Club Terminal (Montréal)
Ouvert sous ce nom vers 1932 sur la rue Saint-Antoine Ouest, dans le Faubourg Saint-Antoine, le Club Terminal est l’un des établissements marquants de l’histoire du jazz noir à Montréal. Héritier du Standard Club, fondé en 1914, il devient dans les années 1930 un important after-hours fréquenté par des musiciens, des noctambules et des artistes de passage. Le saxophoniste Mynie Sutton et ses Canadian Ambassadors y trouvent notamment un point d’ancrage, tandis que des figures comme Duke Ellington, Johnny Hodges et Dizzy Gillespie sont associées aux souvenirs du lieu. L’activité du Terminal est attestée au moins jusqu’au début des années 1940. [1], [3], [10], [12]
1. Présentation
Dans les années 1930, la rue Saint-Antoine, à l’ouest du centre-ville de Montréal, constitue l’un des principaux foyers de la vie nocturne noire de la métropole. À proximité immédiate de la gare Windsor et des voies ferrées, le secteur rassemble porteurs de train, travailleurs, musiciens, restaurateurs, joueurs et noctambules. C’est dans cet environnement que s’inscrit le Club Terminal. [1], [4]
Le Terminal n’est toutefois pas une création entièrement nouvelle. Il constitue la continuation du Standard Club, l’un des clubs noirs privés documentés dans le secteur dès les années 1910. Après un épisode violent survenu entre ses copropriétaires en 1931, l’établissement prend le nom de Terminal Club l’année suivante. [7], [8], [9]
À son apogée, le Terminal combine musique, restauration, danse et jeux. Son importance tient surtout à son rôle dans le développement d’une scène jazz montréalaise noire autonome, à une époque où la discrimination limite encore fortement l’accès des musiciens noirs aux grands hôtels, orchestres et institutions musicales de la ville. [4], [12]
2. Le Faubourg Saint-Antoine et la communauté noire
L’histoire du Terminal est indissociable de celle de la Petite-Bourgogne et du Faubourg Saint-Antoine. La proximité des gares favorise l’établissement à Montréal de nombreux travailleurs noirs provenant notamment des États-Unis, de la Nouvelle-Écosse et des Antilles britanniques. Plusieurs travaillent comme porteurs de train, l’un des rares métiers alors largement accessibles aux hommes noirs. [2], [4]
La communauté développe ses propres institutions sociales, religieuses et culturelles. Dans son étude de 1928, Wilfred Emmerson Israel identifie trois clubs noirs privés actifs sur Saint-Antoine entre les rues Windsor et Mountain : le Utopia Club, le Nemderloc Club et le Standard Club. [3]
Saint-Antoine dans les années 1920
Trois clubs noirs documentés
UTOPIA CLUB — issu du Recreation Key Club
NEMDERLOC CLUB — réputé pour ses orchestres, ses danses et ses jeux
STANDARD CLUB — futur Club Terminal
3. Le Standard Club
Le Standard Club est fondé en 1914. Les sources le situent d’abord au 80, rue Saint-Antoine. L’établissement déménage ensuite dans le même secteur; les adresses et la chronologie exacte de ces déplacements doivent être interprétées avec prudence en raison des changements de numérotation et des indications divergentes dans les sources. [3], [6]
Contrairement aux établissements plus spectaculaires qui feront plus tard la réputation de Saint-Antoine, le Standard remplit d’abord une fonction sociale de proximité. Sa clientèle comprend notamment des ouvriers et des porteurs de train. On peut y manger, boire du café, jouer au billard et retrouver des membres de la communauté. [3]
Son existence offre également une alternative légale à une partie de la vie nocturne clandestine du quartier, alors ponctuée de maisons de jeu, de débits d’alcool sans permis et d’autres établissements opérant en marge de la réglementation. [1]
4. La naissance du Club Terminal
L’histoire du Standard prend un tournant dramatique en novembre 1931. Un conflit oppose les copropriétaires James B. Harris et Rubin Denis Saunders. La querelle se termine lorsque Saunders abat Harris de deux coups de feu. L’affaire fait l’objet d’une couverture dans la presse montréalaise et Saunders est ensuite traduit en justice. [7], [8]
Dans la foulée de cette affaire, le Standard est rebaptisé Club Terminal vers 1932. Ce changement de nom marque le début de la période pour laquelle l’établissement est surtout retenu dans l’histoire du jazz montréalais. [9]
1931–1932
Du Standard au Terminal
1931 — James B. Harris est tué lors d’une querelle avec son associé Rubin Denis Saunders.
1932 — le Standard Club devient le Club Terminal.
5. Un club pas comme les autres
Les souvenirs consacrés au Terminal décrivent un établissement exubérant, enfumé et sans prétention, chauffé par des poêles à ventre bombé. Malgré son apparence modeste et sa réputation sulfureuse, il attire une clientèle variée qui peut comprendre des musiciens, des joueurs, des noctambules et des visiteurs relativement aisés. [1], [10]
Selon les récits conservés, les différentes parties de l’immeuble accueillent des activités distinctes : jeux illégaux au troisième étage, filles de chœur au deuxième et restauration au rez-de-chaussée, où l’on aurait servi un poulet frit particulièrement réputé. Le jazz se poursuit jusque tard dans la nuit. [12]
Le barman Wilfy Crooks aurait notamment préparé une spécialité maison appelée le Tobago Teaser. Le directeur connu sous le surnom de Jelly Roll King, présenté dans certains récits comme un ami de Duke Ellington, participe également à la légende du lieu. [10], [11]
Vie nocturne
Le Terminal sur trois étages
3e ÉTAGE — jeux d’argent clandestins
2e ÉTAGE — danse et filles de chœur
REZ-DE-CHAUSSÉE — restauration, rencontres et musique
6. Mynie Sutton et les Canadian Ambassadors
La figure la plus étroitement associée au Terminal est le saxophoniste Myron « Mynie » Sutton. À la tête des Canadian Ambassadors, Sutton joue un rôle central dans l’émergence d’un jazz noir professionnel à Montréal. Son orchestre est souvent présenté comme l’un des premiers grands ensembles de jazz noirs structurés au Canada. [16], [17]
Le Terminal devient l’une des bases de l’orchestre lorsque celui-ci n’est pas engagé ailleurs. Les ressources du club ne permettent cependant pas toujours d’embaucher la formation complète. Sutton dirige alors des versions réduites de son ensemble, parfois désignées sous le nom de Swingsters ou simplement comme l’orchestre de Mynie Sutton. [12], [16], [17]
Cette souplesse contribue à faire du Terminal moins une simple salle de spectacle qu’un véritable laboratoire musical. Des musiciens s’y rencontrent après leurs engagements, improvisent et échangent dans un environnement beaucoup moins formel que celui des grands hôtels et théâtres du centre-ville.
7. Un after-hours pour les musiciens
Le caractère particulier du Terminal apparaît surtout après la fermeture des établissements plus conventionnels. Le club devient alors un after-hours où l’activité peut se prolonger jusqu’aux petites heures du matin. Des musiciens ayant terminé leur soirée ailleurs peuvent s’y retrouver pour écouter, jouer ou simplement socialiser. [10], [18]
Cette fonction explique en partie la présence de grandes figures du jazz américain dans les souvenirs associés au lieu. Il faut cependant distinguer une visite ou une participation spontanée à une jam-session d’un engagement officiel au Terminal : les témoignages ne permettent pas toujours d’établir que les vedettes mentionnées y étaient programmées comme artistes.
Précision historique
Visiteurs plutôt qu’artistes programmés
Les mentions de Duke Ellington, Johnny Hodges et Dizzy Gillespie reposent principalement sur des témoignages et souvenirs de la vie nocturne du Terminal. Elles attestent l’importance du club comme lieu de rencontre, mais ne doivent pas automatiquement être interprétées comme des engagements officiels.
8. Célébrités et artistes de passage
Mynie Sutton se souvient du Terminal comme d’un endroit où « tout pouvait arriver ». Ses souvenirs évoquent notamment la présence de Johnny Hodges, Dizzy Gillespie et Duke Ellington. Les filles de chœur circulent entre les tables tandis que les musiciens et les clients poursuivent la soirée. [18], [19]
Après la période Sutton, le Will Mastin Trio est également associé au Terminal. La formation comprend alors un très jeune Sammy Davis Jr., aux côtés de son père Sam Davis Sr. et de Will Mastin. [10]
Ces passages contribuent à inscrire le Terminal dans un réseau nord-américain beaucoup plus vaste. Montréal constitue alors une étape importante pour les artistes en tournée, tandis que les clubs de Saint-Antoine permettent des rencontres informelles entre les musiciens locaux et les vedettes américaines.
9. Démêlés avec les autorités
Comme plusieurs établissements de la vie nocturne montréalaise de l’époque, le Terminal connaît régulièrement des difficultés avec les autorités. Les archives font notamment état d’infractions liées à la danse le dimanche et à la présentation de spectacles sans permis. [12], [20]
En 1936, un épisode plus spectaculaire fait les manchettes : le gérant ou portier du club est ligoté et du whisky est emporté. L’incident témoigne de l’atmosphère parfois mouvementée entourant les établissements nocturnes du secteur. [21]
Les récits d’époque évoquent également des bagarres et, à l’occasion, des coups de feu. Le chroniqueur Al Palmer rapporte notamment l’histoire de Finky Joe, qui aurait tiré six balles dans le plafond du Terminal par jalousie, provoquant la panique des joueurs réunis à l’étage supérieur. [15]
10. Déclin et disparition
Le 21 octobre 1939, La Patrie publie un avis concernant la vente du mobilier du Club Terminal. Cette annonce pourrait laisser croire à une fermeture immédiate, mais d’autres traces démontrent que l’histoire de l’établissement ne s’arrête pas nécessairement à cette date. [27]
En juin 1940, la chanteuse Mae Johnson est encore annoncée au Terminal. D’autres références professionnelles continuent d’associer des artistes au club au début des années 1940. Il est donc plus prudent de considérer que l’établissement demeure actif, ou à tout le moins identifié comme lieu de spectacle, après la vente de mobilier de 1939. [22]
Le Terminal disparaît des annuaires Lovell au début des années 1940; il est absent de l’édition de 1942. En l’absence d’une annonce de fermeture définitive actuellement connue, la date exacte de sa disparition demeure incertaine. Une formulation prudente situe donc la fin de son activité vers 1941–1942. [24]
Chronologie
Du Standard Club au Terminal
1914 — fondation du Standard Club
1931 — mort de James B. Harris lors d’un conflit entre associés
1932 — apparition du nom Club Terminal
FIN DES ANNÉES 1930 — Mynie Sutton et les Canadian Ambassadors y sont étroitement associés
1939 — vente de mobilier annoncée
1940 — activité toujours documentée
1941–1942 — dernières traces et disparition des annuaires
11. Importance historique
Le Club Terminal occupe une place particulière dans l’histoire musicale de Montréal. Son importance ne réside pas seulement dans les célébrités qui ont pu franchir ses portes, mais dans la fonction quotidienne qu’il remplit pour les musiciens noirs montréalais. À une époque où les possibilités professionnelles demeurent limitées par la discrimination, le Terminal offre un espace où travailler, expérimenter, se rencontrer et prolonger la nuit. [4], [26]
Avec le Utopia, le Nemderloc, puis le Rockhead’s Paradise et le Café St-Michel, il appartient à une constellation d’établissements qui transforme le secteur Saint-Antoine en l’un des principaux foyers du jazz canadien. Cette histoire est intimement liée à celle de la Petite-Bourgogne, où grandissent plusieurs des musiciens qui animent ces clubs. [3], [25], [26]
Le Terminal représente enfin une forme de vie nocturne aujourd’hui largement disparue : celle des petits clubs où les frontières entre spectateurs, musiciens, travailleurs de nuit et artistes en tournée pouvaient s’effacer aux petites heures. Sa mémoire permet de mieux comprendre comment une communauté confrontée à la pauvreté et au racisme a contribué de manière décisive à l’identité musicale de Montréal.
Dans l’histoire du jazz montréalais
Un lieu de rencontre autant qu’une scène
Le Terminal n’était pas seulement un endroit où l’on venait voir du jazz. Il faisait partie des lieux où les musiciens pouvaient se rencontrer, jouer, improviser et prolonger la nuit, contribuant ainsi à la formation d’une véritable communauté musicale.
12. Notes & sources
- AL PALMER, Montreal Confidential, p. 65–66. Description du secteur Saint-Antoine et de la vie nocturne entourant le Terminal.
- Travaux historiques sur la Petite-Bourgogne et l’établissement de la communauté noire montréalaise autour des emplois ferroviaires.
- WILFRED EMMERSON ISRAEL, The Montreal Negro Community, McGill University, 1928. Étude contemporaine documentant notamment le Utopia Club, le Nemderloc Club et le Standard Club.
- DOROTHY W. WILLIAMS, The Road to Now: A History of Blacks in Montreal, 1997.
- THE GAZETTE, « Attempted murder of club manager », 30 novembre 1915.
- ANNUAIRES LOVELL DE MONTRÉAL, éditions 1915–1916 et années subséquentes, Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
- LA PRESSE, « L’ouverture du procès de R.-D. Saunders », 22 février 1932.
- LA PRESSE, « Une querelle entre associés s’est brusquement terminée par la mort de l’un d’eux », 16 novembre 1931.
- ÉRIC FILLION, Statesman of the Piano, p. 68.
- ALAN HUSTAK, « When jazz was king », The Gazette, 22 février 1997. Témoignages et souvenirs liés au Terminal, à Mynie Sutton et à la vie nocturne du quartier.
- L’ILLUSTRATION NOUVELLE, « Ici et là », 4 décembre 1939.
- NANCY MARRELLI, The Golden Age of Montreal Night Clubs 1925–1955, 2004.
- SERGE TRUFFAUT, « Du vide rempli de passé », Le Devoir, 7 février 1997.
- LE DEVOIR, « Nouvelles raisons sociales — Rockhead’s Paradise », 10 septembre 1936.
- AL PALMER, « Once upon a time we had stars over our town », The Gazette, 20 septembre 1969.
- PAUL McKENNA DAVIS, « Sideshow », The Montreal Star, 28 août 1971.
- JOHN GILMORE, Swinging in Paradise, p. 80.
- JOHN GILMORE, Une histoire du jazz à Montréal, p. 106.
- JOHN GILMORE, Swinging in Paradise, p. 201.
- DAILY STAR, « Terminal Club fined $200 and costs », 9 août 1935.
- LA PATRIE, « Le gérant est ligoté et le whiskey emporté », 7 décembre 1936.
- LE PETIT JOURNAL, « Au Terminal — Mae Johnson », 2 juin 1940.
- WESTMOUNT EXAMINER, « Police present annual sailors gala tonight », 14 novembre 1940.
- ANNUAIRES LOVELL DE MONTRÉAL, édition 1942, Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Le Terminal n’y apparaît plus selon les recherches effectuées.
- Travaux consacrés au Café St-Michel, ouvert en 1940 dans le même environnement musical de Saint-Antoine.
- FÉLIX-ANTOINE AUBIN, « Petite-Bourgogne : histoire du quartier sur fond de jazz », Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
- LA PATRIE, avis légaux, 21 octobre 1939, p. 47. Avis concernant la vente du mobilier du Club Terminal.