comme un jalon crucial entre les premières discothèques « de cave » du début des années 1960 et les grandes expériences nocturnes plus explicitement érotiques du début des années 1970.

Sur le plan artistique, la Mousse-Spacthèque représente l’un des moments où le travail de Jean-Paul Mousseau rencontre de plein fouet la culture populaire. Ses expérimentations sur la lumière, la couleur et le mouvement trouvent dans la discothèque un terrain où elles ne s’adressent plus seulement aux visiteurs d’un musée ou aux usagers d’une station de métro, mais à une clientèle venue danser, boire et se montrer. La discothèque devient ainsi une galerie habitable, où l’on circule à travers un dispositif artistique sans que le mot « art » soit nécessairement prononcé.

En replaçant la Mousse-Spacthèque dans la chaîne Mousse-Spacthèque → Eve-Club → Sexe Machine, on voit se dessiner une véritable histoire de la nuit montréalaise, faite de transformations rapides, de changements d’enseignes et de reconfigurations de décor, mais aussi de continuités profondes : mêmes acteurs, mêmes lieux, mêmes expérimentations sur la manière d’organiser l’espace, la lumière et le regard.

8. Notes & sources

  1. LA PRESSE, 6 septembre 1966, page des arts, rubrique « Entre parenthèses ». Annonce de l’ouverture de la Mousse Spagthèque au 1467 Crescent à 22 h, décrite comme « discothèque unique au monde » et présentée comme projet succédant à la Licorne. Le texte évoque un lieu où se combinent « espace, temps, mouvement, son, couleur, lumière », organisé en trois salles : Cybèle, Pluton et Orphée.
  2. LA PRESSE, 20 février 1969, cahier Spec, article d’Ingrid Saumart, « L’inventeur montréalais des discothèques prépare la suite ». Portrait de Gilles Archambault retraçant son parcours de la Licorne à la Mousse-Spagthèque, et rappelant son association avec l’artiste Jean-Paul Mousseau.
  3. LA PRESSE, 20 février 1969, cahier Spec, reportage d’Yves Leclerc, « Ceux qui vont dans les discothèques et ceux qui les reçoivent ». Panorama des discothèques montréalaises de la fin des années 1960, dans lequel la Mousse-Spagthèque figure parmi les établissements emblématiques gérés par Gilles Archambault.
  4. THE MONTREAL STAR, 9 septembre 1966, article illustré « Newest Discotheque in Town Aims at Eye as Well as Ear » (Walter Poronovich).
    Signalement : présente la Mousse Spactheque comme la plus récente discothèque de la ville, située sur Crescent Street; décrit l’environnement conçu par Jean-Paul Mousseau : environ trente-cinq mannequins nus, murs abstraits, plancher de danse en acier inoxydable, éclairage sophistiqué.
  5. THE STANDARD, 12 janvier 1967, rubrique mondaine.
    Signalement : brève consacrée à la Mousse Spactheque, présentée comme une « way-out discotheque » montréalais de Jean-Paul Mousseau. Mention d’une climatisation parfumée à la lavande, de comptoirs de bar en fausse peau de léopard et de mannequins en bikini dans l’aménagement intérieur.
  6. THE MONTREAL STAR, 20 janvier 1967, article de Beverley Mitchell, « Mel Ferrer Ducks Question at Noisy Press Conference ».
    Signalement : compte rendu d’une conférence de presse de l’acteur Mel Ferrer pour la promotion de Wait Until Dark, tenue à la Mousse Spagtheque, confirmant le statut mondain de la discothèque.
  7. LA PRESSE, 2 juillet 1970, cahier Spec.
    Signalement : chronique consacrée à la transformation de la discothèque en Eve-Club. Raconte les « funérailles » symboliques de la Mousse-Spagthèque, dont l’enseigne est déposée dans un cercueil noir, et décrit la nouvelle décoration de l’Eve-Club axée sur une iconographie féminine.
  8. LA PRESSE, 20 août 1970, rubrique mondaine du cahier Spec.
    Signalement : brève signalant que le Eve-Club, « qui avait connu des jours de gloire quand il s’appelait “Mousse-Spagthèque” », devient salle de cinéma underground les mardis soirs. Mention de la présence d’un nouveau gérant, Reggie Chartrand, et de l’intention de programmer des films marginaux.
  9. THE GAZETTE (Montréal), 6 novembre 1971 — « Discotheques dead? Somebody forgot to bury them » (Jay Newquist).
    Signalement : article sur le prétendu déclin des discothèques; cite l’ouverture de la discothèque Sexe Machine au 1469 Crescent, décrite comme un « subterranean nest of erotica », et présentée comme la plus récente mutation du lieu précédemment occupé par la Mousse-Spacthèque puis le Eve-Club.
  10. DIMANCHE-MATIN, 4 septembre 1966 — article de Robert Guy Scully, « Mousseau et sa veillée d’armes ».
    Signalement : reportage sur Jean-Paul Mousseau au travail dans les jours précédant l’ouverture de la Mousse Spagthèque, aménagée dans les ruines du Baroque de la rue Crescent. Le texte décrit Mousseau travaillant « d’arrache-pied » avec ses assistants, ne dormant que quelques heures après soixante heures de travail continu, et lui laisse expliquer son concept : une discothèque « consacrée à la femme », avec trois ou quatre statues de Vénus en plâtre blanc, quelque 200 diapositives de belles femmes projetées sur des milliers de douilles suspendues au plafond pour créer l’impression d’un ciel embrasé et mouvant, « aussi beau que la télévision en couleur du canal 10 ».

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