Patrimoine musical et industriel montréalais
Musée des ondes Emile Berliner
Le Musée des ondes Emile Berliner est un musée montréalais consacré à l’histoire de l’enregistrement sonore, du disque, de la radio et des technologies liées aux ondes. Installé dans l’ancien complexe industriel de Berliner Gram-o-phone puis RCA Victor à Saint-Henri, il occupe un lieu exceptionnel dans l’histoire musicale canadienne : c’est ici qu’au début du XXe siècle s’est développée l’une des premières grandes industries du disque au Canada. Fondé en 1992, le musée conserve appareils, gramophones, phonographes, radios, disques, équipements d’enregistrement, archives et documents témoignant de plus d’un siècle d’innovations sonores montréalaises.
1. Présentation
Au cœur de Saint-Henri, dans un ancien complexe industriel qui a joué un rôle majeur dans l’histoire de l’enregistrement sonore au Canada, se trouve le Musée des ondes Emile Berliner. Sa localisation n’est pas fortuite : le musée est installé sur le site même où la compagnie fondée par l’inventeur Emile Berliner développa ses activités canadiennes au début du XXe siècle.
L’endroit constitue ainsi beaucoup plus qu’un simple espace d’exposition. Les murs dans lesquels le musée conserve aujourd’hui gramophones, disques, radios et appareils électroniques appartiennent eux-mêmes à l’histoire industrielle qu’il raconte.
Le musée s’intéresse à la reproduction et à la diffusion du son, mais également à l’ensemble des technologies utilisant les ondes : enregistrement, radiodiffusion, télévision, électronique et communications. Cette approche permet de raconter une histoire dans laquelle Montréal occupe une place étonnamment importante.
2. Emile Berliner
Photo : domaine public.
Né à Hanovre en 1851, Emile Berliner émigre aux États-Unis dans sa jeunesse. Inventeur autodidacte, il s'intéresse rapidement aux nouvelles technologies permettant de transmettre et de reproduire la voix humaine.
Son nom demeure principalement associé au gramophone et au développement du disque plat. Contrairement aux cylindres utilisés par les premiers phonographes, le système de Berliner permet de reproduire industriellement un enregistrement à partir d’un disque maître, ouvrant la voie à la fabrication en série de disques.
Une révolution fondamentale
Le passage du cylindre au disque représente une étape essentielle dans l’histoire de la musique enregistrée. Il devient possible de fabriquer de nombreuses copies d'un même enregistrement et de les distribuer à grande échelle. Le disque peut dès lors devenir un véritable produit culturel de masse.
Berliner travaille également sur différentes applications liées au téléphone, au microphone et à la reproduction électrique du son. Ses innovations participent à une transformation beaucoup plus large : pour la première fois, une performance musicale peut être fixée, reproduite, vendue et écoutée loin du lieu où elle a été exécutée.
3. Berliner s’établit à Montréal
Source : Société historique de Saint-Henri.
À la suite de conflits commerciaux et juridiques entourant l’exploitation de ses inventions aux États-Unis, Berliner développe une partie importante de ses activités au Canada. Au tournant du XXe siècle, Montréal devient le centre de ses opérations canadiennes.
La Berliner Gram-o-phone Company of Canada prend alors forme dans une ville qui possède plusieurs avantages : une importante main-d’œuvre industrielle, un réseau ferroviaire continental, un port international et un marché culturel en pleine expansion.
Cette implantation contribue à faire de Montréal l’un des premiers grands centres canadiens de fabrication et de commercialisation du disque.
4. Saint-Henri et la naissance d’une industrie
Berliner installe finalement ses activités dans Saint-Henri, alors l’un des grands quartiers industriels de Montréal. Une usine est construite pour sa compagnie au début du XXe siècle, dans le secteur aujourd’hui associé aux rues Lenoir et Lacasse.
Le Musée des ondes Emile Berliner souligne que le complexe fut pendant environ dix-sept ans le siège mondial de la Berliner Gram-o-phone Company. Des milliers de disques y seront fabriqués et une véritable industrie du son se développera autour du site.
MCPA — REPÈRE HISTORIQUE
Montréal, ville du disque
Lorsque l’on raconte l’histoire musicale de Montréal, on pense naturellement aux salles de spectacles, aux cabarets et aux artistes. Mais une partie tout aussi importante de cette histoire est industrielle. À Saint-Henri, Montréal ne se contentait pas d’écouter de la musique : on y fabriquait les supports sur lesquels elle circulait.
Le développement de cette usine crée tout un écosystème : techniciens, ingénieurs, ouvriers, artistes, représentants, studios, presses à disques et réseaux de distribution participent désormais à une industrie culturelle nouvelle.
5. De Berliner à RCA Victor
Photographie prise en 1898 ou 1899 du tableau original His Master’s Voice (1898) de Francis Barraud, représentant Nipper écoutant un phonographe à cylindre Edison. Cette image deviendra l’une des marques de commerce les plus célèbres de l’histoire de l’industrie du disque.
Photo : domaine public.
Cette entreprise montréalaise évolue au fil des transformations internationales de l’industrie phonographique. Les activités canadiennes de Berliner se rapprochent progressivement de la Victor Talking Machine Company, célèbre notamment pour sa marque représentant le chien Nipper écoutant un gramophone.
Le complexe devient ensuite associé à RCA Victor. À partir de 1929, cette nouvelle période ouvre un autre chapitre majeur de l’histoire industrielle de Saint-Henri. RCA Victor y produit et développe au fil des décennies des disques, appareils radio, téléviseurs et différents équipements électroniques.
L’importance du lieu dépasse ainsi progressivement la seule industrie musicale. Le complexe participe à l’histoire canadienne de l’électronique, de la radiodiffusion et des télécommunications.
À son apogée, l'usine représente un important employeur du quartier et fait partie intégrante du paysage industriel de Saint-Henri.
6. La création du Musée des ondes Emile Berliner
Le Musée a pour mission de faire connaître l’histoire de la captation, de la reproduction et de la diffusion des ondes sonores et électromagnétiques. Il met en valeur le rôle de l’inventeur Emile Berliner et de ses descendants, ainsi que celui des entreprises montréalaises associées à la révolution technologique et culturelle du XXe siècle.
Lorsque les activités industrielles traditionnelles du complexe déclinent, plusieurs passionnés commencent à prendre conscience de la valeur historique exceptionnelle du lieu et du matériel qui y subsiste.
Le Musée des ondes Emile Berliner est constitué en 1992. Ses cinq membres fondateurs cherchent alors un endroit capable d’accueillir le projet. L’ancien complexe de Berliner et RCA Victor s’impose naturellement.
Le choix est particulièrement symbolique : contrairement à de nombreux musées techniques installés loin des lieux de production qu’ils documentent, celui-ci peut raconter l’histoire du disque sur le site même où cette histoire s’est déroulée.
Les premières expositions sont organisées au cours des années 1990 et le musée ouvre officiellement ses portes au public en 1996.
7. Les collections
Au fil des années, le musée constitue une importante collection consacrée à l’histoire technologique du son. Elle comprend notamment des phonographes, gramophones, tourne-disques, radios, téléviseurs, microphones, appareils d’enregistrement, équipements électroniques et supports sonores.
S’y ajoutent des milliers de documents : catalogues, photographies, publicités, dossiers techniques, archives d’entreprises, enregistrements et disques fabriqués à Montréal.
Une grande partie de cette collection s’est développée grâce aux dons de particuliers, de collectionneurs, d’anciens employés et de personnes liées aux industries du son.
L’exposition permanente permet notamment d’observer plusieurs centaines d’objets liés à l’histoire du complexe industriel de Saint-Henri et aux différentes générations de technologies permettant d’enregistrer et de reproduire la musique.
8. The Gazette — 14 juillet 2007
Le 14 juillet 2007, le journaliste musical Juan Rodriguez consacre une grande page de The Gazette au musée. Il y décrit celui-ci comme un véritable trésor d’informations et d’artefacts consacré au rôle relativement méconnu de Montréal dans la naissance de l’industrie du disque.
L’article met notamment en scène Tim Hewlings, l’une des personnes ayant participé au développement et à l’expansion du musée. Derrière lui apparaissent étagères d’archives, appareils anciens, disques et un imposant pavillon de gramophone RCA Victor : une image qui résume parfaitement l’esprit du musée à cette époque.
L’histoire de l’enregistrement possède un chapitre montréalais considérable que plusieurs Nord-Américains connaissent encore très peu.
L’article revient longuement sur Emile Berliner, sur ses inventions, sur le développement du gramophone et sur la création d’une industrie canadienne du disque à Montréal. Il évoque également le rôle de ses descendants, dont Herbert Berliner, qui allait lui-même devenir une personnalité importante de l’industrie canadienne de l’enregistrement.
À cette époque, le musée était indiqué au 1050, rue Lacasse, local C-220, toujours à l’intérieur de l’ancien complexe industriel RCA Victor.
9. Importance dans l’histoire musicale de Montréal
Pour l’histoire musicale montréalaise, la valeur du Musée des ondes Emile Berliner dépasse largement celle d’une collection d’appareils anciens.
Le site rappelle que Montréal a participé très tôt à chacune des étapes nécessaires à la création d’une véritable industrie musicale moderne : enregistrement, reproduction, fabrication, commercialisation et distribution de musique.
Avant même l’apparition des grandes compagnies de disques québécoises de l’après-guerre, Montréal possédait donc déjà une infrastructure industrielle capable de transformer un enregistrement sonore en produit destiné à un marché de masse.
MCPA — POURQUOI CE LIEU EST IMPORTANT
Un des berceaux de l’industrie musicale montréalaise
Si les salles de spectacles racontent l’histoire de la musique jouée à Montréal, l’ancienne usine Berliner/RCA Victor raconte celle de la musique enregistrée et reproduite. Les deux histoires sont indissociables.
Le complexe de Saint-Henri constitue ainsi l’un des lieux fondamentaux permettant de comprendre pourquoi Montréal deviendra au XXe siècle un centre important de production musicale et culturelle en Amérique du Nord.
10. Expositions et transmission
Depuis les années 1990, le musée a présenté de nombreuses expositions consacrées aux différentes facettes de l’histoire du son et des communications.
Parmi les sujets abordés figurent l’histoire de RCA Victor, le développement de la télévision à Montréal, Marconi, l’industrie montréalaise du disque, la radio pendant la Seconde Guerre mondiale, le design des appareils RCA, l’histoire de la radiodiffusion canadienne, Herbert Berliner et l’essor de l’industrie canadienne du disque, ainsi que la place des femmes dans l’industrie musicale montréalaise.
Le musée poursuit également un important travail de documentation et de diffusion numérique. Ses archives et ses expositions virtuelles donnent accès à une histoire souvent difficile à retrouver ailleurs : celle des entreprises, des technologies et des personnes qui ont construit l’infrastructure matérielle de la musique enregistrée au Canada.
11. Conclusion
Le Musée des ondes Emile Berliner occupe une place singulière dans le patrimoine montréalais. Il permet d’établir un lien direct entre les premières inventions qui ont rendu possible la reproduction industrielle du son et l’immense industrie musicale qui en découlera.
Surtout, sa présence dans l’ancien complexe Berliner Gram-o-phone / RCA Victor de Saint-Henri fait du musée un véritable musée de site. Les objets qu’il conserve racontent une histoire qui s’est en partie déroulée à quelques mètres de l’endroit où ils sont aujourd’hui exposés.
Dans une histoire de la musique montréalaise, ce lieu constitue donc un chaînon essentiel : bien avant l’arrivée du microsillon, du rock, des grandes salles de concerts ou de l’industrie musicale contemporaine, Montréal fabriquait déjà la musique enregistrée.
Notes & sources
- Musée des ondes Emile Berliner, site officiel du musée : moeb.ca .
- Musée des ondes Emile Berliner, « About the Museum ». Historique de la fondation du musée en 1992 et de son implantation dans l’ancien complexe de Berliner/RCA Victor.
- Musée des ondes Emile Berliner, exposition permanente Magic of Waves in Saint-Henri. Documentation sur l’histoire du 1001, rue Lenoir et de la Berliner Gram-o-phone Company.
- Musée des ondes Emile Berliner, History of Sound Recording in Montreal. Exposition virtuelle consacrée à l’histoire de l’enregistrement sonore montréalais.
- Juan Rodriguez, article consacré au Musée des ondes Emile Berliner, The Gazette, 14 juillet 2007, p. 4. Collection / numérisation MCPA.
- Archives de Montréal, « Saint-Henri au cœur de l’industrie du disque : l’œuvre d’Emile Berliner et la RCA Victor », 19 juillet 2018.
- Musée des ondes Emile Berliner, The RCA Victor Years, exposition consacrée à l’histoire de RCA Victor au Canada.
- Musée des ondes Emile Berliner, archives des expositions : Montréal, berceau de l’industrie du disque, Les années RCA Victor, Herbert S. Berliner et l’essor de l’industrie canadienne du disque et autres expositions historiques.